‹ Rome souterraineChapitre 88 sur 113 · II · texte numérisé non relu

II

condamnant l'acte , il excusait Thomme : il entrait dans sa pensée ; il rendait justice aux motifs purs et désintéressés qui lui avaient mis le poignard à la main. C'était moins une vengeance qu'un châtiment dont Màrius avait voulu donner le spectacle an peuple , afin de lui inculquer par la terreur le respect du carbonarisme. Il avait sans doute aussi Tordre en^ vue, et cette expiation formidable était faite pour enchaîner dans le silence les adeptes irrésolus.

Telle avait bien été la pensée du Trastévérin , et elle était sincère , puisqu'il lavait scellée de son sang, livrant pour elle sa tête à l'échafaud. Aussi n'est-ce pas l'héroïsme qu'on lui pouvait contester ; tout sacrifice d'un instinct à une idée est héroïque ; et quel instinct plus puissant dans l'hommie que Fifistinct de sa conservation ? Mais ce qu'Anselme demandait à l'action de Marins, c'était ces résultats actuels que semblaient promettre ses dernières paroles ; en vain les y cherchait-il , il ne les trouvait point. Ainsi, plein, d'admiration pour son dévouement, plein de pitié pour sa destinée, il rendait moins de justice à son intelligence ; il la calonmiait. La lettre cachetée reçue de sa main au mont Sacré lui donna la solution de ce tragique problème ; elle ouvrit ses yeux à la lumière et son esprit à la justice. Marins commençait par s'y justifier du meurtre de Brancador , en le représentant comme un châtiment et comme un exemple. C'était à ses yeux une leçon terrible, mais salutaire, une nécessité, < Ce n'est » là , ajoutait-il , que la moitié de ma tâche. II ne

L'OSTÉaiE. 141

1 suffît pas que la mort de Brancador soit utile , il X faut que la mienne le soit aussi. L'occasion du « conclave perdue , une autre pouvait de longtemps t ne pas naître ; Je Tai hâtée. Il fallait au faubourg « du Janicule un motif de soulèvement ; ce motif, s je le crée en me dévouant à Téchafaud. Il n*est « pas sûr que j*y monte. Je connais l'amour des s Trastévérins pour moi ; ils me disputeront au bar-

> g^l ; peut-être m'arracheront-ils au bourreau. De . « là une lutte dont la liberté romaine peut sortir 1 triomphante. La force armée une fois aux prises

> avec le peuple sur le lieu du supplice , le Vatican « reste sans défense , c'est-à-dire que le pape , le

> sacré collège, Rome tout entière est à nous , et la » révolution est accomplie ! Pour le reste, .Anselme, f je m'en remets à ton génie prudent et hardi 11 est, 1 inutile d'ajouter , disait-il en terminant , que je ne t me prêterais, avant le grand jour, à aucune tenta- » tive d'évasion ; ma résolution sur ce point est prise 9 et irrévocable. Ne coAsumez donc pas en démar- B ches superflues un temps nécessaire à des soins plus 9 pressants. Si mon salut est écrit au livre du des- * tin, je n'entends l'accepter que de la main des (ils « du Trastévéré , armés pour ma délivrance sur la 9 place du Peuple, t

Aussi bien toute tentative eût-elle été vaine ; jamais prisonnier ne fut eniouré de plus de précautions. « Je veux, avait dit le pape , que justice soit faite avant huit jours, s Ëucore indignée de la récente amnistie qui avait arraché de ses mains ta^*

de tètes , jalouse de prendre une éclatante revanche sar Timportone clémence dn nouveau pontife, la commission criminelle du palais Madame s'était mise à l'œuvre à l'instant, voulant frapper, elle aussi, l'esprit du peuple par un prompt exemple.

Le parti d'Anselme fut aussitôt pris. Aleajacia est! Gomme César, il franchit le Robicon.

Il passa toute la nuit à écrire des -dépêches qui partirent le matin même par les voies mystérieuses de l'ordre. Anselme y informait la haute-vente du mouvement qui se préparait à Rome, et il réclamait son assistance , a6n de l'étendre simultanément à tous les points de la péninsule. « Dans huit jours , > écrivit^il ensuite aux centres carboniques des Mar- I elles et des Légations, l'étendard de la république f ausonienne flottera sur le Vatican. Rassemblez 1 pour ce grand jour toutes vos ressources, concen- « iret toutes vos forces , et soyez prêts au premier » signal. *

Du dehors il passa an dedans. Il visita un à un les carbonari de Rome, et les trouva tels qu'il les attendait, pleins de courage et d'espérance. Il les entretint de son dessein , et les convoqua en un lieu . sûr du Forum pour la nuit du jeudr.^

Tranquille de ce côté, il se tourna vers le Trasté* véré. Il vit le vieux Taddée , dont la fureur était an comble ; il ne voulait rien moins que forcer le château Saint-Ange pour en arracher Marins. Anselme le contint ; il lui fit promettre de s'abstenir de toute violence inutile et d'attendre le jour de l'exécution.

L'OSTKRIK. 149

ft Cest le ploB sûr moyen , lui dit-41 , de délivrer notre ami. Une fois hors de la griffe des sbires, nous saurons bien le faire évader ; c'est mon aiîaire , j'en réponds. Mais es-tu bien sûr des tiens ?

— Gomme vous de moi, seigneur Anselme. Il n'y a pas on bras au Trastévéré qui ne s'armât pour lui. Jugez-en plutôt par vous-même ? >

En achevant ces mots , le vieux maçon conduisit l'ami de Marins sur la petite place de Saint-Biaise , à travers un dédale de ruelles obscures et désertes. Gomme ils tournaient la Longarine , rue qui mène au pont rompu du Palatin , maître Taddée crut sV percevoir qu'ils étaient suivis par une espèce de frère quêteur :

c Sbire ou non , lui cria-t-il d'une voix retentissante en allant droit à lui , passe ton chemin , toi ; passe-le , te dis-je , ou tu ne le passeras plus, i L'ombre importune se le tint pour dit : elle s'évanouit. L'espion marse en voulait bien à Anselme , mais il n'était pas homme à se mettre aux. prises avec le bras da fer du Janicule.

c Nous voici arrivés , reprit Taddée en s'arrétant devant une ostérie à peine éclairée; entrez, seigneur Anselme , entrez ; vous ne trouverez laque de braves gens, et vous ne serez pas de trop au rendez-vous.*

Anselme trouva réunis autour d'une table chargée de feuillettes vides , une vingtaine de Traslévérins qui complotaient la délivrance de Marius , tout en buvant et fumant leurs pipes.

c J'en amène on solide ! dit maître Taddée en in*

trodoisant le carbonaro au milieu des conjurés ; c*est le seigneur Anselme , Tami de notre Marins. Vous devez , pardieu ! bien le reconnaître ; il n*y a déjà pas si longtemps que nous l'avons porté en triomphe sur la place de Saint-François. C'était, si j*ai bonne mémoire, à la dernière apparition du soidisant Catalan ; depuis ce soir-là, ajouta-t-il (et il ne croyait pas l'avoir vu le moment d'auparavant ) , ou ne l'a plus revu au faubourg.

