LE COURONNEMENT
dait Tescalier royal qai , du palais , conduit k la ba-* siliqae du Vatican. Cette nouvelle mit le peuple en mouvement; en un instant la place fut déserte, et, de comble qu'elle était , elle resta vide.
Descendu de la salle ducale où les deux cardinauxdoyens l'avaient revêtu du grand manteau rouge et coiffé de la mitre d'or, car la tiare ne ceint pas encore son front, le souverain pontife, porté sur la chaise gestatoria , avait passé la statue colossale de Constantin, et atteint le portique du temple. L&, près de la porté sainte et sous la vieille barque symbolique du Giotto , s'élevait un trône somptueux , entouré des sièges des cardinaux. Le pape y monta à la voix des musiciens de la sainte chapelle qui chantaient l'antienne : Tu es Petrus. L'hymne achevée , le cardinal-archiprêtre fit au pontife le compliment et les embrassements sacramentels. Le chapitre de Saint-Pierre et tout le clergé, rassemblé là en grand costume , fut au baise-pied ; après quoi le pontife remonta de son trône sur la chaise gestatoria, et fit son entrée dans la basilique au bruit des trompettes.
Ce moment est solennel, imposant. Porté par douze hommes en robes rouges , entre les deux flambelles, éventails de paons blancs, dont les yeux mythologiques figurent, dit le rituel, les yeux de l'humanité ouverts sur son chef, le vieillard sacré domine la multitude , dont ses pieds semblent fouler la iète. On dirait un Lama d'Asie , tant il y a d'immobilité dans sa majesté. Mds, afin que l'objet mortel d'une adoration plus qu'humaine, d'unjculte tout
divin, ne puisse s'oublier josqn'à se croire , dans son orgueil , non plus le vicaire du Dieu , mats le Dieu lui-même , une voix de la terre 8*élève tout à coup 'd'en bas et lui rappelle qu'il est bomme. Un maître des cérémonies fait passer devant lui une étoupe enflammée , et lui dit d'une v&îx grave et sévère :
t PaTRR SANCTE, sic transit GLORIA^ MUNDI. V G'cst
l'esclave au char du triomphateur, et la leçon d'humilité se répète jusqu'à trois fois dans la grande journée.
Arrivé à l'hôtel du Saint-Sacrement , le pape mit pied à terre, et agenouillé, tête nue, sur le faldîstoirc de velours et d'or, il s'abîma dans une adoration profonde et silencieuse.
Cet abaissement volontaire du chef de l'iiumanitc devant Dieu est toujours pour les âmes croyantes d'un effet puissant. Elles ne comtemplent jamais sans attendrissement ce spectacle touchant et sublime , et leur foi naïve lui rend tous les prestiges que lui a ravis le temps, car ce n'est plus, hélas ! comme tout le reste , qu'une cérémonie morte.
Xlais , tandis que l'émotion du peuple élevait son âme à Dieu, ou du moins à ce qu'il prend pour Dieu, deux hommes , réunis là par unepensée sanglante , ne rêvaient l'un et l'autre, au pied des autels, qu'homicide et destruction. Outrant une passion civique et désintéressée, l'un ne songeait qu'à laver une trahison dans le sang du traître , et cela au prix de sa propre vie. Plus personnel et plus faible, l'autre n'obéissait qu'à un instinct d'égoïsme, de vanité ^ cU
LE COURONNEMKNT. ii»7
croyait retrouver l'honneur dans les eatrailies déchirées du vieillard auguste.
Sorti paie et défait des bras de sa maîtresse, Brancador s'était rendu dès le matin à son poste ; il avait escorté W pape jusque-là pas à pas , et de tous les gardes-nobles, il se trouvait alors le plus près de lui. C'est le moment qu'il avait ûxé pour l'exécution de son sanglant projet; c'est aussi ce moment de silence et de repos que Marins avait choisi pour le sien. Mais , entraîné loin de Brancador par les flots mouvants du peuple , il n'était pas probable qu'il le rejoignît à temps.
