IV. — LA P^RANCELLK
La tour d'Asture était plongée dans Tombre et le sommeil. A voir cette masse obscure et silencieuse surgir des mers sereines et se dessiner sur Fasor des nuits, le nocher n eût pas soupçonné quelles passions bouillonnaient là , quel orage terrible s'y amassait. La vague où son pied baigne murmurait à peine, et le ciel étoile, mais sans lune, y réfléchissait ses myriades étinceiantes. L'espace des bois était sans voix, sans échos. A peine quelque lointain mugissement de buffle ou de sanglier troublait-il à longs intervalles le triple repos des cieuz, des mers et des bois ; tout rentrait bientôt dans le silence , et Ton n'entendait que le pas monotone de la sentinelle, qui veillait sur la plate-forme et se promenait dans les ténèbres comme un fantôme.
Anselme veillait comme elle, tandis qn à ses côtés tout dormait. L'œil fixé sur l'étroite fenêtre de la plaine, il pensait à Rome, et, distrait par la nuit et sa mollesse des mAles préoccupations du jour, il abandonnait son Ame à des rêveries moins austères. Cette Ame romaine , qui dans son sein portait l'Italie et la liberté, donnait an souvenir d'une femme aimée quelques inatants surpris au grand œuvre qu'elle méditait. Mais , loin de se détremper à ces sources in-
M ROHB SOVTKaHAIllE.
times, elle s'y fortifiait, elle en sortAit pltii dévoaëe, pins fenente.
Tel est Tamoar, Tamour vrai, quil met rhommê en rapport avec tout ce qui est noble et beau , rattache à rhumanité par la tendresse , Félève À Dieu paç la reconnaissance et la passion. Ce lien mystérieux et doux de la terre au ciel , instinct intelligent qui conserve , qui purifie , force créatrice qui meut tout , pénètre tout , qui donne à tout âme et puissance , Tamour est le plut grand maître des arfait^s humaines ; qui Tignore on le blasphème se condamne à ne savoir jamais rien du monde ni de ses lois ; il est la condition première de toute la science des êtres , le fondateur de toute morale , et sans lui l'homme reste éternellement pour l'homme une page close de la création.
Or, Anselme en avait de bonne heure senti les saints aiguillons et adoré les autels ; de bomie heure l'amour avait fécondé son esprit, agrandi son ftme , et, le plaçant pour ainsi dire au centre des choses, it avait mis pour lui chacune à son point. Ouvrant son eœur à tontes les émotions tendres, à toutes les sympathies nobles, il l'avait préservé de cette sécheresse , de cette aridité que l'intelligence, quand elle s'isole , introduit dans les rapports humains. La science enfle, dit TapAtre, l'amour édifie. Tempérée par cette rosée céleste , sa raison était facile , liante, persoasive , et c'est par là surtout qu'il dominait ses pairs ; emphre doux et volontaire sobi par tous sans contrainte et sans mormure.
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Il fl'tvtit ai phii de justice i|tt' Atto , ai plm de bravoare qoe Septsme. La vute énidition dn Leni« berd dépaMait la tienne , Remo était pins artiste , le Génois non moins fier ; mais ce qni l'ëletait au* dessns d'eux tous, e*est quils étaient tous en lui ; il les résumait tout, parce qoe tous il les comprenait
Doué de cet équililire peu commun qui fait les liommes complets , il n'y avait entre ses facultés ni lutte ni Aiarchte ; chacune agissait dans ses limites, aucune ne t]prannisait sa voisine ; et il devait à ce précieux ensemble la mesure, la justesse, dons rares , sans lesquels il n'est ni vraie force ni vraie grandeur. Plein d'une vénération que la culture avait appliquée aux grandes choses, il croyait au devoir, et rendait un culte à la vertu. Prudent et sagaoe , il avait le sang-froid du vrai courage ; tête positive , cceur chaud, il n'avait qu'un but, Tuoité italienne, et s'il n'était pas artiste à la manière de Raphaël et dn Tasse, il l'était comme les Gracqoes, pour subjuguer, pour entraîner les masses par l'ascendant de la parole et des images.
Ses points vulnérables, eeux par lesquels il payait son tribut d'homme à la misère humaine , c'étaient, comme lé Satan de Hilton et le Gapanée du Dante, l'orgnell, et, par une contradiction asses peu logique, l'irrésolution. Dans cette contradiction même était son supplice : l'orgueil l'élevait , l'irrésolution le rabaissait. De là mille combats , mille angoisses.