— Kh ! père Taddée, interrompirent les Traslcvérins , nous n*avons pas , nous autres , la mémoire si courte, que nous ayons besoin de tant d'htstoires pour nous rappeler nos amis. Nous avons tous bien reconnu, au premier coup d*œil, l'ami de notre pauvre Marius.

— Si vous l'avez reconnu, tant mieux, reprit le vieux maçon. Il faut maintenant qu'il vous reconnaisse, lui ; c'est-à-dîre que le moment est venu de lui prouver que vous n'êtes pas des bavards comme ceux de la place d'Espagne , et qu'amis en paroles , vous ne ressemblez pas au cadran solaire de la place Colonne, qui ne sert à quelque chose qu'autant que le soleil luit , et n'est plus bon à rien dès qu'il se couche. Vous m'entendez, mes fils.

— Oui , père Taddée , nous vous entendons fort bien ; soyez tranquille, nous nous la sommes liée au doigt, celle-là. Sang de Christ ! il ne sera pas dit que, nous vivants, Marius ait passé par les mains dn bourreau. Eh bieix! seigneur Anselme, la sentence est-elle connue ?

L'OSTKRIE. Ul

— Pas encore. Elle ne pent Tétre que jeudi, pour éire exécutée samedi.

— Exécutée ! que dites-vous donc là? Vous parlez, ma foi! comme s'il n'y avait plus de Trastévérins entre le Tibre et le Janicule. Rassurez-vous ; il y en a encore, et de bons ! Exécuter Marius ! Eh ! qui donc est-ce qui plaidera pour nous par-devant les bas violets ? Qui nous gagnerait nos procès au Gapitole et à la Rota ? Par la Madone ! cela ne sera pas.

— Exécuter Marius ! répétait à l'unisson maître Taddée ; et pourquoi encore? pour un pouce d'acier dans le ventre d'un habit rouge.

— Un pouce , père Taddée ! la lame est bien entrée de six pouces, s'il vous plait. J'étais tout près , moi ; j'ai vu l'affaire, et je peux vous en donner des nouvelles. Madone ! continua le Trastévérin avec un profond sentiment d'admiration , quel coup d'oeil et quelle main !

— Eh bien ! mes fils , reprit Taddée , renchérissant sur l'étrange apologie , ne vous ai-je pas toujours dit que le maître était maître eu tout? Qu'il manie la plume ou le poignard , on reconnaît l'habile homme à tout ce qu'il fait. Et c'est pour un pareil coup qu'on nous enlèverait notre Marius, notre avocat! Allons donc! mais c'est une mauvaise plaisanterie ! Autant vaudrait pendre en masse le Trastévéré ; car il n'est pas un de nous qui n'en eût fait autant L'autre n'a que ce qu'il a bien voulu : toute délation vaut un. coup de couteau.

^ — Quand je soutenais, moi, dit le jardinier Spada.

tout fier de sa pénétration, qu'il tramait quelque chose, avais-je tort? C'est ce qu'il entendait au sépulcre de Bibulus, quan^ il nous disait qu'avant huit jours il y aurait du neuf. J'avais compris tout de suite, moi.

-T- Et moi donc, ajouta le sournois de Sainte-Marieà-Trastévéré , ne vous ai-je pas dit la veille qu'il en voulait à l'habit rouge?

— Corps de Christ ! interrompît une nouvelle voix, au lieu de tant bavarder ici et de tant chanter les louanges du maître , mieux vaudrait l'aller délivrer. Il a plus besoin de. nos bras que de nos langues. Je vote , moi , pour aller enfoncer cette nuit les portes du château Saint-Ange, i

Anselme alors prit la parole. Il répéta à raâsemblée trastévérine ce qu'il avait dit à son Nestor ; appuyé par lui , il la persuada , comme il l'avait persuadé lui-même, d'attendre le jour de l'exécution pour arracher Marius des mains des sbires.

Il concentra leur attention sur ce point unique ; tout le reste , il le tut. Bras aveugles de la conjuration , les Trastévérins devaient la servir sans la connaître , et la faire triompher à leur insu. Violents , mais dévots , il importait de ne pas alarmer leurs croyances en attisant leurs passions et de leur cacher soigneusement le pape derrière le bargel. Cesf ce que fit Anselme, et il y réussit. Ignorant qu'ils juraient au chef du carbonarisme romain la ruine du Vatican , ils lui jurèrent d'être en force sur la place du Peuple et de tuer jusqu'au dernier sbire, Jusqu'au

1^ L'OSTKRlfi. IM

dernier soldat, plutôt que de lauser monter Marias sur Téchafaud.

c J'y serai le premier, s'écria Taddée en fermant la séance, et j'aurai ma culotte ronge. Vous savez , ^ mes fils, ce que cela veut dire ; on la voit de loin , et puis le ronge sur le rouge ne fait pas tache. Ce

'^ sera chaftd ; mais, ma foi ! tant pis , il en adviendra

ce qui pourra : nous en serons quittes pour faire pé- . nitence. Si le saint-père fait quelque difficulté cette fois pour nous donner l'absolution , nous tâcherons de l'avoir par notre cardinal. Quel dommage qu'il ne soit pas pape ! C'est égal , il est grand-pénitencipr, et il ne nous refusera pas ce petit service, dussionsnous le payer par le pèlerinage de Notre-Dame de Lorette! »

Sur des Trastévérins comme il l'était des carbonari , Anselme ne quitta pas le Trastévéré sans faire une visite au cloître de Saint-François. Il y trouva le cardinal de Pétralie sombre et abattu. La grande ftme du Sicilien avait été brisée du coup qui avait

^ anéanti sa fortune. L'intérêt de sa vie était détruit.

