‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 8 sur 247 · I. Bosio, Roma sotterranea^ p · texte numérisé non relu

I. Bosio, Roma sotterranea^ p

dans un cimeticre souterrain de la \ oie Labicane, les noms de Pomponio Leto et de ses confrères de la célèbre Académie romaine, écrits au charbon, et quelquefois accompagnés de cette qualification : Unanimes antiquitatis amatores ou perscrutatores.

Les lecteurs familiers avec Thistoire littéraire du xv'' siècle savent que Pomponio Leto fut le fondateur et le président d'une académie composée de poètes, d'antiquaires et de littérateurs. Les membres de l'Académie romaine encoururent la disgrâce du pape Paul II , qui les soupçonnait de conspirer contre lui, et d'avoir secrètement abandonné le christianisme par amour des dieux de l'antiquité. Les malveillants voyaient un indice de leurs sentiments peu orthodoxes dans l'affectation qu'ils mettaient à remplacer leurs noms chrétiens par des noms empruntés aux souvenirs classiques. Conspirèrent-ils vraiment contre le pape 11 est difficile de le savoir, et les charges produites contre eux à ce point de vue paraissent assez légères. Mais la nature de leurs opinions religieuses est demeurée un mystère. Formaient-ils une société secrète, imitant et ressuscitant, au sein de la Rome catholique, les collèges de prêtres païens } La découverte des inscriptions laissées par eux dans les catacombes, en fournissant des renseignements nouveaux sur ce problème souvent discuté, engagera peutêtre à le résoudre dans le sens le moins favorable. Le nom de Fomponiiis Letus s'y lit quelquefois accompagné du titre de pontifex maximus; une inscription est datée « du souverain pontificat de Pomponius », régnante Pomp. Pont, max. Un certain Pantagathus prend le titre de sacerdos academiœ rom. Etaient-ce là de purs jeux littéraires, ou, sous ces dénominations étranges, Pomponius et ses compagnons cachaient-ils la hiérarchie secrète de quelque secte antichrétienne Il est au moins certain que les membres de l'Académie romaine cultivaient avec un égal amour les lettres et les mœurs de l'antiquité, et les inscriptions laissées par eux dans les catacombes montrent qu'ils se plaisaient à perpétuer le souvenir de leurs désordres. Comment

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des hommes passionnés pour la science, voués, comme leur chef, à l'étude des antiquités romaines « qui alors sortaient de terre », purent-ils passer devant les plus anciens monuments de l'âge héroïque du christianisme sans éprouver le désir de les étudier, sans en faire mention dans quelqu'un de leurs écrits > Nous ne connaissons leurs visites dans les catacombes que par les bizarres inscriptions qu'ils y ont laissées, et qu'on a découvertes il y a vingt ans. Quelles que fussent leurs croyances intimes, ces amants exclusifs de l'antiquité profane durent souvent paraître étranges à leurs contemporains , et l'on comprend que , même après leur acquittement , un évêque , écrivant à l'un d'eux , leur ait reproché d'être plus païens que chrétiens.

A la fin du xv® siècle, quand durait encore le premier entraînement de la renaissance , ce reproche aurait pu être adressé à bien d'autres qu'aux membres de l'Académie romaine. Au contraire, en 1578, à l'époque où eut lieu la découverte que nous rappelions au commencement de ce récit, la science chrétienne et les vertus chrétiennes avaient dans Rome de nombreux et glorieux représentants. C'était l'époque de saint Ignace de Loyola, de saint Charles Borromée, de saint Philippe de Néri. Baronius, l'ami et le disciple de ce dernier, travaillait déjà à ses immortelles Q/lnnales. Plus d'une page de son livre montre quel intérêt lui avait inspiré la nouvelle découverte, et avec quelle sagacité il en avait deviné l'importance. Il fut un des premiers à la visiter. S'il n'eût été absorbé par l'œuvre immense qu'il avait entreprise, peut-être en fût-il devenu le premier explorateur et le premier historien. Cet honneur était réservé à des étrangers, un dominicain espagnol, Alfonso Ciacconio , et deux jeunes laïques flamands, Philippe de Winghe et Joannes Macarius (Jean L'Heureux).

