XXXIV. — LE PALATIN
Tandis que les conjurés d*Asture dressaient leurs tentes aux collines Lanuviennes, Anselme, de retour à Rome , gravissait le mont Palatin. Construits sur la maison .d'or de Néron, par une autre espèce de Néron , Paul IH, d'impure mémoire , les jardins Farnèsc couronnent de lauriers-roses et de cyprès la vieille montagne patricienne. Négligée par ses nouveaux maîtres , les Bourbons de Naples , et dépouillée par eux de ses statues et de ses bas-reliefs , la villa Pa* latine tombe en décadence. Les longues herbes ont envahi les parterres , les fontaines sont taries , les allées masquées , les sentiers scabreux. Les ruines modernes et les ruines anciennes se confondent ; affectant mille formes , mille teintes, la nature italienne, si vigoureuse et si riche , rendue à sa liberté , jette sur toutes ces ruines une profusion , une variété de verdure qui rapelle les forêts vierges de la Maremme. On dirait la vieille montagne revenue au temps d'Évandre. ^
Sous un petit casin délabtéi converti en fours et en IL li
na ROMK SOUTERRAINE.
fenili, sont deux chambres souterraines , restes dorés et gracieux des voluptueux bains de Livie ; à quelques pas est un bois de chênes verts tout rempli des décombres du temple d'Apollon Palatin , élevé par Auguste en mémoire de la bataille d*Actium. La fade Arcadie tint longtemps ses séances sous ces ombrages jadis sacrés ; fidèle an rendez-vous , le cardinal de Pétralie attendait là le chef des carbonari romains.
Le soleil allait se coucher ; appuyé contre le tronc noueux d*un chêne antique , le Sicilien contemplait le Forum à travers les arbres , et son œil distrait suivait, sans les voir, les jeux brillants de la lumière sur le marbre des colonnes et des temples. Sa barbe blanche , flottant au vent du soir , se détachait sur l'obscurité des yeuses et des cyprès. Plongé dans une inquiète rêverie , il cherchait à anticiper par la pensée sur les confidences et les révélations d'Anselme, lorsque Anselme lui-même arriva.
« Monseigneur, dit-il, la confiance dont votre éminence m'honora naguère au mont Mario m'encourage à vous offrir la mienne. Toutefois ce n'csC point ina vie que je viens dérouler sous vos yeux , comme vous m'avez .déroulé la vôtre. Non, ma vie, à moi, e^t vulgaire et plébéienne , aussi pauvre de gloire que d'action , ensevelie dans le silence et l'obscurité. Né du peuple , je suis resté peuple. Inconnu du monde, mon nom n'est encore que dans la bouche des sbires et sur les tables de proscription du Vatican. Un jour peut-être, et ce jour peut bientôt luire, d'autres
LE PALATIN. i7U
bouches le répéteront ; peut-être alors sera-t-il grari^. sur d'autres tables.
t Si je tais ma vie , ce n est pas que je neusse aussi à révéler bien des choses intimes , toute une .vie de mystère , d'attente et de douleur. Je suis jeune, monseigneur , mais Tcxpérience est précoce en ces jours mauvais ; l'âme mûrit vite au soleil des révolu* tions.
f Ne par une loi du destin dans la maison du tribun Rienzi , maison deux fois sainte , bâtie par le fils du consul Grescencc , je respirai dès le berceau l'air de la liberté romaine. Mon enfance fut chétivc et pauvre ; la douleur précéda en moi la pensée ; une fois éclose , la pensée ne fit , hélas ! qu'aigrir la douleur en lui donnant de nouveaux aliments.
f Romain, j'appris de bonne heure à. connaître Rome ; de bonne heure , j'appris à rougir devant le passé. Quand j'eus pénétré dans nos annales , évoque de la poussière des ruines les géants de la république, foulé dans les temples le tombeau des grands-prôtrès de l'humanité ; quand les deux reines du monde antique et du moyen âge , Rome païenne et Rome papale , m'eurent apparu l'une et l'autre dans leur gloire et dans leur majesté , je me retournai vers leur héritière indigne , et , saisi à sa vue de honte et de. tristesse, je tombai dans le désespoir. Gomme Pompée en Egypte , j'étais esclave chez les esclaves ; je me sentais étranger sur le sol natal, comme lui sur la grève africaine. Mais à quoi bon vous dire ces choses ? Xe les avez-vous pas senties vous-même ?
Nos Ames ne sont-elles pas depuis longtemps d'intelligence ? Ne sont-ce pas là , pour nous , comme autant de lieux communs vulgaires dont la répétition fatigue ?
