Mabillon, 1. c, p
Comment donc l'idée d'Antioche vint-elle^ après le viii« siècle, s'annexer à la fête du 22 février? Et comment, dans les martyrologes des viii^ et ix^ siècles, trouve-t-on une fête de la chaire de saint Pierre à Rome fixée au 18 janvier?
Cette dernière question reçoit une réponse facile si l'on admet l'hypothèse de la chaire vénérée au cimetière d'Ostrianus. Cette chaire ne symbolisait pas, comme celle du Vatican, la primauté de saint Pierre : elle était, le 18 janvier, honorée en souvenir de son premier voyage à Rome, de son premier séjour dans la ville éternelle, comme la chaire du Vatican l'était, le 22 février, en mémoire du pontificat suprême dont elle était le signe. Maintenant, comment, peu à peu, le sens spécial de chacune de ces fêtes vint-il à s'obscurcir, ou plutôt à être interverti, celle du 18 janvier devenant la commémoration de la primauté de saint Pierre, et celle du 22 février perdant cette signification pour n'être plus qu'un souvenir de son premier épiscopat à Antioche? Nous sommes réduits, sur cette curieuse révolution liturgique, aux conjectures. M. de Rossi suppose, non sans vraisemblance, que les copistes de l'ancien calendrier romain, voyant le 18 janvier marqué comme Cathedra sancti Pétri qua primum Romœ sedit ^ et ne comprenant pas pourquoi une autre fête de la chaire de saint Pierre était célébrée le 22 février, ajoutèrent à cette dernière les mots apud Antiochiam^ afin d'expliquer ce qui leur paraissait une anomalie. Ce même jour, 22 février, était célébrée la fête de sainte Thècle , discipula Pauli apostoli^ qui vint à Antioche en Pisidie entendre saint Paul, et celle d'un certain Gallus, martyrisé à Antioche : il est possible que cette mention d' Antioche, déjà par deux fois attachée à ce jour, ait donné à quelque copiste l'idée de l'addition qui a tant embarrassé les archéologues
NOTE D (page 140).
Le traité de saint Augustin, De cura pro mortuis gerenda^ fut composé vers 421. Saint Pauhn de Noie venait d'écrire à saint Augustin, lui racontant qu'une certaine veuve l'avait supplié d'ac-
I. M. Wright a récemment publié un important martyrologe syriaque du iv^ siècle, d'après un manuscrit de l'an 412; le martyre « dans la cité de Rome de Paul l'apôtre et de Simon Pierre, prince des apôtres, » y est commémoré au a8 décembre {Journal ofSacred Literature and Biblical Records, janvier 18 (56). Saint Grégoire de Nysse et saint Sophrone de Jérusalem assignent la même date à la fête des deux apôtres.
corder à son fils Cynégius un tombeau dans Téglise de Saint-Félix, et qu'il avait accédé à sa prière, pensant que ces désirs des âmes pieuses ne reposaient point sur des illusions ( non esse inanes motus animorum religiosorum et Jîdelium pro suis ista curantiuni) ^ mais étaient, en réalité, un mode d'invocation des saints. Il demandait cependant l'opinion du grand docteur : est- il avantageux pour l'âme de l'homme que son corps repose après sa mort près du tombeau d'un saint? Telle était la question posée.
Saint Augustin, dans le traité composé pour y répondre, établit d'abord qu'il y a des défunts à qui le voisinage des saints n'est d'aucune utilité, ce sont ceux qui ont vécu trop bien ou trop mal pour avoir besoin après leur mort de l'intercession de personne. Il cite ensuite le IP livre des Macchabées, ch. xii, v. 43, et ajoute que, quand même l'Ecriture n'en aurait rien dit, l'autorité de l'Eglise eût été d'un grand poids en cette matière, car elle a eu soin que la recommandation des fidèles trépassés eût toujours place dans les prières que le prêtre adresse à Dieu pendant le sacrifice. Il encre enfin dans le fond de la question : <( Certes, dit-il, citant saint Matthieu, X, 28-30, l'absence même de toutes funérailles ne pourrait faire aucun mal à l'âme ; tout ce qui concerne les honneurs funèbres est plus pour la consolation des survivants que pour le soulagement des défunts; néanmoins, c'est une partie de la religion de respecter les corps des morts, qui ont été les temples du Saint-Esprit; et si c'est un acte de religion d'enterrer les morts, le choix de la place où on les enterre ne saurait être indifférent. » Il admet donc qu'il est avantageux d'être enterré près des saints : quand nous pensons au lieu où celui que nous aimons repose, notre âme se tourne aussitôt vers les saints près desquels est placée sa tombe ; nous les prions de lui servir de patrons et d'intercéder pour lui près de Dieu ; mais si les survivants ne prient pas ainsi les saints, il ne voit aucun avantage pour les morts à être enterrés près d'eux {adjuvat defuncti spiritum, non mortui corporis locus ^ sed ex loci memoria vivus [/;ziztris\ affectus.) L'Eglise catholique prie pour tous ceux qui sont morts dans sa communion ; elle fait d'eux une commémoration générale, sans prononcer aucun nom, afin que ceux qui n'ont laissé sur la terre ni enfants, ni parents, ni amis, ni proches, capables de prier pour eux, soient enveloppés dans l'intercession de l'Eglise, mère de tous.
