I. LA BASILIQUE SUPERIEURE. — DATE
DE SA CONSTRUCTION. — IDE'e GÉNÉRALE DES FOUILLES.
Quand, après avoir traversé un bel atrium orné de portiques, on entre dans la basilique de Saint-Clément, et que, oubHant volontairement les restaurations maladroites du xvii^ et du xviii® siècle , on promène son regard des mosaïques de l'abside, tout imprégnées encore des vieilles traditions symboliques, aux ambons du chœur, à Vopus alexandrinum qui lui sert de pavage, aux grilles et aux balustrades de marbre qui entourent la schola cantorum, à la chaire épiscopale placée au fond du -preshylerium, l'impression que l'on ressent est tout antique, et l'on se croirait volontiers transporté dans une basilique constantinienne. Telle a été, jusqu'à ces derniers temps, la croyance générale : on prenait la basilique actuelle pour celle que vit et dont parle saint Jérôme, l'opinion publique la faisait, par conséquent, remonter au iv^ siècle, et l'on supposait que les quelques détails vraiment antiques qui s'y rencontrent se trouvaient à leur place primitive. Il faut reconnaître qu'une harmonie merveilleuse relie entre elles les diverses parties de la basilique : le visiteur qui , sortant des catacombes, retrouve, sur les mosaïques de Saint-Clément, les palmiers, les agneaux, les guirlandes de fleurs et de fruits, les colombes, la grande vigne mystique, oublie volontiers qu'il a
1. Bulledno di archeologia cristiana, 1870, p. 129-168. Cf. Bulle ttino, 1863, p. 8-14, 25-31, 59, 89; 1864, i-(5, 40, 79i 1865, 23, 32; 1867, 35; 1870, 125-
2. Saint Clément, pope and martry , and his basilica in Rome, by Rev. 3. Mullooly, Roma, iS6ç.
}. Th. RoUer, Saint-Clément de Rome, Paris, Didier, 1873. — Revue archéologique, 1872, p. 65-73, 129-141, 290-296; 1873, p. 101-103, 135-147» 289-299.
jôio ROME SOUTERRAINE.
sous les yeux les compositions d'un artiste du xiii« siècle : il se rappelle les cimetières de Domitille et de Prétextât, le baptistère de Constantin, l'église de Santa-Costanza : il se sent dans un édifice où le iv«, le v*' et le vi« siècle semblent avoir laissé partout leurs traces.
Cette impression, dont, aujourd'hui encore, il est difficile de se défendre, ne saurait, même en faisant abstraction des découvertes des quinze dernières années, résister à \ine critique exacte. Dès le xvi^ siècle, le grand érudit Panvinius avait deviné la date de la basilique. Parlant du cardinal Anastase, mort au commencement du XII* siècle : « Son tombeau, dit-il, existe encore dans cette église, qu'il a reconstruite de fond en comble, • quam a fundamentis refecit. Ciacconio nous a conservé l'inscription de ce tombeau, encore placé, au xvr siècle, sous le portique de Saint-Clément. On y lisait les vers suivants :
(DVDVM) IS, SANCTE PATER CLEMENS, TVA TEMPLA NOVAVIT, CVIVS IN HOC TVMVLO PVLVIS ET VMBRA lACENT.
MORIBVS EGREGIIS ET VITA PRESBYTER VRBIS FVLSIT : ANASTASIVS NOMINE DICTVS ERAT...
« Celui dont la poussière et l'ombre gisent dans ce tombeau a reconstruit ton temple, ô notre père saint Clément : prêtre romain, il brilla par l'éclat de sa vie et l'excellence de ses mœurs : Anastase était son nom, etc. »
Un regard jeté sur la chaire placée au tond de l'abside de la basilique confirme ce renseignement : on y lit gravée cette inscription : ANASTASIVS PRESBYTER CARDINALIS HVIVS TITVLI HOC OPVS CEPIT PERFECIT, « Anastase , cardinal prêtre de ce titre, commença et termina ce travail , » c'est-à-dire cette église. Le cardinal Anastase était contemporain du pape Pascal II, et sa signature se retrouve, en 1125, sur un diplôme du pape Honorius II.