— Vulgaires, en eflet, daos la boncHe d*un Kaleff on d'un Saverio; sublimes', quand un sentiment vrai les inspire, qu'une bouche sincère les exprime.
— Cependant , je ne me détrempai point dans les larmes. Heraclite inutile , je ne me drapai point nuit et jour sur les ruines pour gémir et pour crier : Malheur! Effrayé du mal, je songeai au remède; et,quoique la plaie me parût , en la sondant , envenimée et profonde , je ne la tins pas pour incurable , je ne désespérai pas de l'avenir. Je n'eus dès lors plus qu'une idée , et ma vie eut un but : vous savez lequel.
> Peu à peu mon horizon s'étendil : Rome cessa . bientôt d'être pour moi le but unique , le terme de tout , et je compris que la liberté romaine est dans la liberté italienne , comme la liberté italienne est dans la liberté romaine. L'une sans l'autre est impossible ; et c'est dans cette réciprocité providentielle que git , à mes yeux , tout l'avenir de la péninsule de douleur. L'Italie , voilà le but ; Rome n'est plus que le moyen. Deux fois elle fut dans la main du destin, l'instrument de la civilisation humaine; j'i* gnore à quelle nouvelle fortune elle peut être appelée encore dans le lointain des siècles ; mais dès aujourd'hui son r61e est tracé. Qu'elle descende sur la scène italienne , non plus en mar&tre , mais en mère
i, LB PALâTIN. 181
de la grande famille , et ses enfants la suivront tous avec transport à la conquête du nouveau pays de Chanaan. Toute déchue qu*est Rome, la magie de son nom est grande encore, et sa parole peut être poissante , si elle proclame , comme jadis , la pensée du siècle. Cette pensée, monseigneur, est la liberté. V Ici , tout développement est superflu ; vous n'ignorez rien de ce que je pourrais vous dire ; mes idées vous sont dès longtemps connues ; bien plus , elles nous sont communes. N'êtes-vous pas, vous aussi, membre de la famille déshéritée? Gomme nous , n* êtes-vous pas condamné au silence , à Tinaction ? La haine du nom gibelin ne veille-t-elle pas en vous comme en nous? du fond du cloître de Saint*
' François , ne loi avez-vous pas suscité des ennemis
sans nombre comme Annibal proscrit en suscitait dans l'Asie à nos ancêtres? Notre querelle est donc la^ vôtre ; ce que vous invoquez , nous l'invoquons aussi. Nous voulons parle peuple ce que vous voulez
j^ par le pape , la grande unité italienne. Notre but est
I le même ; unissons nos moyens , et que , sous vos
auspices , se renouvelle l'antique alliance. Consentez seulement à lier votre fortune à la nôtre et le coup du gibelin aura porté en vain. Monseigneur, voulezvous être pape ? f Cette question brusque fit tressaillir le cardinal. Il
^' releva sa tête jusqu'alors penchée sur sa poitrine ,
et répondit par un regard dont la sévérité semblait dire : Justifiez-vous.
^ t Moi, vous insulter ! s'écria Anselme ; me mécon-
naissez-vons donc à ce point qu*une telle idée vous ait po ¥eoir? Ah! monseigneur, c'est vous qui me faites injure; vous oubliez qui je suis, qui vous êtes, i
I/accent dont ces paroles furent prononcées était la plus éclatante des justifications. Ombrageux comme' l'adversité, le cardinal se repentit de ses doutes et baissa les yeux. Il parut se recueillir comme s'il eût cherché quelque chose dans sa mémoire , et , tendant la main au carbonaro , il lui dit avec intimité :
K Mon jeune ami , il y a aujourd'hui trente-cinq ans que , sorti àa cloître de Pétralie , j'étais à genoux au sommet de l'Etna ; vous savez ce que j'y faisais. Maintenant , expliquez-vous.
— Monseigneur , vous avez des idées sur la papauté , j'en ai d'autres ; vous lui attribuez plas de force en Europe qu'elle n'en a réellement ; vous croyez possible de ramener les princes nltramontains sous la houlette pontificale. Je ne le crois pas. Mais ce n'est point ici la question ; je n'étends pas si loin mes vues ; je les borne à l'Italie , et je vous répète ma demande : voulez-vous être pape , mais pape italien, pape républicain.
— C'est donc une république que vous voulez faire de l'Italie?
— Eh ! qu'en voudriez-vous faire ? La république fi\t-elle impossible partout ailleurs, elle est faite pour l'Italie , l'Italie est taillée pour elle. Souvenirs , histoire , monuments , tout ce qui est grand chez nous est républicain ; notre honte et notre misère seules sont monarchiques. Et puis , comment fonder la mo-