‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 13 sur 228 · I . Voir à l'Appendice, note B · texte numérisé non relu

I . Voir à l'Appendice, note B

DE ROME SOUTERRAINE. ay

mettre dans le récit et le dialogue un certain mouvement dramatique; elles sont telles qu'on Teût pu prévoir avant même de lire et de comparer les manuscrits ; et il est probable que le premier compilateur n'a pas usé d'une liberté plus grande avec les documents originaux que ses successeurs n'ont fait avec son texte. C'est ainsi que dans leur état actuel les actes des martyrs, même les moins purs, les plus altérés, se composent de plusieurs dépôts successifs sous lesquels le fond premier se retrouve presque intact, si Ton écarte avec soin les éléments ajoutés ; et comme tous, y compris ceux dont l'authenticité est la moins certaine, furent écrits avant que les reliques des saints dont ils parlent aient été retirées de leurs tombeaux des catacombes, ils ont été d'un grand secours pour aider M. de Rossi à reconstruire l'histoire et la géographie de Rome souterraine. On en peut dire autant de quelques renseignements épars dans les anciens recueils liturgiques de l'Église romaine.

Les prédécesseurs de M. de Rossi ont connu tous ces documents, et en ont plus ou moins heureusement fait usage. A lui appartient l'honneur d'avoir démontré le premier, et par le raisonnement, et surtout par les faits, par ses découvertes, la grande importance des renseignements contenus dans les itinéraires ou récits de voyage des anciens pèlerins, et dans les guides écrits pour diriger leurs visites aux principaux sanctuaires de Rome. Un de ces récits de voyage peut se lire * dans les œuvres de Guillaume de Malmesbury, racontant le séjour des croisés à Rome, en 1095 î il parle des saints comme s'ils reposaient encore dans leurs tombes souterraines ; cet anachronisme prouve clairement que le chroniqueur a copié quelque ancien document écrit cinq ou six siècles avant lui, et de sûrs indices permettent d'assigner à ce document original une date quelconque entre les années 650 et 680. Un autre de ces itinéraires, postérieur à celui-ci d'environ un siècle, fut publié par

I. Dans l'excellente édition de Duffus-Hardy, t. II, p. ^39-^44.

Mabillon, en 1685, d'après un manuscrit d'Einsiedeln, et un troisième, appartenant au x* siècle, par Eckart, en 1729, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Wurtzbourg. La valeur historique de ces itinéraires est bien surpassée par. celle de deux autres qui ont été découverts, il y a une centaine d'années, dans la bibliothèque de Salzbourg, et publiés en appendice à la suite d'une édition des œuvres d'Alcuin, dont le manuscrit avait été relié avec le leur. L'examen de ces deux documents permet d'assigner l'un d'entre eux, le plus circonstancié et le plus exact, à la première moitié du vu* siècle, entre les années 625 et 638 ; l'autre lui est un peu postérieur. Le premier est une relation originale, écrite sur les lieux mêmes ; elle abonde en renseignements topographiques sur tout ce que l'écrivain a vu, sur terre et sous terre, à droite et à gauche, au levant et au couchant. Le pèlerin qui l'écrit part du centre de Rome, et s'avance vers le nord en sortant par la porte Flaminienne ; il visite avec ordre les différentes voies, et passe de l'une à l'autre, non en revenant à son point de départ, mais en prenant des chemins de traverse, dont beaucoup existent encore. Le second suit à peu près le même plan, et visite de même chaque voie l'une après l'autre ; mais ce n'est plus le journal d'un voyageur, décrivant ce qu'il a vu, c'est plutôt une relation de seconde main, l'abrégé d'un ouvrage plus important. L'un et l'autre, du reste, furent écrits avant que Ton ait commencé à transporter dans Rome les reliques des catacombes ; les minutieux détails de topographie qui s'y rencontrent se rapportent donc à la condition primitive des cimetières souterrains, et remontent à une époque où toutes leurs traditions étaient encore vivantes. On peut classer dans la même catégorie que les itinéraires le catalogue des reliques recueillies par l'abbé Jean, du temps de S. Grégoire le Grand, et envoyées à Théodelinde, reine des Lombards. Cette liste *, écrite sur du papyrus, est