Ciacconio était un curieux, un collectionneur ; il avait formé un musée d'antiquités oii il y avait de tout, des fossiles, des marbres, des bronzes antiques. Plusieurs artistes furent employés à copier pour lui les peintures des cata-

combes. Leur exactitude ou leur talent n'égalait pas sans doute leurs bonnes intentions, car une peinture dont l'original représente Noé dans l'arche avec la colombe auprès de lui est désignée dans une de ces copies comme u Marcel, pape et martyr, assisté par un ange pendant sa prédication n. Il n'est pas surprenant que de Winghe, l'ami de Ciacconio, ait été peu satisfait de la sûreté de telles informations, et qu'il ait fait copier de nouveau, pour luimême, toutes ces peintures , dont il voulait conserver une image exacte. Les copies exécutées par ses ordres ont été vues et consultées par Macarius et Bosio. Depuis bien longtemps on en avait entièrement perdu la trace. M. de Rossi croit en avoir découvert quelques-unes à la Bibliothèque nationale de Paris. Si de Winghe avait vécu, il eût sans doute écrit le premier sur Rome souterraine. Il mourut tout jeune à Florence, dans l'été de 1592. Baronius, Frédéric Borromée, les plus savants et les plus vertueux hommes de son temps le pleurèrent; il méritait, par son intelligence et par ses talents, les regrets de tels amis. Ses manuscrits, après avoir fait partie de la célèbre bibliothèque des Bollandistes, suivirent le sort de cette magnifique collection, et passèrent en 1825 dans la Bibliothèque royale de Bruxelles, où ils sont encore inédits. Ceux de Ciacconio, très- volumineux, et relatifs à des sujets de toute nature, paraissent n'avoir jamais été destinés à la publicité; ils sont disséminés en diverses bibliothèques publiques et privées de Rome et de Naples. Les travaux de Macarius n'ont guère eu plus d'influence sur les contemporains. Il avait résidé pendant vingt ans à Rome; ses études sur les antiquités chrétiennes étaient rédigées, V imprimatur avait été accordé le 22 juin 1605. ^^i^ pourquoi, l'ou-

vrage demeura manuscrit, quoique l'auteur ait vécu jusqu'en 1614; il fut laissé par testament à une bibliothèque publique de Louvain. Bollandus l'annota, et en annonça la publication. La mort Fempêcha de tenir sa promesse, et le précieux manuscrit, après avoir été, pendant deux cent cinquante ans, toujours à la veille de l'impression, et

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jamais imprimé, n'a vu le jour qu'en 1859, sous les auspices du P. Garrucci K

Quels qu'aient été les travaux de ces trois antiquaires, ils sont éclipsés par ceux de Bosio. Tout pâlit devant les découvertes de ce grand homme, qu'on a justement appelé le Colomb du monde souterrain. Sa mémoire est impérissable comme la science qu'il a fondée. Le nom de Bosio ne peut se rencontrer sous la plume de M. de Rossi sans que le style s'élève aussitôt, et prenne je ne sais quel mélange de respect et d'enthousiasme, je ne sais quel accent tendre et fier ; on dirait un iils de noble race parlant d'un grand ancêtre. Bosio est en effet le père de l'archéologie chrétienne. Il naquit à Malte, et exerça à Rome la profession d'avocat. Il y était venu presque enfant, pour habiter avec un oncle qui était procuratore ou agent à Rome des chevaliers de Malte. Dès sa première jeunesse, il se sentit attiré vers l'étude des catacombes, et, quand il l'eut entreprise, elle devint une passion à laquelle il consacra sa vie. La date la plus ancienne qu'on trouve dans son livre et qu'on voie écrite de sa main sur les murailles des catacombes est celle du 10 décembre 1593, l'année qui suivit la mort de de Winghe. Bosio avait alors dixhuit ans. Il vécut encore trente-six ans, qu'il passa à étudier soit les catacombes elles-mêmes, soit tous les auteurs qui pouvaient lui donner quelque lumière sur leur situation et leur histoire. L'étendue de ses connaissances était prodigieuse. Les immenses manuscrits qu'il a laissés, et qui sont conservés à Rome en la bibliothèque Vallicelliana, sont les monuments d'une érudition et d'un labeur qui semblent dépasser les forces humaines. Deux de ces volumes, renfermant deux mille pages in-folio, et cinquante pages de tables, écrites de sa main, montrent qu'il avait lu et annoté tous les Pères, grecs, latins, orientaux, toutes les collections

