SAINT-JEAN-DE-LATRAN
— • Et qa*e8t-ce que cela te fait, à toi , vienx baboain ? Reste à tes buffles ; tous devez faire bon më* Bage ensemble, vous êtes tous cinq de la même couleur. Tu noircis cette jolie enfant rien qu'à la regarder.
— Chut! seigneur douanier, ditTipaldo en faisant la voix raoque ; c'est son père !
— Allons donc , son père ! Les singes font-ils des filles dans vos montagnes ?
— Ah çà ! répliqua Septime en jurant, est-ce que notre bienheureux père le pape vous paye, vous autres , et vous tient à la porte de sa sainte ville pour insulter les gens qui passent ? «
Jouant alors la colère, il se mit à brandir d'un air menaçant la longue perche qui lui servait d'aiguillon, et en frappa ses buffles comme s'il eût voulu -se venger sur eux des lazzi du publicain ; il ne voulait que presser leur marche afin de sortir plus tôt de ce périlleux défilé. L'attelage donna un rude coup de collier qui les tira de ce mauvais pas, et le second chariot passa sans plus d'encombrés que le premier.
Ainsi le succès dépassa les espérances d'Azzo ; non-seulement Gonradin n'éveilla aucun soupçon, mais les agaceries du galant douanier firent diversion à l'observation alarmante dn vieux renard, et sauvèrent an port les bannis d'un naufrage probable.
La porte et la place franchies, les conjurés descen- * dirent au Golossée par la rue Saint- Jean, guidés toujours par leur faux patron ; ils prirent le chemin du Forum, et le traversèrent dans tonte sa longueur. On fit halte à Saint-Lanrent-&-Miranda, devant la petite mai-
I1>3 BOHK SOUTEHRAI.SK.
son 0& las carbonart s 'étaient rëanU la veille. iSUe appartenait an tenancier roniaitt, et il avait 14 des gre» niers où les deux chariots forent déchargés. L'épinense opération se fit avec une dextérité merveilleuse « et les bannis étaient à peine à Rome depuis une heure qn'armes et munitions étaient en lieu sûr.
Uoe partie, et de ce nombre fut Conradin , entra tout de suite sous le toit mystérieux ; le reste se dis<persa, mais y revint plus tard, qui par une me, qui par une autre. Tout était prêt d'avance poar les y recevoir.
Centre des opérations préparatoires, la maison du Forum devait l'être anssi de la révolte. Outre son éloiffuement des quartiers peuplés, elle avait une secrète issue dans la petite rue Salara, non loin âe ce Forum de Nerva où fut supplicié Vetronius Tnrii» nus. Ce Turinus était un favori d'Alexandre Sévère ; son crime était d'avojr extorqué des présents an peuple en lui promettant les grAces dn prince ; son snp* plice fut d'être, non brûlé, mais étouffé par la fnmée du bûcher, tandis qu'un héraut criait de minute en minute ce calembour féroce. Fumo punitur qui vbn»
OIDIT FUUUM.
Anselme n'avait pas un instant perdu de vae les conjurés. Quelque inquiétude que lui eût inspirée Tiecident de la porte Saint-Jean, il n'avait pu refuser un sourire à l'ingénieux travestissement de Gonra* dln, ni son hommage au génie inventif d'Aizo. De la porte au Forum , il ne les avait plus quittés et les avait suivis de loin pas à pas Jusqu'à Saint«Lanreiit
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On «éliif tu de part et d*Mifre, on «'était reconnu, iMM on at ait gai^dé fidèlemeal rincognito.
TranqnilUi de ce cdté et rappelé ebei loi par de mmfaanX'ioioi, l'ami de Marina reprit tenl le che* mlo de u petite me dea Hibernais. Comme il allait passer de Tare des Paatani sur la place dn Grillo, nne espèce de mendiant, en embuscade an coin dn temple de Nerva, quitta brasquemeot sa niche, et, s'approchent tout près de lui, lui glissa dans la main an billet qui ne contenait qne ces trois mots français : Suivez cet homme.
