CRYPTE DE SAINTE CECILE
Sommaire. — Chapelle de Sainte-Cécile. — I. Histoire de sainte Cécile. — Translation de ses reliques par Pascal P'", en 821. — Leur découverte en 1579. — Corps des saints Tiburtius, Valerianus et Maximus, découverts en même temps : plumbatœ. — II. Examen critique de la crypte. — Fouilles exécutées par M. de Rossi. — Peintures du luminaire — et de la muraille. — Restes de mosaïques et de marbres. — Emplacement de la tombe primitive de sainte Cécile — démontré par les inscriptions — et par les graffiti de la chapelle. — Critique et correction des actes de sainte Cécile. — Rectification de la date assignée à son martyre. — Quel est l'évêque Urbain nommé par les actes? — Exagérations corrigées. — III. Saints peints dans le luminaire.
Un étroit passage, assez irrégulièrement taillé dans le roc à gauche de l'autel de la chapelle papale, conduit dans la chapelle voisine, celle de Sainte-Cécile (B e 5). Les deux côtés de ce couloir furent autrefois revêtus de plaques de marbre, dont l'empreinte se voit encore sur les joints de la maçonnerie ; dans la voûte on distingue les creux de quelques cubes de mosaïque. Ce passage débouche dans une vaste chambre formant un carré de six mètres de chaque côté, inondée de lumière par un grand lucernaire orné de peintures, et ouvrant elle-même sur un large portique soutenu par des arches en briques. On ne voit dans cette chambre ni tombe a mensaj ni gradin d'autel, ni épitaphes de morts célèbres ou inscriptions en l'honneur des martyrs ; les fresques du luminaire et d'une des murailles n'appartiennent pas à l'âge classique de la peinture chrétienne, et
elles disent peu de chose au visiteur qui n'est pas encore initié aux principaux faits de la vie de sainte Cécile. Avant d'étudier la crypte elle-même, il est nécessaire de dire quelques mots de celle qui y reposa. Les découvertes modernes l'ont bien vengée du scepticisme ou de la prudence excessive de Tillemont : on sait aujourd'hui que sainte Cécile n'est ni un mythe^ ni une martyre venue de Sicile, mais une vraie Romaine, du plus pur sang romain ; sa noble et gracieuse figure est décidément sortie des brumes de la légende pour entrer dans le plein jour de l'histoire. On sait également que sainte Cécile n'a pas été enterrée dans la catacombe de Saint-Sébastien, comme le dit une inscription du xv^ siècle, mais bien dans la première area du cimetière de Calliste, tout près de la chapelle des papes. Une rapide esquisse de sa vie aidera à comprendre l'importance des découvertes archéologiques relatives à la jeune sainte et à son tombeau. Les actes de son martyre, dans l'état où ils sont venus jusqu'à nous, ne peuvent remonter plus haut que Je / U , 24> v® siècle. On sait que, sur un fond et d'après des docu- / ments plus anciens, l'auteur des actes a brodé un récit où la légende entre pour une assez grande part, et dont les compilateurs ou copistes postérieurs ont encore augmenté la tendance à l'amplification et à la rhétorique. Sous ce tissu relativement récent, la critique moderne, sûre et prudente cette fois, a découvert le canevas antique qui lui sert de support, et elle a démontré que, malgré les additions qui les surchargent, les actes de sainte Cécile sont vrais dans leurs lignes principales, et souvent exacts dans une foule de petits détails qu'un témoin contemporain a seul
pu recueillir, et que les compilateurs n'ont pas altérés.
Racontons d'abord ici l'histoire de sainte Cécile dans sa
forme populaire et traditionnelle ; nous y corrigerons.
ensuite quelques erreurs, et retranchant un peu, ajoutant
un peu aussi, nous rétablirons la figure historique de la
célèbre martyre.
