Confess,^ XIII
L'ART CHRETIEN. a8>
La popularité de ce symbole est 'attestée d'une manière très-remarquable par deux anciennes épitaphes, celle de saint Albercius, évêque d'Hiérapolis en Phrygie vers la fin du II* siècle, et celle d'un certain Pectorius qui fut enterré dans le cimetière de Saint-Pierre d'Estrier, près d'Autun, probablement pendant le cours du iii« siècle. La première est connue depuis longtemps, mais elle avait été. mal ou incomplètement comprise avant que les progrès de l'archéologie chrétienne aient jeté une lumière nouvelle sur le sens de son langage symbolique. La seule portion qui intéresse notre sujet est comprise dans quelques vers de la fin. Albercius vient de raconter ses nombreux et lointains voyages en Syrie et à Rome ; il continue ainsi : —
Xai rapeÔYjxe Tpcxpriv I/^ôiv te (jliy;ç aîro TT/iy^ç nafXfxcyéOr, , xaOopov, ov èSpàÇaro wapOevo; àyvv)* Xal co'jTOv èx£dcox.6 (ptXoi; e^ôeiv Jià iravTo;, OÎvov yjfT.arhi lyouGa, x£pac(jLa Ji^oÙGa (/.eT'apTou*
TaOÔ' 6 voûv S'ï^aiTO u-ïrép (jlou Tzoiç 6 guvcoJoç.
u La Foi * me conduisit, et mit devant moi pour nourriture le Poisson sorti d'une fontaine, très-grand, très-pur, que tint dans ses bras la vierge chaste : elle le donna à ses amis à manger en tout lieu, leur donnant encore un excellentvin mélangé d'eau, et du pain,.. Que ceux qui comprennent ces choses veuillent bien prier pour moi. » L'allusion à la « fontaine » sera expliquée plus loin, quand nous commenterons les fresques représentant Moïse frappant le rocher, et l'eau jaillissant sous sa baguette; mais tout le reste se comprend si Ton admet que le poisson était à la fois
I. Les premiers chrétiens aimaient à personnifier la foi : <c Où sont tes parents^ » dit le préfet Rusticus à Hiérax, compagnon de martyre de saint Justin : — « Mon vrai père est le Chiist ; ma vraie mère est la Foi au Christ. »
a86 ROME SOUTERRAINE.
le symbole du Christ et de TEucharistie : le pain, le vin et le poisson viennent naturellement ensemble, comme les parties visibles et la partie invisible du même mystère.
La seconde épitaphe, celle d'Autun, n'est connue que depuis 1839 : sa date a été et est encore vivement discutée. Certains critiques la font remonter au ii* siècle, à répoque des Antonins, d'autres la font descendre jusqu'au milieu du iv®. Les représentants d'une opinion intermédiaire, le cardinal Pitra, le P. Secchi, le P. Garrucci, la placent avec plus de probabilité dans la première moitié du iii** siècle. Tout le monde admet, du reste, que Imscription d'Autun peut se diviser en deux parties : l'une, composée de six vers, dont cinq forment l'acrostiche du mot IX0YC, contemporaine, quant à sa composition, de saint Irénée ou de ses premiers disciples, dont elle reflète les idées et le style; l'autre, constituant proprement Tépitaphe de Pectorius, beaucoup plus irrégulière au point de vue de la langue , et pouvant appartenir à une époque plus basse. La première partie, la seule qui intéresse notre sujet, est ainsi conçue * :
1 )^6uoç oùpavCou ôsîbv yevoç, YiTopi gsjjlv^ X pYiGai XaSwv J^coYiv ajJiêpOTOv sv pporéoiç
0 8(iiueGiù)v ùJàrcov tyiv <J7iv, çi^e, OaXiueo ^yr.v T 5a<7iv osvaot; 'kXoutoJotoi» 2o(pÎY)ç*
2 cor/ipo; â'àytcov jjLtkin^éoL "kdjxêœ^t ^pô^v. ÉaOïe, TCÎve, ^uoiv ly^ôùv îyiùM ira^ap.ai;.