Deux idées vinrent à la fois à l'esprit d'Anselme : c'était un piège du palais Madame, on un gnet-apens dn capitaine Orlandini. En y songeant, il réfléchit qu'an sbire ou un spadassin eût été moins laconique. 11 essaya d'interroger le messager, mais il n'en put tirer i|ne seule parole. Il le crnt mnet ; mais, rexamioani de plus prés, il crnt saisir nne ressemblance... href, M reconnut le Catalan. • 11 y a là-dessous de l'Autrichien, pensa*t-*il ; il faut aller et dissimuler. J'ai le fil, et ils ne s'en doutent pas. s II était snr se» gardes, bien armé, et il dit au mendiant :
c Marchoi)s. •
L'espion marse le fit redescendre an Colossée par le forum de Pallas et la tour des Conti ; il lui fii gravir ensuite le mont Célien, la plus solitaire des sept collines, et le ramena, non loin de Saint-Jean*de- Latran , à la petite église caphaélesque de Sainte- Marie-à^la-Nacelle, derrière la villa llattei. Le lieu est si désert qu'on se croirait i vingt milles d'une
ville. Appaf 4 à Tombre de l'arc êe triomphe de Dolabella, un individu bien mis et de belles manières semblait Fattendre. Il renvoya d*nn geste le Catalan, et, s'avançant à la rencontre d'Anselme, il loi adiessa la parole en français. C'est en français qa'eat lien le colloque suivant :
€ Vous êtes Romain, monsieur?
— Je le suis.
— Vous êtes l'ami de Marius?
— Son ami intime.
— Et on Texécote demain ?
— Demain.
— Sur la place du Peuple?
— Sur la place du Peuple.
— Et vous songez sans doute au moyen de le sauver ?
— Mais enfin, monsieur, qui étes-vous, et que me voulez-vous ? Pourquoi toutes ces questions ?
— Et si quelque puissant auxiliaire, continua Finconnu sans répondre, une cour étrangère, par exemple,< vous offrait son appui pour la délivrance de votre ami, Faccepteriez-vous ?
— Je ne vous comprends pas? répliqua froidement Anselme. Quel intérêt une cour étrangère peut-*elie porter à Marius et à mon amitié pour lui? Si tout ceci, monsieur, n'est qu'un piège, il est grossier, i
Force fut bien au questionneur de s'expliquer. Il le fitténébreusement d'abord, puis avec une clartéde plus en plus perfide. Sa cour, disait-il, et sans en nommer aucune il s'étudiait visiblement à faire deviner la
SAINT -iEAK-DE-LATftAN. SOI
France, ta cour connaittait bîeii Mariât, elle afait de Teitime poar lot ; sans approoFer son action , elle Texcnsait, et son affreux supplice lui faisait horreur. Loin donc de blâmer une tentative d'enlèvement pour le lendemain, elle la conseillait, elle Tenconrageait ; an besoin même elle l'appuierait. Bien plus, s'il devait naître du conflit une explosion insurrectionnelle, sa conr était décidée à en accepter toutes les conséquences, même à prendre parti pour la révolte. La barbarie du gouvernement papal l'indignait depuis longtemps, ses sympathies avaient toujopirs été pour l'Italie, pour Rome en particufaer, et elle était prête à favoriser de tous ses moyens un mouvement révolutionnaire de ce côté des Alpes.
La provocation était manifeste; appliquées à la^ France , toutes ces insinuations mensongères étaient assez spécieuses ; appliquées à FAutriche, elles n'étaient qu une infâme déception. Or, grâce à la reconnaissance du Catalan, l'ami de Marius voyait clair dans ces ténèln>es impies ; il ne fut pas la dupe de l'agent provocateur.