I. Hagioglypta^ ^ivf pictura et sculpturœ Fdcrœ antiquiores prœsertim quœ Romœ reperiuntur ^ explicatœ a Joanne V Heureux (Macario). Paris,

des canons et des conciles, les lettres des papes, les histoires ecclésiastiques, les vies des saints, un nombre immense de traités de théologie, y compris ceux des scolastiques, en un mot, tout écrit dans lequel il croyait pouvoir trouver quelque chose se rapportant à l'étude qui remplissait sa vie. Dans deux autres volumes de même dimension, il transcrivit les actes des martyrs, spécialement de ceux qui souffrirent à Rome, et y ajouta, d'après les manuscrits conservés au Vatican et en diverses autres bibliothèques de Rome, tous les anciens témoignages relatifs à la situation des cimetières chrétiens. Ces quatre in-folio sont loin de renfermer tout ce qu'écrivit Bosio ; dans le cours de ces notes il se réfère souvent à d'autres recueils de même nature, composés par lui, et aujourd'hui perdus.

Ces recherches ne représentent qu'une partie des travaux de Bosio ; pour les comprendre tout entiers, il y faut ajouter de continuelles explorations souterraines pleines dMncertitudes, de fatigues, d'aventures, quelquefois même de périls. La moitié de sa vie était celle d'un érudit, l'autre moitié celle d'un voyageur explorant des pays inconnus. Quand, par l'étude des documents, il croyait avoir reconnu la situation d'un cimetière chrétien de la voie Appienne ou d'une autre voie, il visitait avec le plus grand soin tous les terrains et toutes les vignes des environs, afin de découvrir quelque luminaire, quelque escalier, quelque fissure du sol qui lui donnât accès dans les souterrains. Souvent, après être retourné plusieurs fois au même endroit, l'avoir étudié et parcouru dans tous les sens, il revenait sans avoir pu découvrir l'objet de ses recherches. D'autres fois, ayant appris qu'en creusant une cave ou un puits on avait ouvert par hasard l'entrée d'une catacombe, il accourait en toute hâte, et trouvait la place tellement couverte de ruines et de décombres, que l'accès était impossible. Même quand il avait pu pénétrer sous terre, il était obligé de se frayer un passage à travers les débris de toute sorte que les siècles avaient accumulés dans les galeries souterraines ; il passait quelquefois des heures entières à creuser de ses propres

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mains une route dans ces décombres. S'il arrivait à une portion de cimetière où le passage fût libre et facile, un autre danger se présentait, celui de se laisser entraîner trop loin par l'ardeur de la découverte, et de perdre son chemin à travers le labyrinthe souvent inextricable des galeries souterraines. La première fois qu'il descendit dans une catacombe, il se perdit ainsi, en compagnie de Pompeo Ugonio et de plusieurs autres personnes, le lo décembre 1593. Ils avaient pénétré dans un hypogée situé à un mille de Saint-Sébastien. Du premier étage ils passèrent au second, par un trou étroit qu'ils découvrirent dans le sol d'une chapelle. Arrivés là, ils s'avancèrent si loin que, lorsqu'ils voulurent revenir sur leurs pas, ils ne purent retrouver le chemin qu'ils avaient pris et les moyens de remonter à l'étage supérieur. Retenus sous terre plus longtemps qu'ils n'avaient pensé, ils virent leurs bougies s'user l'une après l'autre, et demeurèrent perdus dans les ténèbres. (( Je craignis un instant, dit Bosio, que ma misérable dépouille ne profanât les tombes des martyrs. » Rendu prudent par l'expérience, il eut soin, depuis cette aventure, d'emporter avec lui, dans ses voyages souterrains, une provision de bougies et de vivres suffisante pour deux jours.

Pendant trente-six années, Bosio se livra, avec une ardeur infatigable, à l'étude comparée des catacombes et des documents de toute nature qu'il avait recueillis et recueillait sans cesse. Quand il mourut, son œuvre n'était pas achevée ; rien n'en avait encore été publié. Il semblait qu'un sort jaloux pesât sur tous les explorateurs des catacombes, et que Rome souterraine ne dût jamais sortir des ténèbres. L'œuvre de Bosio était trop importante, cependant, pour demeurer ensevelie avec celles de ses prédécesseurs. Ses papiers et tous ses biens étaient devenus la prcpriété de l'ordre de Malte. L'ambassadeur de cet ordre à Rome, le prince Carlo Aldobrandini, communiqua les manuscrits laissés par Bosio au cardinal Francesco Barberini, bibliothécaire du Vatican, neveu du pape régnant,