« G race divine de Vichtus céleste, reçois avec un cœur plein de respect la vie immortelle parmi les mortels. Rajeunis ton âme, 6 mon ami, dans les eaux divines par les flots éternels de la Sagesse qui donne la vraie richesse. Reçois Taliment délicieux du Sauveur des saints : mange, bois, tenant Icktus dans tes deux mains. »
I. Nous suivons presque entièrement la restitution proposée par M. Fr. Lenormant, Mélanges d* Archéologie ^ tome IV, p. 118, et adoptée par M. £dm. Le Blant, Inscript, chrét. de la GauU^ I, n® 4.
Personne ne peut hésiter sur le sens de ce petit poëme, où les chrétiens sont appelés la race divine du Poisson céleste, et où ils sont invités à manger et à boire, tenant le poisson dans leurs mains (on sait que dans l'antiquité le pain eucharistique était déposé sur les deux mains du fidèle*). Les peintres usèrent évidemment, pour exprimer le même sujet, de symboles analogues à ceux employés par les écrivains et les poètes. Pour achever de satisfaire sur ce point les lecteurs les plus difficiles, nous ajouterons quelques détails empruntés aux monuments de Tart chrétien; même seuls, sans l'appui des inscriptions et des textes, ils suffiraient à justifier le sens que nous donnons à l'antique et populaire symbole du poisson et du pain. Ainsi, dans presque toutes les représentations du repas où Jésus ofFre à sept de ses disciples un pain et des poissons, quelques traits choisis à dessein rappellent soit les miracles des pains et des poissons multipliés, soit le changement de l'eau en vin aux noces de Cana, événements qui n'ont aucune liaison historique avec le fait raconté au xxi* chapitre de saint Jean, et ne peuvent en être rapprochés que dans une intention et à un point de vue symboliques. Il n'est pas nécessaire de citer longuement les Pères de l'Église pour montrer qu'ils virent dans ces deux derniers miracles les ombres et les figures du mystère eucharistique. Rapprochés l'un de l'autre dans une même peinture, ils contiennent une allusion transparente aux deux espèces qui se trouvent dans le sacrement du corps et du sang de Jésus, a Si Notre-Seigneur, dit saint Cyrille d'Alexandrie, a pu changer l'eau en vin, qui est une sorte de sang, il n'est pas incroyable qu'il ait changé le vin en son sang dans la dernière cène. » Saint Ambroise, commentant le miracle de la multiplication des pains, dit expressément : « Le rôle que jouèrent les apôtres en cette occasion est une image et une prophétie de la future distribution du corps
I. TcrtuUien, ad Uxor,^ II, 5; deldol.jj-^ Euseb., Hist, eccL^Vl^ 43. Voir un article du D*" Northcote, extrait du Monthj janvier et février 1871 : Mass as said in the Catacombsj pp. 19, 20, ai.
et du sang de Notre-Seigneur *. » Ailleurs, citant une homélie du pape Libère, il rapproche les deux miracles, et donne de l'un et de l'autre une interprétation [commune*. Saint Ephrem, dans une de ses hymnes nouvellement découvertes, rapproche le miracle de la multiplication des pains du miracle invisible de la dernière cène : « Jésus en ce jour, dit-il, prit un autre pain et le rompit, un pain unique cette fois, sacrement de son corps unique né de Marie*. »
Les artistes chrétiens ne peuvent avoir ignoré cette mystique interprétation des miracles de TÉvangile ; à l'exemple des docteurs, ils unirent dans une même scène des événements qui, en réalité, ne se passèrent ni en un même lieu ni en un même temps. Plusieurs corbeilles de pain , souvenir des sept et douze cophinœ qui furent recueillies après les deux distributions des pains multipliés, sont toujours représentées au premier plan dans les peintures du repas de Notre-Seigneur et des sept disciples. Et pour montrer que dans sa pensée ces représentations ont une portée symbolique, un sens caché, quelque chose qui dépasse la lettre, le peintre a toujours soin, comme nous l'avons déjà dit, de s'écarter plus ou moins de 1 observation littérale du texte, dessinant, par exemple, huit corbeilles au lieu de sept ou de douze, sept urnes remplies de vin au lieu des lapideœ hydriœ sex de l'évangile des noces de Cana. Il semble, par cette négligence volontaire, dire clairement qu'il veut exprimer yne idée, non représenter un fait.
Le rapprochement symbolique des deux miracles,. et le sens de ce rapprochement, sont clairement indiqués dans un autre monument artistique très-important et trèscurieux. Une petite catacombe chrétienne a été découverte en Egypte, près d'Alexandrie, en 1864, par un savant