L'amant d'Antonia avait trop présumé de sa résolution ; il n'était pas au terme de ses combats. Debout vl l'épce nue , à côté du pontife à genoux et désarme, ih fixa sur lui un long regard de stupeur, et l'idée de son foi-fait le glara d'un tel frisson , qu'il resta devant sa victime comme pétrifié. « Ëh quoi ! se dit-il avec horreur , massacrer un vieillard prosterné dont la faiblesse se confie sans crainte à la loyauté de mon épce ! Ah ! toute ma nature se révolte ; c'est une atroce idée, une idée de l'enfer ; mais Satan ne l'emportera pas ; je maudis ma résolution ; j'en demande pardon à Dieu. \on, non, se répétait-il à lui-même pour se fortifier dans le remords , jamais ! Plutôt le déshonneur! B Et peut-être, hélas! y avait-il plus de peur et de faiblesse que de vertu dans le tremblement nerveux qui faisait claquer ses genoi|x et ses dents. Il avait la face verte et l'œil hagard.
Mai'ius venait d'atteindre Brancador ; mais en ce
138 ROHE SOUTERRAINE.
moment même le pape sortit de sa méditation et se releva. Il y eut une grande ondulation de la fonle qui sépara de nouveau les deux meurtriers. Brancador laissa le vieillard remonter sur son trône aérien ; Marius laissa Brancador reprendre son rang dans le cortège; mais, attaché dès lors à ses pas comme une ombre , il ne le perdit plus de vue , et la procession continua son voyage vers le grand autel. Cette occasion échappée , une autre toute semblable allait se présenter ; car le pape remet pied à terre à la chapelle Clémentine et s'agenouille une seconde fois pour prier devant l'autel de Saint-Grégoire.
Cette fois comme Tautre , Brancador se trouvait à côté du pontife ; mais il n'y avait plus de lutte en lui, et le vertige s'était dessaisi de sa proie; le mobile assassin se crut sorti d'un accès de cauchemar , de démence ; riant de son gigantesque projet comme d'un mauvais rêve , il se prit lui-même en pitié. Un sourire d'Antonia , qu'il aperçut dans la chapelle , ne fil que le rallier à la vie par les souvenirs de l'amour.
Le malheureux n'était pas an bout.
Un sourire d'Antonia avait achevé de le désarmer ; on regard de Mari os lui remit l'épée à la main. Le Trastévérin l'avait rejoint. Séparé de lui seulement par la haie des hallebardiers suisses, il pouvait voir du même coup d'oeil l'amant et sa maîtresse ; et il les avait * vus en effet échanger des sourires d'amour, t Souris, trsdtre, s'était-il dit, va, souris à ta complice. Puisse ton sang retomber sur .elle ! « Cherchant alors son poignard : « 0 liion] confident, ajouta-t-il en le
LE GOUirONNElIENT. Utf
I pressant sur son cœur d*nne main convnlsive , noîon
ami , voici le moment d*épronver ta fidélité ^ tn ne me trahiras point. Remarque bien le cœur du délateur, et ne le manque pas. 0 peuple romain! ton amour va me coûter la vie ! Liberté , que tes devoirs
^ sont terribles, tes volontés sanguinaires! Mais j*o-
.'' béis. Brutnset Scévola, assistez-mot, fortifiez-moi. •
Partagé entre le sourire voluptueux de la sirène
i et le regard sinistre du carbonaro , Brancador n'avait
plus ni libre arbitre ni volonté. Immobile entre ces deux forces rivales , son être moral était annulé. Un dernier effort sur lui-même , ou plutôt un dernier regard du l'rastévérin , qui avait fait trois pas vers lui , et qui était là , non plus derrière , mais devant les hallebardiers ; un regard comme il n*en avait jamais vu , fauve , perçant, féroce, plein à la fois de haine et de mépris , de menace et d*ironie , un regard de Marins enfin le rendit et le livra sans retour aux meurtrières passions qu'il avait apportées dans le
^- temple. Le mot : Tue! tue! tintait à son oreille
[ comme un glas de mort
' Un rayon de soleil glissait en ce moment de la
chapelle dans la grande nef ; il s*en fallait d*une ligne, c'est-à-dire d*nne minute à peine, qu'il n'effleurât en passant la mitre du pape agenouillé. « S'il vit
[ encore , se dit Brancador , quand ce rayon l'aura at-
? teint , je suis le plus lAche des lâehes , et Je jure par
le ciel et l'enfer de me plonger mon épée dans le ccenr. t Gela bien résolu , il ferma les yeux pour
w. ne pas voir Antonia, pour ne pins rien voir; il serra
' son épée avec la violence de la fièvre, et, la prenant à denx mains , il rouvrit les yeux. La ligne étai franchie , le soleil dorait la mitre pontificale. A ce signal, Brancador recueillit dans une pensée de meurtre tout ce qui lui restait de vie , et il s'élançai sur le viellai'd en prières pour Fégorger , lorsqu'il roula lui-même A ses pieds , sanglant , mort.