ami de Galilée et le Mécène de son époque. Le cardinal reconnut tout de suite la valeur d'un tel trésor, et engagea un oratorien, voué lui-même à l'étude de l'archéologie, le P. Severano, à publier en la complétant l'œuvre inachevée de l'antiquaire maltais. Un des premiers architectes de Rome et un savant mathématicien furent chargés de dresser les cartes et les plans, qui manquaient encore. L'ordre de Malte voulut faire les frais de l'édition. En cinq ans, le magnilique volume que nous possédons fut publié, et le pape Urbain VIII, sur la demande du prince Aldobrandini, consentit à en accepter la dédicace. Le succès du livre fut immense ; le monde savant le reçut avec enthousiasme. Pour le mettre à la portée des lettrés de tous les pays, le P.. Severano en commença aussitôt une édition latine. Comme Dante pour la Divine Cerné die. Bosio avait commencé à écrire en latin son grand ouvrage, et s'était décidé ensuite à le rédiger en langue vulgaire. On peut voir encore dans ses manuscrits une partie latine, qui n'a point été insérée dans l'édition de Severano. La traduction commencée par celui-ci ne put être publiée, nous ne savons pour quelle cause. Une autre traduction , modifiant peu heureusement l'original, parut en 1651 ; elle était Vœuvre d'Aringhi.

L'ouvrage de Bosio, tel qu'il fut publié après sa mort, ne répondait qu'imparfaitement au dessein primitif de l'auteur. Dans le plan de Bosio, la description et l'étude des cimetières ne devait être que la seconde partie du livre : une première partie était destinée à faire connaître et à commenter les usages de la primitive Eglise dans l'administration des sacrements, la pénitence, l extrême-onction, le viatique, les prières pour les agonisants, les prières pour les morts, les rites de la sépulture chrétienne. La connaissance que Bosio avait de toute l'antiquité ecclésiastique lui permettait de prendre ainsi ab ovo son traité de Rome souterraine. Cette première partie, et une troisième qui était également en projet, ont été omises dans l'édition de Severano. Celle-ci contient seulement la description dès cime-

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tières visités par l'auteur. Le classement des matières est un chef-d'œuvre ; fondé sur un principe extrêmement simple,

11 donne la clef et le modèle de la science qui reconnaît en Bosio son fondateur. Les grandes routes consulaires qui avaient dans Rome leur point de départ servent, pour ainsi dire, de canevas à tout Touvrage. L'auteur rassemble les notions historiques qu'il a pu recueillir sur les cimetières situés le long de chaque voie romaine, sur leur position précise, leurs noms, leurs fondateurs, les martyrs et les chrétiens illustres qui y sont enterrés. A la lumière de tous ces renseignements, il passe en revue les catacombes qu'il a visitées, et s'efforce de restituer à chacune d'elles son nom et son histoire. Ces restitutions sont souvent erronées, et il ne pouvait en être autrement, étant donnés les documents incomplets, incorrects, quelquefois supposés, sur lesquels avait travaillé Bosio. Mais ce défaut de critique était le vice de son temps, non le sien; ce qui lui appartient en propre, c'est le système lui-même, le plan et l'ordonnance de son travail, seuls fondements scientifiques, dans l'avenir, d'une étude complète de Rome souterraine.

Il est regrettable que cette méthode n'ait pas été comprise, et que les exemples de Bosio soient demeurés après lui sans imitateurs. L'élan était donné, cependant, et l'on ne cessa plus de fouiller les hypogées chrétiens. Mais ces recherches n'étaient point, pour la plupart, dirigées vers un but scientifique. La pensée que dans les sombres profondeurs des catacombes reposaient les ossements d'une multitude de saints et de martyrs avait ému la piété des hdèles et donné l'essor à un zèle trop souvent indiscret. La permission d'ouvrir les tombeaux des catacombes et de chercher des reliques fut concédée, avec une générosité regrettable , à des particuliers ou à des communautés religieuses, et entraîna la destruction de monuments qui eussent été d'un prix inestimable pour l'histoire et l'intelligence de la primitive Eglise. L'autorité ecclésiastique eut le tort de ne pas prendre la direction exclusive des travaux des catacombes. Au lieu de se proclamer la gardienne