Désormais seul, seul à jamais, le monde était pour lui une 1!hébaïde , mais une Thébaïde sans autel , vans Dieu ; les faibles lueurs dont Anselme avait éclairé un instant ses ténèbres s'étaient bientôt évanouies ; il ne croyait plus à l'espérance, plus à l'avenir, plus à rien ; il n'aspirait qu'à la mort. Sa pâleur était livide ; le désespoir avait creusé ses joues, cave ses yeux, et la vieillesse, spectre décharné, avait pris possession de ce corps épuisé que la pensée ne dé-

fendait plus. Elie le ravageait, le minait, et, se vengeant dn passé, elle faisait en un jour Fœnvre de dix années.

Anselme fut frappé des symptômes d'une 91 prompte dissolution : il en fut effrayé. Il pouvait d'un mot rallumer cette pensée éteinte , et rendre par elle à la vie ce corps cadavéreux ; mais ce mot , il ne Je dit pas, parce qu'il ne devait pas encore le dire. Il se contenta de quelques paroles vagues , et il demanda un rendez-vous pour le surlendemain. On était au mardi soir.

ft Que voulez-vous d'une ombref lui demanda tristement le cardinal. Je suis mort à la terre, et les morts n'ont plus rien à faire sous le soleil. Laissez les mânes dans leur tombeau, ne liez pas votre jeune et belle existence à ce qui n'a plus de vie. 1

Anselme cependant dompta la résistance du vieil- • lard, et il obtint de lui un rendez-vous pour le jeudi soir sur le mont Palatin. Échue en héritage aux Bourbons de Naples, la magnifique villa Famèse, qui couronne aujourd'hui la montagne patricienne, était ouverte au cardinal dePétralie. Le bâtard devait cette faveur du dévot roi des Deux-Siciles à sa triple qualité de Sicilien , de grand-pénitencier et de sanfédiste. Il avait les clefs de cet Elysée vraiment royal, et il aimait à se recueillir, en ses mauvais jours, au sein de ces solitudes mélancoliques. C'est donc là que fut fixée l'entrevue du jeudi.

Rentré chez lui après tant de fatigues , l'ami de Marins se permit à peine quelques instants de repos.

AataDt son attente avait été calme et résignée quand la nécessité la lui imposait, quand elle Fenchaînait dans sa chaumière de FAventin , autant son activité était puissante quand Faction le réclamait. Génie vaste et lucide, il embrassait, il saisissait tous les dé* tails sans cesser jamais de voir Fensemble. C'était son orgueil, à lui, de ne s'en remettre de rien sur personne et de ^pourvoir à tout par lui-même.

Tout entier à son œuvre , il ne s'était pas couché de deux nuits, et la troisième n'était pas écoulée que son petit cheval bai l'emportait au galop sur la route d'Asture. -

XXXllI. — LES MJÉTAMORPHOSES.

Les conjurés d'Asture avaient reçu comme une consolation du ciel la nouvelle de la grande amnistie pontificale ; mais ils ne s'en étaient pas moins fidèlement conformés aux recommandations d'Anselme. L'opinion de Marins sur Brancador n'avait fait que redoubler leur vigilance. Prêts à tout événement, et prévoyant même le cas d'une surprise et d'une fuite obligée, ils avaient radoubé la parancelle napolitaine et Favaieut mise en état de tenir la mer.

Nicole gardait les forêts ; les deux soldats carbonari , la plage ; quant aux deux autres , ils étaient sévèrement consignés. L'un même , Angelo, ce forçat libéré dont la conscience se permettait des scrupules , était tout à fait sous clef et ne sortait ni le jour ni la nuit. On n'avait pas trouvé d'antre moyen

IM ROMK SOUTERRAINE.

de g'assarer de sa ditcrétion. Salvatori le poltron , inquiétait moins ; son imagination penreuse était frappée ; et, si quelque velléité de délation venait par hasard à le tenter, l'ombre de Gheco , brûlé sur la montagne, se dressait devant lui et la faisait taife. Il n'en était pas moins rigoureusement surveillé. Pour plus de sûreté, les bannis eux-mêmes faisaient alternativement la garde sur la plate-forme , et de là dominaient du même coup d'oeil la mer, la grève et les bois.

Pour le vieux député, il en était de loi comme par le passé ; toujours timoré, toujours suspendu entre son amour de père et sa conscience de dévot, il ne manqoait^pas une messe à Neptune ; son assiduité même n'avait pas peu contribué à la sûreté de la tour en déroutant les soupçons. Son silence n'était-il pas une complicité ? Or, comment supposer qu'un si bon chrétien pût jamais tremper en des trames si impies f fit si l'on remarquait l'absence de sa fille , gage ignoré de son silence, otage de sa fidélité, c'était pour l'attribuer, les uns à un excès de jalousie paternelle , les antres à l'effroi des Barbaresques , qui croisaient toujours en vue des côtes. Les doutes et les soupçons avaient fini par se convertir en quolibets contre Asture, et tout Neptune traitait Oddo d'original, de sergent sournois et inhospitalier.

Toutes choses ainsi disposées , les bannis atten* daieot , et ils mettaient dans leur périlleux repos un héroïsme dont ils brûlaient de donner de pins nobles preuves : l'oisiveté coûtait à ces âmes ardentes;

LES IIÉTÂMORPHOgES. 161

toutes aspiraient à Faotion comme & une délivrance. Toutefois on se résignait sans murmure » on se for« tiiiaitf on s'excitait à la patience par des paroles d'espérance et d'avenir. Azso, à qm son expérience et son génie de conspirateur assuraient sur tous une supériorité notable, Azzo était comme le pasteur de

< ce troupeau rétif et pourtant docile. En l'absence d'Anselme, le Modenais était consul d'Asture.

Réunis dans la salle commune au milieu des armes dent elle était jonchée , les bannis s'entretenaient , sous l'urne encore chaude du Génois , de leur chère Italie. Sans nouvelle de Rome depuis l'amnistie , ils ignoraient l'événement de Saint-Pierre, et attendaient d'heure en heure quelque message d'Anselo^e. Tous étaient présents , moins un : l'absent était Gonradio. G'était ce soir-là son tour de garde ; sentinelle attentive , le bel adolescent veillait sur la plate-forme à la sûreté de tous.