Le poignard de Marins était resté dans la plaie.
c Périssent ainsi les délateurs ! * — s*écria le Trastévérin d*une voix qui roula comme le tonnerre dans la basilique effrayée.
Brancador mourut assassin et déshonoré.
Un cri déchirant répondit à l'anathème. Antouia venait de tomber sans mouvement sur le marbre de la chapelle. Qui eût dit , à la voir ainsi pâle et froide, presque aussi morte que Tamant qu'assassinait sa délation , qui eût dit que cette femme légère et frivole recevrait , trois mois plus tard , les consolations d*un nouvel adorateur ?
La stupeur du meurtre fut si grande , qu'il eût été facile au meurtrier de se perdre dans la foule en désordre et de s'échapper. Il en eut même une seconde la tentation ; mais ce fut un éclair passager : il n'avait encore fait que la moitié de son œuvre , et la pensée du sanglant devoir qu'il s'était imposé fit taire l'instinct de vie qui le poussait à fuir.
c Je te remercie, dit-il au hall ebardier qui l'arrêta, tu me sauves d'une lâcheté, v Le Suisse à qui un tel remercîment parut étrange, le prit pour une raillerie ; il n'en serra que plus fort. Entouré et garrotté ,
k LE GOUaONNEMENT. Ui
Marias fat condaif à l'instant et précipité, les fers aux pieds et anx mains , dans le plus noir et le plus étroit cachot du château Saint-Anije.
A la stapeur avait succédé l'inquiétude. On pouvait croire que ce meartre audacieux n'était que le signal , d'une insurrection, et l'on voyait dans chaque homme
un conspirateur. Le cadavre enlevé , les cardinaux et les grands dignitaires de Rome s'étaient pressés autour dd pape ému d'épouvante , pâle d'horreur. Le sang de son assassin avait rejailli sur sa rohe de pourpre et jusque sur sa mitre d'or. Les hallebarf diers firent cercle , et il régna dans le temple un long
silence d'attente et d'incertitude.
Un seul homme dans ce tumulte était calme, où du moins le paraissait ; c'était le grand-pénltencier. Gomme les autres, pourtant, il crut à une conjuration ; mais il n'y crut pas longtemps ; rien autour de lui ne l'indiquait. Anselme , d'ailleurs, ne l'au- [ rait-il pas su, et, le sachant, ne l'en eût-il pas informé ?
Désabusé Iç premier, il fut le premier à rassurer le / pape ; et son impassibilité stoïque , au milieu de l'é-
motion commune , ramena la sécurité.
f La sombre robe monacale dont il ne se dépouiU
lait jamais contrastait singulièrement avec l'or et la pourpre dont le temple étincelait ; l'austérité de son 1 costume ajoutait à l'austérité de son visage ; sa barbe
^ de neige ondoyait par flocons sur sa poitrine, et, à f défaut de la tiare, ses cheveux blancs ceignaient sa
^ ' tête découronnée d'un diadème de respect et de may jesté. Retombé du trône dans la foule , il y restait
us ROUE SOUTERAAIlifi.
sans mormure , et dorant le supplice de celte joornëe sans fin , nal ne fat pins minutieux observateur de toutes tes formalités de la cérémonie.
Cependant l'attitude du peuple avait dissipé tout à fait les terreurs , et Ton avait fini par ne pins voir qu un fait isolé dans le meurtre de Brancador. La pompe reprit son cours lent et solennel.
Remonté sur la chaise papale, Théritier des apôtres alla recevoir du baut de son trône Thommage du clergé supérieur de la chrétienté. Les cardinaux seub lui baisent la main ; les patriarches et les é vaques , tous en grand costume , lui baisent le pied. Gela fait, le souverain pontife se lève, comme à l'adoration, et bénit le peuple ; il entonne ensuite la Tierce de sa voix sacrée ; les chanteurs de la chapelle la terminent en chœur. C'est alors seulement que le premier car- (iinal-évêque passe au doigt du pape le symbolique anneau qui lie et délie, et que l'on revêt le pasteur suprême des somptueux et mystiques habits de grandprêtre officiant de l'Église universelle.