Sainte Cécile était de noble race : elle appartenait à une
famille sénatoriale. Le langage de ses actes est, sous ce
rapport, d'une précision toute romaine; ils se servent des termes techniques qui caractérisaient son rang : ingenua, nobiliSj clarissima. Dès sa plus tendre enfance, ab ipsis cunahulis^ elle avait été élevée dans la foi chrétienne, que sa mère professait probablement. Son père était ou un païen ou un chrétien assez tiède, car il la donna en mariage à un jeune patricien des plus nobles vertus et du plus aimable caractère, mais attaché au culte des faux dieux, qui se nommait Valérien. Sainte Cécile s'était depuis longtemps consacrée au service du Christ, et lui avait voué sa virginité. Le jour de son mariage, elle persuada à son époux d'aller rendre visite au pape Urbain, qui se tenait caché dans un cimetière de la voie Appienne ; il convertit Valérien au christianisme, et le baptisa. Tiburtius, son frère, se convertit également, et reçut le baptême. Tous deux furent condamnés à mort pour avoir refusé de sacrifier aux dieux, et l'officier qui présidait à l'exécution, nommé Maxime, fut si touché de leur constance qu'il se convertit sur-le-champ, et partagea leur supplice. Les trois martyrs furent enterrés dans le cimetière de Prétextât, où les anciens Itinéraires ont noté leurs tombeaux. Cécile vivait encore : le préfet de la ville, Amachius, voulant rendre son supplice aussi secret que possible, ordonna qu'elle fût enfermée dans le caldarium ou chambre des bains chauds de son propre palais, et fit chauffer les conduits de vapeur à une telle température qu'elle devait mourir suffoquée. Cécile entra dans la chambre : l'hypocauste avait été chauffé « sept fois plus que de coutume. » Elle y demeura un jour et une nuit; ce temps écoulé, on la retrouva vivante : la vapeur l'avait respectée comme la flamme respecta jadis les trois enfants hébreux dans la fournaise, t Le feu, disent les actes, n'eut aucun pouvoir sur son corps ; pas un cheveu de sa tête ne brûla, ses vêtements ne furent pas atteints, et l'odeur de la flamme ne vint pas jusqu'à elle. » La vapeur qui l'entourait n'avait laissé ni moiteur sur son front ni lassitude dans ses membres; elle était aussi fraîche, aussi souple, aussi vigoureuse que la veille. Cette nouvelle inattendue fut portée au
préfet : il envoya alors un de ses licteurs avec ordre de lui trancher la tête. Celui-ci trouva Cécile dans la chambre qui avait été le témoin de sa victoire, et se mit en mesure de remplir son office. Trois fois la hache s'abattit sur ce cou délicat, trois fois elle reçut une profonde et mortelle blessure ; mais, soit que la vue d'une victime si jeune et si noble eût attendri le cœur du bourreau, soit que sa main eût été retenue chaque fois par une force surnaturelle, il ne put venir à bout de son œuvre, et, comme la loi romaine ne permettait pas à l'exécuteur de frapper plus de trois coups, il se retira la laissant encore vivante, baignée dans son sang. La porte de la chambre fut alors ouverte, et les chrétiens de la maison et du voisinage entrèrent en foule pour recueillir le dernier soupir sur les lèvres de la vierge mourante. Ils la trouvèrent étendue sur le pavé de marbre, et attendant avec paix le dernier moment. Les fidèles l'entouj-èrent alors comme une couronne, et, pendant qu'ils trempaient des linges dans le sang de la vierge, elle parlait à tous, mesurant ses paroles aux besoins de chacun. Pendant deux jours et deux nuits elle vécut ainsi, suspendue pour ainsi dire entre la vie et |a mort; et, le matin du troisième jour, le pape Urbain (nous suivons toujours le récit des actes) vint pour dire adieu à sa fille bien-aimée. « J'ai prié, dit-elle, pour ne pas mourir durant ces trois jours, afin que je puisse recommander à Votre Béatitude (c'était le titre qu'on donnait alors aux papes, comme nous disons aujourd'hui Votre Sainteté) les pauvres que j'ai toujours nourris et vous faire don de cette maison, pour qu'elle devienne et demeure toujours une église, d Dès que l'évêque eut accédé à la demande de la mourante, et l'eut bénie, elle tourna sa face vers le sol, et, laissant doucement ses bras et ses mains jointes glisser vers son côté droit, elle exhala son âme virginale, et passa en la présence de Dieu. Le soir même son corps fut placé dans un cercueil de bois de cyprès * ; on lui
I. L'emploi d'un cercueil était très-rare chez les premiers chrétiens, au moins pour ceux enterrés dans les catacombes ; cependant, de
conserva l'attitude qu'elle avait prise en mourant. Urbain et ses diacres la transportèrent hors de la ville, dans le cimetière de Calliste; là, le pape l'enterra dans une chambre t près de ses collègues évêques et martyrs. »
Telle est la légende du martyre de sainte Cécile. L'histoire de la translation de ses reliques n'est pas moins gracieuse, et a trait directement à notre sujet. Le pape Pascal P' monta sur le siège de saint Pierre en janvier 817. Au mois de juillet de la même année il transporta en diverses églises de Rome les reliques de deux mille trois cents martyrs recueillies dans les cimetières ruinés, dirutis in cryptis jacentia. Parmi les reliques ainsi transportées figuraient celles des pontifes qui reposaient dans la chapelle du cimetière de Calliste. Pascal, raconte le Liber pontificalis dans un texte contemporain de ce pape, avait désiré enlever en même temps les restes de sainte Cécile; mais il ne put découvrir la tombe de la martyre. Après de longues et infructueuses recherches, il se persuada qu'Astolphe, roi des Lombards, avait pillé son tombeau avec beaucoup d'autres des cimetières souterrains. Quatre ans après, raconte M. de Rossi, traduisant avec beaucoup de charme le récit de Pascal lui-même, « le pontife était assis sur son trône, à l'aube du jour, dans la basilique Vaticane : fatigué, il s'était doucement assoupi au chant des mélodies matutinales : une gracieuse vision se présenta tout à coup devant lui*. » Songe ou vision, sainte Cécile apparut alors à Pascal endormi, et lui dit que, pendant qu'il enlevait de leurs tombes les reliques des papes, elle était si près de lui qu'ils auraient pu converser ensemble. A la suite de cette vision il recommença ses recherches, et trouva le corps de la sainte à l'endroit indiqué. Il était aussi frais et aussi intact que le jour où
sérieuses raisons établissent que le corps de sainte Cécile fut, dès l'origine, déposé dans un cercueil. — V. Dom Guéranger, Hist. de sainte Cécile j 2* édit., p. 313, 314.