Seul, assis sur Taffùt de la coulevrine, il con-

^ templait la Méditerranée bleue et transparente. Le

f soleil venait de s'y plonger dans toute la pompe de

' son coucher, et de larges sillons d'or marquaient encore sa route sur les flots. G'élait une soirée d'été ardente, limpide. Le ciel était clair, la mer calme ; entre elle et lui bleuissait, comme nn banc d'écueil , le sinistre archipel de Ponza, et l'homérique mon-

i fagne de Gircé avait passé déjà du pourpre à l'azur.

' Du côté de la terre, l'œil se perdait dans un vaste lointain de forêts vierges; pas une rumeur de ville,

i pas une voix d'homme ne venait dn désert ; le gazouil-

lement pluntif de la vague contre le donjon était le seul bruit de l'Océan. La tour elle-même était muette ; à peine laissait-elle , à de longs intervat , les , sortir de ses. flancs noirs les litanies du vieux ^ Malteo, qui chantait Y Ave Maria dans sa haute cellule.

Cette voix de vieillard était triste comme le désert. Entraîné par la monotone complainte, Gonradin se prit à rêver. Son âme s'envola bien loin des solitudes romaines au pied des Alpes ; il revit son lac , le doux lac Majeur, ses montagnes , le toit natal , sa mère qui pleurait son absence aux solitudes d'Arona. Ces souvenirs de la patrie, de la famille, amollissaient le cœur do jeune proscrit , et ses larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

Tout à coup une tête de femme parut furtivement derrière lui an haut de Tescalier. Elle le contempla longtemps sans être vue , fit deux pas vers lui, puis s'arrêta , fit deux pas encore , et , s'arrêtant de nouveau , révéla sa présence par un soupir d'émotion. Réveillé en sursaut, Gonradin tourna brusquement la tête, et se trouva face à face avec Isoiina. La fille du député avait , en tremblant , ménagé cette doace surprise au bel Aronais; elle en reçut sa récompense r il la serra sur son cœur avec amour, et paya sa tendre audace d'une longue étreinte.

Appuyés contre les créneaux de la plate-forme , ils oubliaient pour s'aimer, lui, sa consigne, elle, son père , qui chantait toujours ses litanies. 4ieur amour avait grandi dans la solitude, et ils s'y livraient avec

loofte la bonne foi de leur âge, dans tonte Fingénuité de leur ignorance. Ils étaient si jeunes , si beaux ! I^ sein naissant de la fille des Maremmes palpitait sur le cœur ému de Tenfant des Alpes ; ses cheveux noirs se mêlaient à ses cheveux blonds ; sa joue brune effleurait sa joue rose , et leurs lèvres échangeaient plus de baisers que de paroles. Qu'auraient-iis pu se dire que leurs yeux déjà ne se fussent mille fois répété? Silencieux et les bras entrelacés, les beaux adolescents se respiraient , se confondaient Fun dans Vautre, cooune Tadorable groupe d'Amour et Psyché, qui est une des perles du Gapttole.

Ivresse des premiers soupirs ! transports sans.amertume I félicités sans retour ! joies «impies ! joies primitives ! joies sans orages et sans remords ! est->ce donc au désert qu'il faut vous chercher ? Mais , hélas ! aux terres de l'Italie , sur ces terres d'esclavage et de douleur, est-il un désert assez loin des hommes pour que le bonheur y trouve un asile , l'amour un abri? La tyrannie, reine sombre et jalouse, ne souffre ni l'un ni l'autre dans son empire; cites populeuses, solitudes inconnues , rien n'échappe à ses fers ; soit sceptre d'airain pèse partout sur l'homme pour l'opprimer, et déflore au berceau la beauté. Elle est là , malfaisant génie , là toujours , pour diviser ce qu'unit la nature et pour unir ce qu'elle a divisé ; elle flétrit d'une main brutale toute fleur qui veut s'épanouir ; elle arrache et foule aux pieds tout fruit près d'é^ clore. Proscrits immolés par elle, amour, poésie, vertu , tous les vrais dieux de l'humanité sont ér-

160 nOMI 80UTKBBAINR.

rantSf ils n'ont plus de temples ; aux idolei sanglantes ^ appartient Tantel.

Oublieux et ravis comme on Test et ne Test qu*à leur âge, les amants du désert romain s'enivraient des voluptés naïves du premier amour. L'échadaud s*élevait entre eux, la hache do bourreau planait sur leur tète, et ils ne voyaient rien qu eux, et ils dia- .' posaient de l'avenir comme s'il leur eftt appartenu , et, bâtissant dans Tair, ils faisaient des projete qu'em*» portaient les vents du soir.

I Oui , disait Gonradin charmé , oui , nous allons quitter enfin ces tristes plages où les brises sont chargées de poison ; nous irons an pied de mes Alpes respirer l'air sain des montagnes, dans ces doux bosquets d'Arona où ma mère nous attend et où tu remplaceras l'enfiBint qu elle a perdu. Mon lac est hico comme la Méditerranée ne Test pas dans ses plus beaux jours ; ses rives sont fraîches et riantes. Les îles Borromées nous cacheront sous leurs ont* brages ; la barque des pécheurs nous égarera le soir dans les baies parfumées de Lisance aux gracieux promontoires de Palenza. Ce sont là les vrais jardina de l'amonr. Ici, dans ces vastes royaumes de la destruction , tout respire la fièvre et la mort. C'est an lieu maudit Ce donjon est funeste ! Dans ces bois « sur ces mers , partout le crime , partout des pièges : ici les bandits , là les pirates. • ,

Comme il parlait ainsi , la voile barbaresque ein"* glait menaçante à rhorison. i Le vois-tn, i'Afnoaiii rapace , continua le jeune homme , le vois-tu qui

serpente Jà-bas comme un reptile prêt à saisir sa proie? > Pressant la jeune fille sur son cœur dans la vague épouvante d'un danger qui redoublait sa tendresse : K 0 Dieu ! s*écria-t-il tout éperdu (et celte fois il ne riait pas) , si mon Isolina tombait dans leurs mains ! Ce pressentiment me glace ; un froid de mort coule dans mes veines. 0 liberté ! ne nous emporteras-tu donc bientôt sur tes ailes an rivage où Tamour et ma mère en pleurs nous appellent? v

Le bonheur occupait trop de place dans le cœur dlsolina pour en laisser à l'effroi. Elle répondait par des sourires aux pressentiments sinistres de Gonradin ; elle le rassurait par ses caresses. Née sous un soleil plus ardent et trop émue pour parler, la fille du désert était muette. Inculte et un peu sauvage , elle ne trouvait point de paroles ; les mots de tendresse et de félicité que croyaient murmurer ses lèvres s'écbappaient en soupirs ; subjuguée par Famom*, elle subissait sans murmure tous les caprices de son vainqueur; elle le suivait, soumise el ulenciense , par toutes les impressions où il lui plaisait de faire passer son âme.