DE ROME SOUTERRAINE. ii

jalouse et incorruptible des trésors qui y étaient contenus, elle laissa des mains inexpérimentées y entreprendre des fouilles sans ordre, sans surveillance, sans plan arrêté. Il est vrai que des règles sévères furent imposées à ceux qui cherchaient ainsi des reliques, et de savants traités ont été écrits pour justifier la prudence et la sûreté de leurs dispositions; mais elles avaient pour objet la reconnaissance et la translation des reliques, nullement l'intérêt de la science. Aucune précaution ne fut prise pour assurer la conservation des monuments visités, et préserver de la pioche des excavateurs les peintures, les sculptures et les inscriptions. Ceux-ci ne prenaient même pas note de ce qu'ils avaient vu, notes précieuses qui, si elles n'eussent pas remplacé les monuments détruits, eussent au moins aidé la science à se consoler de leur perte. Les pieux explorateurs des catacombes avaient pris cependant, pour les guider dans leurs recherches, quelques-uns des ouvriers ou des dessinateurs qu'avait employés Bosio. Il est surprenant qu'aucun de ceux-ci n'ait conservé les traditions du maître, et n'ait au moins fait prévaloir un plan d'ensemble sur les irrégularités et les caprices de la recherche individuelle. Les inconvénients d une telle exploitation de Rome souterraine frappèrent plus d'une fois les souverains pontifes; nous voyons Clément VIII, Paul V, Urbain VIII, interdire à diverses reprises les excavations, et révoquer toutes les concessions précédemment accordées. A partir d'Urbain VIII on ne connaît plus d'exemples de fouilles faites dans un but pieux par des particuliers. A Clément IX (1668) remonte la réglementation aujourd'hui en vigueur; la recherche des reliques cesse d'être une entreprise particulière pour devenir le privilège et l'attribution propre de l'autorité ecclésiastique.

Pendant l'intervalle de temps qui s'écoula entre la mort de Bosio et cette sage réforme, les pertes éprouvées par l'archéologie chrétienne sont incalculables. Il ne reste rien, pas même un souvenir précis, une note topographique exacte, d'une multitude de monuments tombés vierges et intacts sous les coups des dévastateurs. Qu'il eût été pré-

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deux, cependant, pour l'archéologie et l'histoire de connaître au moins la place où fut trouvé ce sépulcre tout entier doré dont parlent les mémoires de quelques archéologues du XYii*" siècle! de savoir en quelles tombes furent découvertes ces riches séries de monnaies et de médailles, ces bijoux, ces cristaux taillés dont les mêmes écrits déplorent la perte! On s'étonne, avec M. de Rossi, qu'une telle négligence et une telle absence de méthode aient été possibles dans une ville et dans un temps où florissaient des érudits comme les Holstenius, les Allacius, les Suarez.

Après les ouvrages de Bosio et d'Aringhi , l'histoire littéraire des catacombes ne présente, pendant un demisiècle, aucun écrit digne d'être cité. Elles ont pris place parmi les mû^abilia de Rome ; tout voyageur intelligent va les visiter. Mieux connues, elles acquièrent une importance religieuse, une sorte de valeur apologétique dont l'opinion commence à s'émouvoir. La lecture de Bosio ramène dans le sein de l'Eglise catholique plusieurs protestants instruits. Dès lors une polémique aussi passionnée que stérile s'engage à leur sujet. Les érudits anglicans ou protestants s'efforcent de rabaisser la valeur des découvertes souterraines. L'Anglais Misson, qui voyageait en Italie vers 169 1 , ne voit dans les catacombes que les cimetières du menu peuple de Rome, où païens et chrétiens gisaient confondus. L'évêque anglican Burnet, visitant Rome quelques années plus tôt, pousse l'oubli de toute critique jusqu'à ne vouloir reconnaître « dans ces lieux de sépulture pompeusement décorés du titre de catacombes autre chose que les puticoli mentionnés par Festius Pompéius, dans lesquels on jetait et laissait pourrir les corps des esclaves morts. » Burnèt connaît Rome, cependant, et a pu visiter les lieux dont il parle; il est moins excusable qu'un certain Allemand qui, en 1703, réfutait gravement Bosio sans avoir quitté Leipzig.