Couvert du rochet, de l'aube, de la chasuble, de tous les insignes du sacerdoce romain , le vicaire de Dieu descendit du trône à l'autel pour célébrer la messe. Marchant à sa rencontre, les trois derniers cardinaux-prêtres le baisèrent à la poitrine et au vi« sage , figurant ainsi l'adoratiod de l'enfant Jésus par es trois rois mages qui , selon le rituel , confessèrent, parce double baiser, sa double nature : divinam quasi Ititentem inpectore^humanam quasipatentem in ore,-
La messe commença. Après le Confiteor , le car-
LE GÛURONNEMEHIT. 143
dinal-doyen mit sar les épaules du pape le palHum. Tissu de laine d'agneau blanc et brodé symétriquement de six croix de soie noire , le pallium est un ornement propre au souverain prêtre et destiné à représenter au peuple la plénitude de la puissance sacerdotale.
La messe enfin terminée , et elle dure longtemps y l'arcbiprêtre de Saint-Pierre , qui est un cardinal, présente an grand pontife une bourse de moire brochée d'or, qui contient vingt-cinq Jules /?ro tnissâ benè cantatâ. C'est la dernière cérémonie du temple ; celle du eauronne||pent se fait* en plein air sur la loge , ou balcon extérieur de la basilique.
Élevé là pour la fête , un splendide trône de velours cramoisi brodé en or fixait les yeux de la multitude, qui avait reflué à grands flots du temple sur la place. Un instant émue par la tragédie de Brancador , mais n'en pénétrant ni toute la complication ni toute l'horreur, elle l'avait bientôt oubliée; d'autres émotions l'en avaient distraite. Aussi bien un coup de poinnard n'est-il pas à Aome un spectacle si nouveau.
Revenu sur la vaste place , et l'œil fixé sur le balcon de la basilique , le peuple romain attendait son pape. Il arriva , porté sons le baldaquin , et. s'assit lentement sur son trône, aux acclamations de la foule , qui couvrait de sa voix l'antienne Corona mrea , chantée en chœur par l'orchestre pontifical. Peu à peu cependant le silence s'établit. Le prince-évêque d'Ostie , grand-doyen de l'Église , pria pour le
roi -pontife , et, après avoir adressé an ciel Toraison (fosage , usage touchant si la foi le vivifiait , il posa sur la tê!e blanche du vieillard Fantiqne trirègne en prononçant les paroles sacramentales : — « Reçois B la tiare aux trois couronnes, et saches que tu es le B père des princes et des rois , le recteur du monde
> et le vicaire de notre Sauveur Jésus-Christ, auquel B appartiennent l'honneur et la gloire aux siècles des
> siècles. Amen ! b
Ce dernier acte accompli , le vieillard couronné se mit en prière , et le silence devint en ce moment si profond, qu'on eût dit cette multitude si bruyante, si houleuse , privée tout ;d*un coup de la voix par la baguette d'un enchanteur. Rangées en bataillon carré au centre de la place , les troupes s'agenouillèrent sous les armes ; les plus dévots les imitèrent ; tout le monde se découvrit dans un religieux respect , et , se dressant majestueusemeut sur son trône , le grand patriarche de la chrétienté donna i\ Rome et au monde, urbi et orbi^ la solennelle bénédiction.^
Une explosion de l'artillerie du château Saint- Ange et des cloches de Saint-Pierre rompit le charme comme un coup de tonnerre , et salua co moment sublime ; la musique guerrière s'unit aux détonalions du temple et de la citadelle, et, mêlant i^a grande voix aux mille voix de l'airain, le peuple confondit son amour et sa foi dans une hymne orageuse comme TOcéan.
Des illuminations et des feux d'artifice prolongèrent la soirée. Rappelant enfin Rome au repos , le der-
L'OSTÉBie. Ufi
niar coup de canon da château Saint^Ange imposa silence à la fête , et annonça seul au prisonnier la fin de cette journée sanglante. Gomme le nouveau couronné, il n'était, lui, qu'au prologue.
Il restait à pénétrer l'esprit de toutes ces cérémo* nies, dramatiques symboles déroulés magnifiquement aux yeux éblouis du peuple, sans que la signification mystique s'en révèle à lui à travers la pompe des formes ; mais ce serait faire un livre dans un livre , et d'autres soins nous réclament. Longtemps suspendue , la catastrophe se précipite ; l'épée est tirée, le sang a coulé; après l'escarmouche la ba-* taille. A d'autres donc les rites morts du passé ; à nous de poursuivre, à travers les fêtes et les éch'a<* fands , le cours de notre douloureuse épopée.