La nuit avait surpris le charmant groupe , et les étoiles brillaient sur leur 'tète. Un coup de sifflet parti des bois les fit tressaillir et rappela soudain la sentinelle oublieuse à son devoir. C'était un signal de Nicole , qui annonçait à la tour une arrivée de Rome. Isolina s'élança vers l'escalier et disparut. Gonradin resta seul sur la plate-forme , et Anselme entra daps le donjon.

I6i ROME SOUTERRAINE.

Il informa les conjurés de tout ce qui s'était passé à Rome depuis l'amnistie et de ce qui allait s'f passer à la délivrance de Marius. « L'une, dit-îl, doit assurer à l'Italie la liberté que l'autre a rendue aux carbonari romains. L'heure d'agir a sooné. Soyêt prêts à partir pour Rome cette nuit même. Deux jours encore , et l'^pée sortira du fourreau , et notre querelle descendra sur la place publique. » Il leur exposa de ses projets tout ce qu'il importait qn'ib en connussent.

c Enfin! t s'écria Pontio ^ le plus violent et le pins impatient des conjurés ; et l'œil du fongueux Samnile étincelait de joie*

t Enfin ! • répétèrent en chœur tous les bannis , pleins d'une joie non moins vive , car aucune nouvelle ne pouvait leur être plus agréable.

L'action allait nmipre enfin cette longue oisivefé qui leoif pesait tant; elle allait briser leurs fers, les rendre au grand air, à la lumière* du soleil. Certes, il n'était pas besoin d'éloquence pour allumer leur enthousiasme; il en fallait bien plutM pour rèpH* mer leurs impatiences , et c'est à quoi travailki An« selme.

« Hélas! dit-il ensuite d'une voix trttte en levuttl les yeux sur l'urne funéraire suspendue aux AJ«^ ceaux d'armes , pourquoi fautai qu'un de nous BMai<* que à la fête , et que Gênes n'aîl point de voix à la première assemblée des Amphictyons italiques ! La vieille république ligurienne a trop bien mikifé de l'Italie pour être oubliée en un ai grand jottr. L'ln«

LES MÉTAMORPHOSiiS.: Jd3

gratitude ici serait un crime, et nous ne nous en souillerons pas. Qu'à défaut de sa voix et de son épée , la cendre du martyr et sa mémoire nous accompagnent Gênes absente sera ainsi présente au milieu de nous. > Détachant Furne de la nraraille , il la remit A Tipaldo , et lui dit : « Je vous la confie ; portez-la vous-même à Rome, et que Venise soit ravocat de Gênes , son antique rivale. »

Il y avait dans cet acte touchant une pensée d'union ; tous la saisirent avec émotion , mais aucun n'en fut plus vivement ému que le Vénitien. Pour être le pins gai de tons les conjurés, il nen était ni le moins sensible ni le moins intelligent II prit l'urne des mains d'Anselme, et, mouillant de larmes la froide dépouille de Grimaldi , il la serra en silence contre sa poitrine.

Aussi bien cette leçon de concorde était-elle su* perdue , tant le sentiment de l'unité italienne avait pénétré profondément tons ces enfants dispersés de la lamentable famille. Tous déshérités , frappés tous du même sceau de malheur et de réprobation, Sarde et Lombard, Toscan et Sicilien, tous Os se recon-^ naissaient bien pour frères ; ils n'avaient bien tous qu'un but, qu'un intérêt, qu'une idée ; le même sang coulait dans leurs veines , la même langue vibrait sur leurs lèvres, les mêmes passions échauffaient leur âme.

On avisa ensuite aux moyens sûrs et prompts de transporter à Rome les armes et les munitions ras« semblées dans la tour. On touchait à la fin de juin ;

164 UOMË SOLTËRRAINE.

la campagne romaine est alors en pleine moisson et inondée de montagnards étrangers descendus des hauteurs de FAbruzze et de Santa-Fiora. C'était une circonstance heureuse , on en profita. Il fut résolu que Ton cacherait les armes dans des gerbes de paille, la poudre et les balles dans des sacs de blé, et que, travestis en moissonneurs, les conjurés sMntrodoiraient dans Rome à la suite du convoi mystérieux.^ Anselme , qui devait les y précéder de vingt-quatre heures au moins, se chargeait de leur aplanir les voies et de leur faire passer sans péril la porte de Saint-Jean-de-Latran.

On mit sur-le-champ la main à Tœuvre. XHcolo, le fidèle garile-forêts, pourvut à tout ; il le fit avec tant de promptitude, que la nuit suffit aux préparatifs , et tout était disposé pour le départ au point du jour. Anselme hâta le sien : le rendez-vous du cardinal et le conciliabule du Forum le réclamaient à Rome le soir même. Forcés à des détours et à de» lenteurs , les conjurés n'y pouvaient arriver que le lendemain. Anselme repartit donc au soleil levant , après avoir laissé à Azzo ses instructions et lui avoir confié la conduite de l'expédition.

Le statuaire bolonais repartit avec lui.

Les bannis tardèrent peu à les suivre. Tout étant prêt , Azzo donna le signal du départ. Deux grands chariots avaient suffi au transport.

Quelque joie qu'ils eussent de leur délivrance, les bannis ne quittèrent pas sans regrets leur hôte et sa tour. Pour Oddo , il était inconsolable : « Mes bons

cousins, leur disait-il les larmes anx yeux, Dîen vous conduise! Dieu vous assiste? Que ne puis-je vous suivre ! Quoi ! vous allez vous battre pour la liberté , et je n'y serai pas! i Cette idée était pour lui si amère , qu'il pleurait eomme un petit enfant.