L'histoire sérieuse des catacombes recommence avec Fabretti. Le grand épigraphiste consacre aux épitaphes chrétiennes un chapitre de son recueil d'inscriptions, publié en 1700. Il raconte, dans ce chapitre, la découverte de

deux cimetières inconnus à Bosio, Tun sur la voie Latine, qu'il prend pour le cimetière de Tertullinus, l'autre sur la voie Labicane, qui est certainement celui de Castulus. Fabretti avait été, en 1688, nommé custode des catacombes, et, en cette qualité, avait eu la surintendance de toutes les fouilles. Boldetti lui succéda. Ses Osserva^ioni sopra i cimiteri sont le résultat de plus de trente années d'excavations, récompensées quelquefois par les plus belles découvertes. Malheureusement Boldetti ne tira pas de ces découvertes tout le fruit que la science eût été en droit d'attendre. Ses connaissances archéologiques n'étaient pas à la hauteur des heureuses fortunes que le sort lui réserva souvent. Il pénétra dans des régions sépulcrales restées intactes , eut sous les yeux une multitude d'inscriptions, dont quelques-unes, datées, remontaient aux premiers temps du christianisme, ouvrit des sépulcres qu'aucune main n'avait encore violés, et qui étaient riches en médailles et en ustensiles précieux. Non-seulement il ne prit pas soin d'indiquer la place précise où il vit ces trésors et ces rares monuments, mais, si un appel n'avait été fait à sa foi religieuse, il est même probable que le modeste Boldetti n'en eût rien conservé à la postérité. Il n'écrivit que pour la défense de l'autorité ecclésiastique. La lettre de Mabillon de cultu sanctorum ignotorum avait éveillé de graves inquiétudes sur la manière dont, à Rome, on procédait à la reconnaissance des reliques. Dépassant et travestissant la pensée de l'illustre bénédictin, Misson et les controversistes protestants s'appuyèrent sur son érudition et ses scrupules pour attaquer violemment l'Église romaine. Le livre de Boldetti * fut un exposé et une défense des règles suivies par lui et par ses prédécesseurs dans la reconnaissance et la translation des reliques des saints : apologie pleine de sérieux, d'urbanité, de convenance et de respect pour son pieux adversaire de la congrégation de Saint-Maur. Les monuments vus

I. Osservaiioni sopra. i cimiteri dei SS. Martiri ed antichi cristiani di Romaj 1720.

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et découverts par l'auteur y sont décrits, non dans un ordre chronologique ou topographique, mais au fur et à mesure que le demandent les besoins de la controverse. Le livre y perd naturellement en valeur scientifique ce qu'il peut gagner à d'autres points de vue.

Buonarotti, qui assista Boldetti dans la partie archéologique de son livre , écrivit lui-même un ouvrage important sur les fragments de verre ornés de figures trouvés dans les catacombes^ : sujet qu'a repris de nos jours sur de nouveaux documents et avec une grande érudition un savant jésuite, le père Garrucci. Un autre auxiliaire de Boldetti, Marangoni, qui pendant vingt ans partagea avec lui la surveillance officielle des cimetières, semble avoir voulu reprendre le plan de Bosio, en disposant toutes les découvertes faites après lui dans l'ordre historique et topographique adopté par ce grand homme. C'était la continuation, l'appendice devenu nécessaire de la « Rome souterraine » publiée par Severano. Depuis seize ou dix-sept ans Marangoni travaillait à cet ouvrage , quand un incendie dévora la plus grande partie de ses papiers. « En vérité, s'écrie M. de Rossi, l'histoire que nous racontons est une vraie iliade de malheurs et d'irréparables désastres ! )> Marangoni ne se laissa pas abattre; il publia en 1740, à la suite des Q/lcta sancti Victorini^ quelques notes échappées à l'incendie, et les résultats de ses recherches ultérieures.

hdi Roma sotterranea de Bottari^, publiée par l'ordre de ' Clément XII, en 1737, consiste en une simple réimpression des planches exécutées pour Touvrage de Bosio. Bottari les commenta avec beaucoup de soin et une vaste érudition, mais sans ordre ni méthode; il n'y ajouta rien, à moins que nous ne considérions comme une addition utile la reproduction des peintures qui ornent la tombe célèbre de Vin-

1 . Osservaponi sopra alcuni frammenti di vasi aiitichi ài vetro ornati di figure, trovati nel cimiteri di Roma. Firenze, 1716.