I. Elle a été publiée par Marini, Papir. diplom,^ p. 327, n° CXLIÏI. Voyez aussi p. 377.

conservée, avec beaucoup de ces reliques et les petits morceaux de parchemin qui y sont attachés, dans le trésor de la cathédrale de Monza. Le mot « relique » a besoin d'être expliqué ; il n'est ici question ni des restes mortels des saints, ni de leurs vêtements, ni d'objets leur ayant appartenu. Saint Grégoire explique lui-même quelles reliques on distribuait de son temps aux fidèles. Il écrit à Timpéraratrice Constantina : « Quand les Romains veulent obtenir des reliques des saints, ils ne touchent pas les corps; ils mettent seulement une pièce d'étoffe dans une boîte, qu'ils posent près du corps saint, et qu'ils emportent après... Au temps du pape saint Léon, quelques Grecs, doutant de la vertu de ces reliques, apportèrent des ciseaux et coupèrent rétoffe, d'où il coula du sang, ainsi que le racontent encore les vieillards*. » On recueillait souvent aussi comme reliques des gouttes de l'huile qui brûlait devant les tombes des saints; et saint Grégoire envoyait ces olea, enfermées dans de petites fioles de verre, aux personnes à qui il voulait faire un présent*. De cette nature sont les reliques recueillies par l'abbé Jean, et, dans le catalogue qu'il en a dressé, il indique avec soin les différents sanctuaires par lui visités, en suivant Tordre des visites. En comparant cette liste de sanctuaires avec les notions topographiques contenues dans les itinéraires, M. de Rossi a pu décider avec certitude beaucoup de questions relatives à la situation des plus célèbres tombes souterraines. Nous ne pouvons le suivre dans les détails de ces rapprochements et des déductions qu'il en tire; il faudrait transcrire des pages entières de son livre, et nous aimons mieux y renvoyer les lecteurs. Ceux qui prendront la peine de s'y reporter en seront promptement récompensés ; ils suivront avec délices le fil de cette critique si fine et si sûre qui, par quelques faits habilement rapprochés, en éclaire d'au-

1. Epist.j lib. m, ep. 30. Ces pièces d'étofle étaient appelées brandea,

2. On voit encore à Rome, dans Téglise de Saint- Augustin, les fidèles recueillir Thuile qui brûle devant la Maâonna del Porto.

très encore mal observés ou inconnus, et, se dégageant à temps de Tétude minutieuse des détails, s'élève souvent, avec une ampleur inattendue, aux plus riches et aux plus belles conclusions.

Telles sont les principales sources d'information dont M. de Rossi a fait usage dans sa Roma sotterranea^ et à l'aide desquelles il a pu construire une œuvre historique pleine de mouvement et de vie. Il faut recourir au texte même pour apprécier tout le mérite de sa méthode, sobre, patiente, un peu lente à force de précision et de scrupules, et ne faisant jamais un pas sans avoir à l'avance, par la plus abondante et la plus exacte critique, préparé et assuré le terrain. Nous ne pouvons ici qu'en donner une idée lointaine, obligés de resserrer et d'abréger la trame de raisonnements qui, pour avoir toute leur valeur, auraient besoin de pouvoir s'étendre et se déployer dans leur ampleur et leur élasticité primitives. Même dans les limites étroites de cet abrégé, le lecteur attentif pourra cependant, nous l'espérons, retrouver au moins la substance, nonseulement des beaux résultats auxquels est arrivée en ces derniers temps l'histoire de Rome souterraine, mais encore de la méthode si remarquable, si nourrie de faits et de textes, qui a permis de les atteindre. Il verra que l'étude des catacombes romaines n'est pas seulement un ensemble de notions archéologiques, un tableau sans chaleur et sans vie, qu'elle embrasse toute l'histoire de l'Église chrétienne primitive, ses dogmes, sa politique, ses arts, et touche par là aux origines mêmes de la civijisation moderne.

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