I. Cette vision forme le sujet d'une ancienne fresque, dont quelques fragments sont encore visibles dans l'église de Sainte-Cécile in Transtevere.
il avait été mis au tombeau ; la martyre portait des vêtements tissés d'or ; des linges tachés de sang étaient roulés à ses pieds; elle était couchée dans un cercueil en bois de cyprès. Pascal leva de ses propres mains la précieuse dépouille, et la transporta, sans rien changer à sa pose première, dans réglise de Sainte-Cécile in Transtevere ; il orna le cercueil de franges de soie, jeta un voile de gaze de soie sur le corps, et déposa la sainte sous le maître-autel, dans un sarcophage de marbre blanc, peut-être celui où elle avait reposé depuis son martyre.
Huit cents ans plus tard (1599) le cardinal Sfondrati, du titre de Sainte-Cécile, iit faire des travaux considérables dans cette église. En creusant dans le sanctuaire, on découvrit sous Tautel un vaste caveau. Deux sarcophages de marbre s'y trouvaient. Des témoins furent appelés, et en leur présence on ouvrit Tun de ces sarcophages. Il contenait un cercueil en bois de cyprès. Le cardinal enleva lui-même le couvercle du cercueil. D'abord apparurent les précieuses étoffes et la gaze de soie dont Pascal avait recouvert le corps huit siècles auparavant. Leurs couleurs étaient fanées, mais à travers les plis transparents on voyait briller For des robes que portait la martyre. Le cardinal demeura un instant immobile; puis il écarta doucement les voiles de soie, et le corps de la vierge apparut, dans l'attitude qu'elle avait prise lorsqu'elle exhala son dernier soupir, la tête tournée vers le pavé de la chambre, dans la maison même depuis transformée en église où se tenaient le cardinal et les autres témoins de cette scène. Ni Urbain ni Pascal n'avaient voulu changer la touchante et gracieuse attitude de la vierge morte. Elle portait encore ses robes tissées d'or sur lesquelles brillaient comme autant de pierres précieuses de larges taches de sang. A ses pieds étaient roulés les linges mentionnés par Pascal et par le continuateur du Liber pontificalis. Couchée sur le côté droit, ses deux bras étendus devant elle, elle semblait dormir profondément. Sa tête était tournée, avec une grâce exquise, vers le fond du cercueil; ses genoux, rapprochés l'un de l'autre, étaient légèrement plies. Le corps était par-
faitement intact ; après treize cents ans il avait conservé, par un prodige admirable, non-seulement Fattitude qu'il avait prise en mourant, mais la grâce et la modestie qui avaient paru jusque dans son dernier soupir ; on avait sous les yeux Cécile elle-même, telle qu'elle fut lorsque, penchée sur le pavé de sa maison, elle exhala son âme ^
La constante tradition de TÉglise pouvait-elle être mieux vengée?^ Les catholiques, alors si violemment attaqués dans leur discipline et leurs dogmes, pouvaient-ils contempler un plus consolant spectacle > Pouvait-on voir un plus frappant et plus vivant commentaire de la promesse divine : « Le Seigneur garde tous les os de ses serviteurs ; pas un seul ne sera perdu ^r^ » L'annonce de cette découverte inattendue causa dans Rome une sensation profonde.
Clément VIII, en ce moment malade à Frascati, envoya le cardinal Baronius avec mission d'examiner soigneusement les précieux restes. Baronius et Bosio^ ont décrit l'un et l'autre le spectacle dont ils furent témoins. Pendant quatre ou cinq semaines Rome entière vint vénérer le corps de la sainte exposée dans son église, et satisfaire à la fois sa curiosité et sa dévotion. Le jour de Sainte-Cécile, la tombe fut refermée en présence du pape, qui célébra la messe. Le car-
1. En 1853, M. de Rossi assista avec le P. Marchi à la translation d'un corps trouvé dans un sépulcre à ciel ouvert, sur le quatrième mille de la voie Appienne nouvelle. C'était un squelette de femme étendu sur une longue table de marbre soutenue dans l'intérieur du sarcophage par des branches de fer. On souleva le lit de marbre, et le corps put être porté dans une église située à deux milles du lieu de la découverte, sans qu'un seul ossement eût été ébranlé. « Je regrette, dit M. de Rossi, que les savants chargés d'étudier anatomiquement le squelette l'aient entièrement défait; j'aurais voulu le conserver intact et le mettre sous verre, afin que l'on pût voir par un exemple comment le pape Pascal, levant du sarcophage le cercueil de bois, put transporter sans secousse de la voie Appienne jusqu'au Transtevère la dépouille mortelle de sainte «Cécile. » Roma sotterrama^ t. II, p. 125-127.