((Comment les martyrs aident les hommes, ajoute saint Augustin, c'est là une question qui dépasse la portée de mon intelligence.
488 ROIVIE SOUTERRAINE.
Cependant ils les aident, cela est certain. Sont- ils eux-mêmes présents, en vertu de leur pouvoir, en une multitude de lieux à la fois, soit dans leurs sanctuaires , soit partout où Ton ressent leur bienfaisante influence? ou^ au contraire, ne quittent-ils plus jamais le séjour que leurs mérites leur ont assigné, éloignés de tout voisinage des choses mortelles, priant cependant en général pour les besoins de tous ceux qui se recommandent à leur intercession (de même que nous prions pour les morts sans être près d^eux, sans savoir où ils sont, ni ce qu'ils font)? — et alors Dieu, qui est présent partout, qui n'est ni confondu avec nous, ni éloigné de nous, entendant leurs prières, accorde les consolations qu'ils sollicitent à ceux auxquels il juge convenable de les distribuer parmi les misères de cette vie, par le ministère des anges dispersés partout, et ainsi, par son admirable puissance, par son ineffable bonté, applique les mérites de ses martyrs là où il lui plaît, quand il lui plaît et de la manière qu'il lui plaît, mais particulièrement au moyen de leurs sanctuaires, parce qu'il sent que cela est utile pour fortifier notre foi dans le Christ, pour l'amour de qui ils ont souffert ; — c'est là une question trop haute pour que je puisse la saisir, trop obscure pour que je puisse la pénétrer ; c'est pourquoi je n'ose définir ni l'une ni l'autre des deux hypothèses, ni décider si l'une et l'autre ne se présentent pas quelquefois, les bienfaits de l'intercession des saints nous parvenant tantôt par la présence des martyrs eux-mêmes, tantôt par l'intermédiaire des anges, qui ont emprunté leurs traits. Je voudrais le demander à ceux qui le savent; car quelqu'un le sait peut-être : non pas celui qui s'imagine savoir et n'est au fond qu'un ignorant; mais ce sont là les dons de Dieu, qui donne certaines choses aux uns, certaines autres aux autres, selon la parole de l'Apôtre (I Cor.^ xii, 7-11)- »
Après cette longue et complète dissertation de saint Augustin sur le mystère de l'intercession des saints, nous n'avons pas besoin d'invoquer d'autres autorités. Si le lecteur, cependant, veut étudier la question plus en détail, il peut consulter également le sermon de saint Ambroise sur la mort de son frère et l'épitaphe qu'il composa pour la tombe de ce frère, un autre sermon de saint Maxime de Turin (Hom, lxxi), et plusieurs épitaphes recueillies par M. Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule j t. I, pp. 396, 471; t. II, p. 219.
NOTE E (page 245).
Sommaire. — Messe dite sur les reliques des martyrs, depuis les premiers temps de l'Eglise, — ou sur des autels proches de leurs tombeaux. — Traces de cette pratique, aujourd'hui encore, dans VOrdo missœ, — et dans la cérémonie de la consécration d'un autel. — Doctrine du sacrifice chrétien dans les écrits de saint Hippolyte, saint Cyprien, etc. — Noms employés pour désigner l'autel.
Le Liber pontificalis attribue à saint Félix, pape vers l'année 270, la loi qui oblige à célébrer la messe sur les tombeaux des martyrs. Baronius et d'autres historiens ecclésiastiques pensent que cette pratique était devenue universelle longtemps avant qu'une loi la rendît obligatoire. Les témoignages du iv^ et du siècle sont trés-explicites et très -abondants : ils montrent qu'à cette époque elle était partout en vigueur. Elle ressort du langage de saint Ambroise parlant des martyrs Gervais et Protais. Lui-même aurait désiré, dit-il, être enterré sous l'autel : prêtre, il aurait aimé à reposer après sa mort là où vivant il célébrait le saint sacrifice ; mais il doit céder la place aux martyrs, à qui elle est due : il est juste que ces victimes triomphantes reposent là où le Christ se fait victime ( ubi Christus hostia est ) ^ avec cette différence cependant que celui qui est mort pour tous est placé sur l'autel, et que ceux qui ont été rachetés par sa Passion doivent être placés sous l'autel ^ : ces derniers mots semblent une allusion au langage de V Apocalypse ^yi, 9-1 i. Ce que saint Ambroise dit des saints enterrés à Milan, le poëte Prudence le dit des martyrs espagnols, du tombeau de sainte Eulalie à Barcelone et de saint Vincent à Valence - : il nous a déjà montré, à Rome, la messe célébrée près du sépulcre de saint Hippolyte. Saint Jérôme ^ parle de même du saint sacrifice offert sur les tombes de saint Pierre et de saint Paul, et il invoque sur ce point la pratique de tous les évêques du monde.
Le plus souvent l'autel était situé sur le tombeau même du martyr; quelquefois il était seulement posé près de lui. Les expressions dont se sert Prudence semblent impliquer que^ dans la crypte de