Azzo le calma en lui prouvant qu'il servait bien mieux la cause en demeurant qu'en partant. « Il faut , lui dit-il , songer à tout ; il faut tout prévoir, même un revers ; et, je vous le demande, sergent, en cas de défaite , quelle retraite auraient les bons , cousins fugitifs si Asture leur manquait? Or, sans Oddo , point d' Asture. »

L'argument était juste : il fit sur Oddo Feffet de la vérité sur les âmes droites : il le convainquit et Tapaisa.

ff Oui ! oui ! s*écria-t-il en embrassant l'un après l'autre tous les proscrits ; oui , ma tour est à vous. Tant qu'il y restera pierre sur pierre , elle sera au service de la liberté. Plutôt m'ensevelir sous ses rui* nés que de la fermer jamais à un bon cousin! »

L'heure pressait. Oddo fit sur lui-même un dernier effort ; il embrassa une dernière fois ses hôtes attendris] et rentra dans le donjon tout en larmes. Il ne les voyait déjà plus, qu'il leur faisait encore des signes du haut de la plate-forme.

^Mais les bannis étaient réservés à une scène bien autrement passionnée. Ils avaient à peine fait deux cents pas dans les bois , où les deux chariots les attendaient, qu'ils virent bondir à travers les pins

m lOMK SOUTKIBftlVB.

qnelqae choie de blanc ; ili crnrenC que c'était bb cbevreail : c'était Isolina.

Arrachée des bras de Gonradln par l'arrivée d'Asselme , elle avait bien entenda tonte la nnif ; mais sans en deviner la cause , la mmenr des apprêts. . Elle n'avait jamais en nne idée nette de ce qui se passait dans la tonr; et ne se souciait guère de le savoir ; les mots de carbonari et de république ansonienne étaient pour elle autant d'énigmes dont son imagination , fille ignorante du désert , ne pénétrait pas le sens. Elle ne voyait dans tout cela et n'y voulait rien voir que son amant. Tont le reste était confondu pour elle dans une indilTérence profonde. Au moment du départ, elle ni son père n'étaient présents : lui , parce qu'il chantait matines ; elle , parce qu'elle n'osait descendre seule et de si bonne heure au milieu de tant d*hommes.

Gonradin Favait en vain cherchée des yeux ; mais, honteux de songer à Fiunour dans un tel moment, il s*était roidi, il avait fait l'homme fort ; craignant, parce qu'il n'était qu'un enfant, de passer pour efféminé aux yeux des conjurés et d'être déshonoré s'il laissait percer sa faiblesse ; il n'avait pas osé s'échapper une seconde pour aller dire un dernier adîeq à la pauvre Isolina. Le cœur navré , il était parti sans la revoir. Il se consolait en pensant que 1 absence serait courte, et il lui laissait pour gage de sa foi le livre d'Heures héréditaire, otage trois fois sacré.

Cependant , quand le silence eut succédé au bmit du départ , Isolma avait commencé d'avoir des don-

tes et des craintes. Elle était montée sur la plate» forme, et avait appris là par Oddo qail s'agissait d'une séparation ; fille de la nature et n'écoutant que ses instincts , eUe s'était élancée hon de la tour , elle avait volé, comme une biche , sur les traces de Gonradin , elle était venue tomber dans ses bras , sans voix , sans haleine.

Arrêté par elle , le cortège contemplait d'un ceil ému cette scène naïve et touchante. Gonradin était le plus embarrassé. Gombattu toujours , enfant qu'il était, entre sa tendresse et la peur d« mépris, il tenait les yeox baissés , son cœur flottait irrésolu ; enfin il prit courageusement son parti , l'amant l'emporta. Il cessa de poser ; il fut Ini-méme , il pressa Isolina dans ses bras.

Pour elle, la présence de tant d'honunes ne l'intimidait plus. Tout au bel Aronais , et là pour lui seul , elle ne voyait que lui. Muette la veille dans le bonheur, la jeune sauvage trouva là des paroles pleines d'éloquence et d'emportement, EUe accabla son amant de reproches, de larmes, de caresses ; et, s'attachant à lui avec une force convulsive , surhumaine , elle refusa de le quitter.

Elle ne voulait pas rester plus longtemps seule dans cet affreux donjon ; elle avait peur des- Barbaresiques,4{ui l'emmèneraient en esclavage dans leurs sérails ; elle voulait voir Rome, le pape, les fêtes de Saint-Pierre. Sa résolution de fuir Astore était prise ; elle n'y rentrerait pas ; elle suivrait Gonradin jusqu'au bout de la terre, i Qui oserait me séparer de

lui ? s'écriaît-elle en fixant sur les conjurés immobile un œil étinceUnt. Qui Tose, latente! » II y avait tant (le résolution dans ce regard d'ordinaire si timide, qu'elle semblait prête à déchirer Taudacieux qai Teût approchée ; ancon n'y songeait.

Terrible et menaçante pour tous les autres , elle était suppliante et soumise pour Gonradin ; elle embrassait ses genoux , se traînait à ses pieds ; elle se faisait de son corps un rempart, l'enlaçait, l'en- < veloppait de ses bras comnte un serpent, et, de peur qu'il ne lui échappât, elle le serrait si fort qn'il en perdait la respiration. « Je veux voir enfin , lui disait-elle en penchant amourensement sa tête sur son épaule, oui , je veux voir ton lac Majeur, tes îles Borromées , et ces doux bosquets d'Arooa que tu m'as tant vantés. Je veux respirer les parfums de Lisance ; je veux voguer avec toi aux promontoires de Palanza. > L'œil ondoyant entre le sourire et les larmes,, elle lui répéta devant les bannis toat ce qu'il lui avait murmuré la veille à la clarté des étoiles. Jamais si tendre scène n'avait énau ces bois sauvages.

Elle menaçait de se prolonger longtemps encore , et cependant il fallait partir. Tontes les passions de la nature étaient débordées au cœur de la fille du désert ; son teint brun , animé par la fièvre dn cœnr, brillait d'un éclat singulier. Les efforts de Gonradin pour la calmer étaient stériles ; elle n'écoutait , elle n'entendait rien. Réduit au silence et aussi ému qu'elle , il ne faisait plus que balbutier ; il finit par

LES MÉTAMOaPHOSES. 169

se taire. Tendre et gracieux, il oe savait que lut ren« dre amour pour amour, caresses pour caresses. Son attendrissement devint tel qu*il n y put résister; il se jeta sous un arbre, et, enfonçant son visage dans ses deux mains , il fondit en larmes. Le conspirateur était vaincu.

Après cette explosion de pleurs , il y eut de part et d'antre un insiant de calme , on plutôt de lassitude. Azzo essaya d'en profiter ; mais , au premier mot qu'il hasarda , Isolina s'attacha à Gonradin ; cachant sa tête dans sa poitrine et s'entrelaçant à lui avec un sentiment de terreur indéfinissable, elle éclata en sanglots. Azzo battit en retraite.