c Tu as beau parler français , pensait-il , tu n'en penses pas moins en Autrichien, t
^Son interlocuteur une fois lancé, Anselme se mit à son tour en mfer ; mais il louvoya. Pour mieux servir ses propres desseins, il entra dans les vues de l'autre, feignit de le prendre pour Français , et joua le rêle ■ de dupe. Il n'avait dans tout ce jeu d'autre but que de découvrir si la provocation était spontanée ou provoquée elle-même par quelque pressentiment des
-è»i ROMK SOUTSRaAlliik
\ àm lendMMin; mtk p«f wi mat, ptt on geite, pat ane réiiceiiee de rioconna ne lantoriM à •opposer que le palais de Veoiae fùl aar la tntt dn ooioplot,
RaMoré aur oa poiot, il Uttit Iroid sur lava U» aolret et se retrancha dans le vagiM des liaQalités politiques. Si la France avait tant à cœur la délivraoce de llarius, pourquoi son ambassadeur s'haitil to? Use simple iatervenlioo diplomatique eàt salfi pour sauver le condamné de la mort, sans avoir besoin de recourir à d'inutiles violences. Le peuple n'était pas disposé à se faire toer pour si pen de chose; one révolte était impraticable, une révolution imposalhle. Qo'était-il dailleors pour qu'on s'adressât à loi? Tenait-il dans sa main la nation italienne? Et pois, quelle garantie loi donnait-on ? Quels caractères officiels pouvait offrir on inconnu assisté d'un mendiant? La défiance ici n'était-elle pas naturelle, les loupçons légitimes? « Au surplus, monsieur, dit Anselme en terminant, crofes«moi, la eaoae de U liberté est perdue en Italie ; les Italiens n'y pensent plus ; le décooragement est dans tous les cœiirs ; ilny aurait qu'une initiative imposante, une armée sur les Alpes, par exemple, qui pût nous tirer de not^e torpeur. L'Autriche nous écrase d'un poids trop loord pour que nous songions seulement à nous remuer seuls. Voilà, monsieur, ce que vous pouvei répondre k votre coor. t
L'Autrichien opposé à lui-même était une péripé* tte asses piquante, et, tout en se félicitant d'avoir si
hm joué iqh réikt le Françali de Viense dot te repentir de l'aveir trop bien joué ; eon foccès lui fermut la booche. Dire qu il n était pas Fraoçais, c'était dire qu'il était Autrichieo, car il avait parlé eo voiaio, c'eût été d'ailleun maoqaer k son mandat ; il se reoferina donc dans la lettre de ses instructions, et n'ajouta rien. La mystérieuse conférence en resta \k ; Anselme retourna dans sa rue des Hibernais comme il en était venu.
Qu'un Italien fût gibelin aux jours de Roncaglia, qu'il le fût encore aux champs de Mont'Aperto, celf se conçoit; il ne s'agissait alors, vis-à-vis de l'empire, que d'une suprématie vague et lointaine, suseraineté nominale plus que réelle, qui ne réduisait nullement le citoyen à l'état de serf, et qui n'avait rien d'iacompatibie avec le droit républicain du moyen âge.
De nos jours, les rapports sont changés. Il n'y a plus d'empire , il y a une monarchie autrichienne. Héritière des prétentions gibelines, ce qu'elle réserve aujourd'hui à l'Italie, ce qu'elle lui prépare, ce sont de pesantes chaînes, un vasselage ignominieux. Il ne s'agit plus que de savoir si, partageant le sort de la Lomhardie infortunée, la péninsule descendra tout entière, comme la Gallicie et la Bohême , au simple rang de province autrichienne ; voilà toute la question. Certes, ce n'est pas ainsi que l'entendaient tes gibelins de TArbia, à grand Farinata des Uberti!
Et quand , révolté contre les mauvaises passions temporelles des papes, jamais contre la papauté, le Dante , guelfe toujours de cœur comme l'avaient été ses ancêtres, conviait César à monter le rebelle
M4 ROMB SOUTBRBAINE.
coanier d'Italie , il n'entendait pas ce cavalier lonrd et brutal qui écrase sons nos yeux lés champs lombards; lorsqu'il nommait, en pleurant, la presqu'île sanglante et divisée le jardin de l'empire, il écrivait près d*un temps où elle en eût pu devenir le centre sans la' dynastie sicnlo-sonabe des HohenstanfTen.
Mais ce beau rêve dont avaient pn se bercer quelques patriotes italiens du treizième siècle , il n'est plus possible au dix-neuvième , il n'est plus permis. Commode pour lier le présent au passé , mais détourné par les siècles de son sens primitif, le nom de gibelin n'est pas exact , il n*est plus vrai ; c'est tudesque qu'il faut dire. Or, Anselme, sans être guelfe , n'était pas gibelin ; son instinct plébéien et sa logique italienne poursuivaient d'une haine égale et le Vatican et le palais de Venise.
En tout ceci , du res(e , il avait vu juste ; en tout ceci l'Autriche était fidèle à elle-même. Depuis long- <. temps , nous l'avons dit , elle convoite ardemment les domaines de Saint-Pierre. Il ne loi suffit pas de tenir garnison dans les forts de la Romagne, elle veut régner à Rome, comme à Venise , comme 4 Milan , en reine absolue. N'aspirant qu'à s'y rendre nécessaire pour s'y faire appeler, elle saisît avec un empressement qui ne se lasse jamais tontes les occasions d'y mettre le pied ; si les prétextes manquent, elle s'en crée.
La révolte est un moyen sûr; c'est comme un pont pour ses armées , puisque le Vatican n'a plus d'autre épée aujourd'hui pour se défendre que l'épée