2. S culture e Pittnre sacre estratte dei cimiteri di Romu^ puhhlicate gia ddgli autori délia Roma Sotterranea ed ara nuovamente date in luce colle spieguiLoid. Roma, 1734-1754.

centius et Vibia, prêtre et prêtresse sabaziens, et celles de deux sectateurs de Mithra. Ces trois sépulcres furent à tort pris par Bottari pour des monuments chrétiens, et la confusion dont il fut le premier auteur égara après lui un grand nombre de savants, notamment Raoul-Rochette, qui tira de ces peintures une grande partie de ses brillantes et fausses théories sur l'art chrétien.

Les archéologues de la dernière moitié du xviii^ siècle, Mamachi, auteur des Origines christianœ^ Olivieri, Zaccaria, Borgia, firent un grand usage des ouvrages de Bosio, d'Aringhi, de Boldetti et de Bottari; mais ils paraissent n'avoir étudié que dans les livres et n'avoir pas exploré eux-mêmes les cimetières. Ils ne tiennent aucun compte des découvertes qui eurent lieu de leur temps dans plusieurs catacombes. Benoît XIV, en fondant le musée chrétien de la bibliothèque Vaticane, et en y rassemblant les inscriptions cémétériales auparavant distribuées entre les diverses églises de Rome , augmenta encore , sans le vouloir, cet abandon des catacombes. Les érudits, se contentant des documents qu'on leur mettait, pour ainsi dire, sous la main, perdirent de plus en plus l'habitude de les étudier elles-mêmes; le grand épigraphiste Marini eut quelquefois sous les yeux des inscriptions chrétiennes de la plus haute importance, et il ne songea presque jamais à visiter lui-même le lieu oii elles avaient été trouvées. Peut-être est-il à regretter que tous les savants n'aient pas suivi son exemple ; nous n'aurions pas à raconter de nouvelles dévastations. A la lin du siècle dernier (de 1780 à 1786), le Français Séroux d'Agincourt, qui préparait son Histoire de l'art, visita plusieurs cimetières, et y copia un grand nombre de peintures. Par une malheureuse inspiration, il voulut quelquefois emporter les originaux, et tenta de détacher des murs les fresques qui les ornaient. Il apprit ainsi aux/o^sores que dans l'œuvre de destruction il restait encore un pas à faire. Ceux-ci, en effet, essayèrent souvent, à son exemple, d'arracher à coups de pic les stucs peints à fresque; ils ruinèrent ainsi une multitude de précieuses

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peintures, et purent à peine détacher intacts les fragments si peu nombreux que l'on voit au musée chrétien du Vatican. C'est ainsi que, du xvi^ au xix^ siècle, l'histoire des catacombes est pour ainsi dire semée de destructions et de ruines. Les peintures qu'avait vues Baronius dans la crypte de la voie Salaria, Bosio ne les retrouva plus quand il la visita quinze ans plus tard. Un pieux jésuite, le P. Mazzolari, n'eut que le temps de traverser une galerie découverte par hasard auprès de Saint-Laurent en 1779, et la vit détruire sous ses yeux. Les leçons de d'Agincourt ont trouvé des imitateurs au xix^ siècle. L'étendue de Rome souterraine est tellement vaste , qu'il est impossible de garder à la fois tous les points de cet immense territoire; souvent le sol, miné de toutes parts, s'ouvre de lui-même, et fournit aux déprédateurs des entrées faciles. Heureux encore si tous ceux qui, à diverses époques, ont dévasté les catacombes avaient été des érudits comme d'Agincourt, et avaient conservé dans des livres un souvenir quelconque des ruines qu'ils ont faites!

Pendant les premières années de ce siècle, l'étude des catacombes continua d'être négligée. L'heure du réveil, cependant, était près de sonner. Les travaux de l'Académie pontificale d'archéologie en donnèrent le signal. Parmi les écrivains qui, hors de l'Italie, contribuèrent puissamment à la renaissance de l'archéologie chrétienne, il serait injuste de ne pas nommer M. Raoul-Rochette. Il inséra, en 1837, dans le treizième volume des mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , trois dissertations sur les monuments chrétiens des catacombes. Quelques années plus tard, il publia son célèbre Tableau des catacombes. Déjà, en 1834, il avait fait paraître un discour sur les types imitatifs de Fart chrétien. L'idée dominante de ces divers écrits, c'est de montrer que les premiers chrétiens, dans leurs œuvres d'art comme dans leurs rites funèbres, empruntèrent, en les transformant, les types de l'art païen et les coutumes de la société antique. Sous sa plume une foi vive, une érudition brillante et variée viennent ani-

mer l'exposition d'idées théoriques vraies dans certains détails, et trop souvent fausses dans l'ensemble. Il suit encore l'ancienne méthode, qui consiste à grouper les faits, les images, les monuments, sans tenir compte de la chronologie ni de la situation topographique; méthode excellente pour corroborer un système rêvé d'avance par une imagination d'artiste, moins bonne pour arriver sûrement à la connaissance de la vérité.