Après ce nouvel orage , le bon Septime essaya à son tour d'intervenir, et tenta une seconde diversioq. « Mes enfants , leur dit-il avec douceur et d'une voix pleine de larmes , on vous a trompés ; ce n'est point & Rome que nous allons , c'est à la chasse , et nous reviendrons ce soir. On dirait, à vous voir sangloter, que vous vous quittez pour toujours, t Le vieux soldat , ne croyait pas , hélas ! prophétiser l'avenir.

Tîpaldo ajouta, pour rendre plus vraisemblable cette fable improvisée, qu'il avait voulu jouer un tour à Gonradin en lui faisant accroire qu'on partait pour Rome ; il ne pouvait pas supposer qu'ils prissent la chose si tragiquement ; il avouait son mensonge et leur en demandait pardon à tous les deux.

Get artifice était grossièrement ourdi , mais c'est tout ce qife l'émotion des bannis avait trouvé de mieux. Isolina fixa sur Gonradin un œil inquisiteur

110 ROm SOUTIttâlMI,

et défiant Entmt dans rimioeat menMiigê de ton père adoptif oemme dans la teole voie qai loi fût ouverte, le panvre enfant jouait la surprise ; le oeenr gros de sanglots , les yeux ronges de pleurs, il îeu^ gnait d'avoir été dope et d'être tombé dans le piège. Il est dobteux pourtant que toutes ces ruses eussent réussi, et, si crédule que fût Isolina, son instinct passionné n'eût pas manqué de déjouer une trame si mal tissue, si Un auxiliaire paissant ne fût .venu à l'aide des conjurés.

L'arrivée inattendue du vieux Matteo brusqua le dénoûment, et ût pencher la balance du eûté d'Asture.

Le pauvre vieillard arriva tout essoufflé et hors de lui ; il croyait déjà sa fille enlevée , perdue, et il eut une si grande joie à la revoir, il trouva dans ses entrailles de père des cris si déchirants , qu'Isolina, éperdue , épouvantée , alla tomber dans ses bras ; fascinée comme l'oiseau sous l'œil du serpent , elle se laissa entraîner dans la tour sans résistance. La porte massive se referma sur elle , et le convoi se remit en marche pour Rome.

Les deux chariots étaient attelés chacun de deux paires de buffles. Chargés par l'intelligent Nicole avec un machiavélisme consommé , il était impossible qu'ils évaluassent l'ombre mémo d'un soupçon. Ce n'était, pour les yeux les plus soupçonneux, que des gerbes de paiHe et des sacs de blé. Armes et munitions étaient introuvables. '

Les lourds chariots roulaient pesamment et dilfi-

LES MÉTAMORPHOSKS. 171

cilement snr les atpéritét d'm tôI mmiTaiit et mblonnenx ; les liaffles étaient rebelles , et le bois souvent si touffa qu'il fallait ouvrir le passage à coups de hache. On marcha ainsi plusieurs heures à travers ces fourrés inextricables, et l'on atteignit enfin sans accident la lisière de la forêt

Le plus pénible était fait, le plus périlleux restait à faire. Déguisés en nsontsgnards , les conjurés, couverts, les uns de peanx, les autres de grosse bure, étaient asses bien travestis. Gonradin seul mentait à son déguisement ; il avait eu beau se bronser les joues , la fraîcheur de son teint perçait malgré tout, et ses yeux bleus , ses cheveux blonds , ses traits délicats et féminins, tout en lui trahissait son secret. n avait eu beau revêtir le costume grossier du mon* tagnard , il n'en avait revêtu ni l'Apre visage ni les formes abruptes.

C'était pour le prodent Modenais un grave si^et d'alarme, i Jamais , pensait»il en fixant les yeux Jnquiets sur le bel adolescent et en maudissant sa grAce et sa beauté, jamais on- ne s'y méprendra. Il a l'air d'une fille déguisée ; il nous perdra à la première rencontre, i Aszo l'aurait bien volontiers laissé dans la tour , il avait même eu l'idée de l'y renvoyer avec Isolina ; mais la seule proposition en eAt tellement révolté Gonradin , elle l'eût si grièvement blessé , qu'il n'avait pas osé la tenter. Le des« tin vint à son aide.

Le convoi cheminait en silence dans la vaste plaine ouverte, ardente, qui se déroule des forêts Antiates

jusqu'aux monts Albains. Il se trouvait, à midi, non loin du site de Tancienne ville disparue de Satricum, dans la grande métairie de Garocelle.

Garocelle était comme, le reste de la campagne , en pleine récolte. Trois ou quatre cents faucilles étincelaient au soleil; des tentes étaient dressées dans la solitude : on eût dit une armée campée an désert. Le champ était nu ; un arbre, un seul, c'était un pin, y jetait une ombre ondoyante et vaporeuse. Une femme , assise au pied , poussait des gémissementa et se tordait les bras ; à côté d'elle, gisait sur la terre brûlante le corps de sa fille , jeune et belle enfant de quinze ans , descendue fraîche et joyeuse de la montagne , et morte de maFaria dans la Maremme. Elle était expirée du matin , et la malheureuse mère n'avait pas quitté la dépouille glacée , espérant la réchauffer à force de larmes et de baisers.

Un des caporali qui isurveillaient les travailleurs ^ le bâton à la main , poussa son cheval vers elle. ft Allons, femme, lui dit-il rudement, c'estassez pleurer. Voilà plus de six heures perdues , et le travail n'avance pas. Debout , vous dis-je ! à l'ouvrage ! allez gagner votre journée ; vos larmes ne rendront pas la vie à votre fille. Elle est morte, on l'enter^ rera, et on fera dire une messe à Velletri pour le repos de son âme. >

La pauvre mère ne répondait que par des sanglots à la brutalité de l'argousin; elle couvriût de son corps le corps de sa fille , se frappait la poitrine à

coups furieux, se lacerait les joues , battait du front la terre insensible , s'abandonnait aux emportements instinctifs d'une douleur méridionale. Le désert en était tout troublé.

Ëmus de compassion, les voyageurs s'arrêtèrent. Tandis qu'ils contemplaient ce spectacle douloureux, Axzo dit quelques mots à l'oreille du capucin , qui alla droit au caporale.