Mais cela se passait en loi, nul n'avait son secret ;
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jamais «on orgaeîl ne dégénérait en raperbe on en vanité, et il connaissait trop bien les hommes ponr laisser paraître ses incertitodes. Il en est des cheb de parti on de conspiration comme des hommes d*Ëtat, le doute les perd. Les tergiversations déconsidèrent ; il fant an peuple , être mobile et changeant, l'irrévocable; il n'a foi en ses chefs qu'à ce . prix ; et le pape doit au dogme politique de son infaillibilité sa longue autorité populaire. Anselme, qui ne l'ignorait pas, jouait l'homme résoloi comme la timidité joue souvent l'audace ; mais cette comédie même blessait sa fierté et Thumiliait. Il loi coûtait de ne pas se montrer aux hommes dans Tintégrif é , dans l'ingénuité de son être ; c'était une servitude , et 11 aspirait, comme à l'indépendance, aux voies ouvertes de la sincérité.
Toute sa circonspection loi suffisait à peine pour résister aux inspirations de sa nature droite et sincère , tant lui pesait ce rôle de dissimulation et de contrainte. Et, quoique son orgueil fût noble en sa source, puisqu'il était fils d'une pauvreté fière; quoique son incertitude résultât d'un de ces coups d'œil vastes , perçants , à qui nul rapport n'échappe, et qu'elle portât bien plus sur les moyens secondaires que sur le but , car sur ce point il était inébranlable , Tun et l'autre soulevaient néanmoins dans son âme bien des tempêtes intimes et douloureuses.
De Rome , où reposait en paix à ceiifi heure une femme aimée , et où ses rêves tendres l'avaient emporté , Anselme ramena sa pensée à Astore et ses
LA PARANGBLLE. t»
regards for set eompagnons. Dispersés dans la saUe jonchée d'armes et enveloppés dans leurs manteaux, ils dormaient^ Tout près de lai reposait d*nn sommeil doQx et paisible ce Conradin , dont la jeunesse était si touchante. A peine Ténergique enfant s'étaitil assoapi , que le vieux Septime s'était glissé vers lui sans bruit , et avait ajouté son propre manteau à celui qui couvrait déjà l'enfant. 11 avait contemplé longtemps sans parler cette jeune tête blonde , plus charmante encore dans le sommeil , et comme si la grâce de ses traits féminins eût éveillé dans son cœur d'anciens souvenirs, une larme avait roulé au bord de sa paupière et mouillé sa moustache blanche. Son vi« sage , qu'éclairait à demi la lampe , avait pris en cet instant une expression triste et presque solennelle.
Anselme , qui avait observé en silence cette tendre scène, ne pouvait s'empêcher d'admirer là le pouvoir d'une affection forte sur les êtres même les moins supérieurs ; car c'était le cas de Septime. Il était médiocrement doué du côté de l'intelligence ; mais la partie morale était chez lui si belle , qu'elle le haussait au niveau de tout. Justice , bonté , conscience , il possédait à un haut degré tous les éléments de la moralité humaine. Jeté avec son siècle dans les camps , il avait fait la croisade européenne de la révolution , et suivi du Caire à Moscou l'aigle providentielle du grand démolisseur de trônes. Son courage l'avait fait distinguer, dans un temps si fertile en héros, parmi les hommes où la bravoure était un jeu ; si son esprit brut ne s'était pas cultivé
sons Ift tente, il avait eontraeté ce je ne sala qudi de <|[raadiMe et d'épique qai élève les iiomnies à la hantear des grandes choses, et qnt retrempe, qni régénère les nations vieillies aux sources tnfties de la guerre , comme Achille anx ondes da flenve mystérieax.
Non loin de Septiroe, entre Cème et Tipaldo, dormait Grimaldi. Son sommeil était pénible et saccadé , son front et ses joues tour à toar pAles et enflammés, ses mouvements souvent eonvnlsifs. Débile et peu fait pour une si rude vie, le Génois portait dans son sein les germes d'une fièvre estivale qu'il avait prise sur cette plage de mal'aria , et qui minait sourdement les ressorts de sa vie. ^
Fixant un œil triste sur tous ces nobles fronts dévoués à l'échafaud, Anselme se mit à déplorer amèrement les destinées de cette Italie , dont les plut beaux génies s'éteignent dans le silence des cachots ou s'usent en des conspirations sourdes et sanglantes, li'ftme ouverte à la pitié par l'amour , il trouva des larmes dignes de si grandes infortunes.
Tous ces bannis étaient rassemblés là sur la foi de sa parole , au sein de tant de périls , c'est sut* lui seul que reposait leur espoir ; il tenait en ses mains leur vie ; une faute de lui pouvait la leur coûter à tous. Mais soutenu par le devoir, enhardi, fortifié par ses dangers mêmes et par les leurs, il était moins effrayé d'une responsabilité si redoutable et des ténèbres de l'avenir qu'honoré d'une confiance si touchante , qu'ému d'un si généreux dévouement.