Il était réservé au P. Marchi de donner enlin à l'étude scientifique des catacombes dans notre siècle l'impulsion décisive. Ayant été préposé, en 1841, à la surveillance officielle des cimetières souterrains, il entreprit son grand ouvrage sur les Monuments de l'art chrétien primitif. Le premier volume, intitulé oArchitecture de la Rome souterraine chrétienne, a seul été publié. Dans ce volume, fruit de ses études sur le cimetière de Sainte-Agnès, il établit le premier, avec une clarté irrésistible, les différences des arénaires et des catacombes , montrant que celles-ci ne sont point d'anciens arénaires, mais bien l'œuvre exclusive du travail chrétien; il classe en même temps les divers monuments de l'architecture cémétériale, les tombes, les cubicula, et ces basiliques souterraines dont il avait découvert dans le cimetière de Sainte-Agnès de si remarquables exemples. L'ouvrage entier, qui, embrassant, dans la pensée de l'auteur, l'architecture, la peinture et la sculpture, devait avoir des proportions considérables, demeura interrompu après ce premier volume, et finit par être abandonné. Les tempêtes politiques auxquelles Rome fut en proie en 1848 et 1849 effrayèrent et découragèrent le savant jésuite ; il voyait en même temps, à mesure qu'il entrait dans les profondeurs de son sujet, des horizons nouveaux s'ouvrir devant lui, et, rebuté par leur immensité même, il sentait qu'à un autre était réservée la gloire de restaurer dans son intégrité primitive l'ensemble monumental de Rome souterraine. Le résultat de ses recherches avait été publié trop tôt ; trop vieux et trop fatigué pour changer de méthode, il se résigna, avec une

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admirable modestie, à n'avoir été qu'un précurseur. Son enthousiasme s'était communiqué, depuis longtemps, à Fun de ses élèves, qui avait été le compagnon de ses explorations souterraines, bientôt un précieux collaborateur, et qu'il pressa vivement de prendre en main l'œuvre immense à laquelle se refusaient ses forces défaillantes. Cet élève était M. de Rossi, à la fois archéologue et écrivain de premier ordre, dont la science, le talent, l'infatigable activité ont en même temps, pour ainsi dire, découvert et révélé Rome souterraine. Avant lui , les recherches continuées pendant deux siècles et demi dans les catacombes, avaient amené la découverte de trois monuments historiques importants, le baptistère et les peintures des saints Abdon et Sennen, reconnus par Bosio, la crypte des saints Félix, Adauctus et Eremita, trouvée par Marangoni, la tombe , l'épitaphe originale et les reliques de saint Hyacinthe * , découvertes par le P. Marchi. Les excavations dirigées depuis vingt ans par la commission d'archéologie sacrée, dont la création suivit de près les premiers travaux de M. de Rossi, et dont il est l'un des membres les plus actifs, ont déjà mis en lumière six ou sept cryptes historiques de la plus grande importance, et chacune de ces découvertes a été préparée, prévue, annoncée à l'avance par l'éminent archéologue.

Quelle est la cause d'un contraste aussi frappant? à quelles nouvelles sources M. de Rossi a-t-il puisé? par quel nouveau procédé a-t-il pu tirer de l'or des vieilles mines? La réponse est facile et beaucoup plus simple qu'on ne l'attendrait de la grandeur des résultats. M. de Rossi a suivi le plan de Bosio, et, aux autorités consultées par celui-ci, il a ajouté deux ou trois sources delà plus haute valeur, qui, du temps de Bosio, gisaient enfouies dans les manuscrits des bibliothèques. Le P. Marchi n'avait pas ignoré ces documents; mais il n'avait pas suivi l'ordre topographique adopté par Bosio. L'objet de ses recherches l'avait entraîné dans une direction

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