I Mon frère , lui dit-il d'une voix conforme à sa robe de moine , car, seul de tous les bannis, il avait gardé son vrai costume , n'avez -vous point de pitié pour cette pauvre femme ? Laissez-4a pleurer; ses larmes ne font de mal à personne.

— Ses larmes, non, répondit le dur algoazil ; mais il fait cbaud , mon père , et si Ton n'enterre au plus tôt le cadavre , il n'en faut pas davantage pour répandre la mortalité au milieu de mes gens. L'air n'est déjà pas si sain dans nos Maremmes.

— Enterrer ici mon enfant ! s'écria la malheureuse femme en se relevant avec impétuosité : l'enterrer dana ces déserts ! pour que les chiens , n'estce pas , la déterrent et la dévorent ? Non , seigneur caporale , cela ne sera point ; je l'emporterai plutôt dans mes montagnes. Hélas! hélas ! continua-t-elle en sanglotant et en baisant les lèvres glacées du cadavre, pourquoi les a-t-elle quittées ?

— Ma bonne mère, reprit le Calabrais , je ne suis qu'un pauvre capucin d'Albane , je retourne k mon couvent ; mais si vous voulez me confier votre fille , je l'inhumerai en terre sainte. Ces braves gens vont

174 nOMK SOUTSBIAINE.

à Rome, poiinm¥it41 en indiquant les hxa i gnardt , et ils sont trop bons chrétiens ponr refuser de la conduire jusqu'à Albane sur un de leurs chariots. >

Atzo donna son consentement par un geste affirmatif. A cheval et le fusil posé en travers de la selle, il jouait le Me d'intendant ou de métayer. De lon- 4{ues guêtres de cuir et un large chapeau de paille lui donnaient, à s'y méprendre, Tair d'un facteur des Ifaremmes.

La proposition fut acceptée. Le corps de la jeune fille fat déposer entre deux gerbes, et le convoi se remit en route. Le moment de la séparation fut affreux; rinconsoiabie mère se roulait dans la poussière aux pieds des buffles farouches. La solitude retentit longtemps de ses cris.

Quant aux moissonneurs , ils n'avaient pas quitté fouvrage, et les épis d'or n'avaient cessé de tomber sous les faucilles. 11 en périt tant dans ces royaumes de la mort , qu'un de plus ne compte pas. Sur vingt montagnards descendus l'été dans les Maremmes, sept au moins y meurent de fièvre ou de misère. Gomment les pleurer tons? « La fille de la Scholastiqne est morte, avait dit une voix. — > Pauvrette ! « avait dit une autre. — Et l'oraison funèbre avait fini là. Le bâton des alguasils n'eût pas souilert une plus longue pitié.

Cependant le cortège avait atteint les bords da Gonca, et trouvé enfin sur sa route un petit bois de myrtes et de chênes verts« Hommes et buffles étaient

épuisés de chaleor et de lassitude { une halte était nécessaire : A»o l'ordonna.

' Quand on eut repris haleine , et que la double frdcheur des arbres et du ruisseau eut filtré dans le sang enflammé des voyageurs , il mit à exécution le projet qu'il avait conçu à Garocelle. Il exprima fran-* chôment à Gonradin ses inquiétudes sur l'inefficacité de son déguisement ^ et, dépouillant la jeune fille morte de ses habits , il le pria au nom de la sûreté commune , de s'en revêtir, et de faire à la liberté le sacrifice momentané de son sexe, i C'est le seul moyen , continua-t*il , de passer sans accident à la porte de Rome. Jamais le double argus de la police et du fisc ne vous prendra pour un montagnard. Pourquoi , aussi, étes-voos si jeune et si gracieux ?

— Allons! mon cher enfant, ajouta GAme, ne rougis pas ainsi; Achille se résigna bien à devenir k soubrette de Déidamie. v .

La comparaison flatta Gonradin. 11 ne se fit plus prier; s'exécutant de bonne grâce, il subit sans sourciller sa seconde transformation. Les habits de la morte étaient à sa taille^ son corset rouge et sa jupe verte lui siéyaient à ravir. La métamorphose fut complète.

I Mais voyez nu peu, dit Tipaldo, quelle jolie fille cela fait! Noos allons fous devenir amoureux d'elle. Quant à moi , je me déclare son chevalier. • Et le gai Vénitien baisa la main du charmant Aronais avec, nue galanterie comique.

Entré dans son nouveau rôle « l'amant d'Isolina le

n« ROME SOUTERRAINE.

joua à merveille ; il SA tête aux qaolibets et tint eo respect ses adorateurs.

Pendant ce temps , Nicole avait creusé une fosse au pied d'un chêne. Oa la tapissa de gazon , et la jeune vierge fut déposée dans sa couche de verdure. Ils recouvrirent de feuillage ce corps virginal à qui la mort n'avait rien enlevé de sa grâce ni de *sa^ pudeur ; la terre du désert se referma pour jamais sur la fille des montagnes. Nicole planta une croix de hois sur la tombe , Remo une branche de myrte.

Les funérailles terminées , on repartit. On marcha* jusqu'au soir. Au soleil couchant, on atteignit les collines du Lanuvium, aujourd'hui Givita-Lavinia , ville antique des premiers Latins, bâtie par Diomède sur les pentes méridionales du mont Arthémise. On y montre encore le fabuleux anneau qui amarra le vaisseau d'Énée. Salluste et Gicéron y avaient des villas, Junon-Pronuba un temple fameux; c'est là, dans les religieuses ténèbres de son bois sacré , an fond d'une caireme mystérieuse gardée par un dragon , que les vierges du Latium venaient sacrifier chaque année à la déesse et soumettre à d'étranges épreuves leur virginité. Heureux prêtres !

Les conjurés dressèrent leurs tentes pour la nuit dans un lieu désert et caché entre la viUa d* Auguste et la voie Appia. Après avoir été tout le jour pour eux un guide si intelligent et si sûr, l'infatigable Nicole les quitta là pour aller accomplbr dans les villes voisines une mission périlleuse. Anselme l'avait chargé de dépêches pour les ventes affiliées d'Al-

LE PALATIN. r,l

bane , de VeUeIti , de Gora , enjoignant à tous les carbonari des montagnes de se tenir en armes, afin de s'associer, à un signal convenu, au mouvement de la capitale , et d*y entraîner les populations.

Un autre émissaire portait le même ordre aux ventes de la Sabine. D'autres encore parcouraient la Campagne, de Viterbe à Givita-Vecchia.

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