La date de la basilique actuelle est donc parfaitement déterminée : elle a été reconstruite (novata, a fundamentis refecta) à la fin du XI* ou au commencement du xii« siècle, et substituée, à cette époque, à l'antique édifice dont parle saint Jérôme.
Les fouilles modernes ont mis en lumière cette conclusion, en faisant retrouver, sous la basilique actuelle, les restes de l'édifice primitif, dont la construction et l'ornementation présentent les traces successives de diverses époques, du iv«= au xi* siècle, et en révélant,
au-dessous de cette première basilique, d'autres monuments du plus grand intérêt, découverts en même temps qu'elle. L'ensemble de ces découvertes est un des épisodes les plus remarquables et les plus instructifs que nous ofFre l'histoire de l'archéologie contemporaine.
En 1858, M. de Rossi fut chargé par le gouvernement pontifical de faire des fouilles derrière l'abside de la basilique de Saint-Clément. Ces fouilles le conduisirent dans l'abside d'une seconde basilique, cachée sous terre, et, de là, à un étage inférieur, dans plusieurs chambres dont le style appartient à l'époque impériale ; à la suite de ces chambres, et un peu plus bas qu'elles, d'autres constructions, plus massives et beaucoup plus anciennes, furent reconnues par le savant explorateur. Grâce aux fouilles poursuivies depuis cette époque sous la direction du P. MuUooly, supérieur des Dominicains irlandais attachés à la basilique de Saint-Clément, cette première découverte n'est point demeurée stérile. Les monuments retrouvés ont été déblayés et consolidés avec le plus grand soin ; de nouvelles découvertes sont venues récompenser ces efforts intelligents, et aujourd'hui l'on peut reconnaître, sous l'église du xii® siècle, une réunion de monuments vraiment extraordinaire : i'^ une basilique inférieure, égale en longueur à celle construite à la surface du sol ; 2^ sous la nef de la basilique inférieure, un immense massif de murailles , remontant au commencement de la république , peut-être même à l'époque des rois ; 3" sous l'abside de la basilique inférieure, et communiquant avec elle par un antique escalier, deux chambres ornées de stucs, qui semblent du ii« siècle; 4° communiquant avec ces chambres, un vaste appartement artificiellement converti en caverne et ayant servi au culte de Mithra. Nous décrirons successivement chaque partie de cette singulière « stratification » de monuments.
Ainsi, sur le versant du Celius où s'élève la basilique de Saint- Clément, on peut trouver, dans le sol romain, des couches différentes de monuments, absolument comme le géologue retrouve, dans des terrains superposés, les restes d'animaux disparus, ayant appartenu à des périodes successives de l'histoire de la création. Sous l'édifice du moyen âge s'étend la basilique du iv^ siècle; sous celle-ci apparaissent des chambres d'un édifice privé du i*"" ou du 11® siècle, et, à un niveau un peu plus bas, on rencontre des vestiges de la Rome républicaine ou royale. Et l'élévation du terrain, la formation des couches différentes, ont été si rapides que deux siècles ont suffi pour
que la basilique du iv^ siècle s'élevât sur la maison du ii«. M. de Rossi s'appuie sur un exemple aussi frappant pour recommander aux archéologues l'étude des divers niveaux que les édifices publics et privés de Rome ont occupés aux périodes successives de son histoire. Déjà, sur le Palatin, on a retrouvé la maison de Livie construite à un niveau plus bas que celle de Tibère*. La caserne de la vii^ cohorte des Vigiles^ dans le Transtevere, dont les graffites correspondent à la dernière moitié du 11® siècle, est enterrée sous le niveau de l'église voisine de Saint-Chrysogone, qui passe pour contemporaine de Constantin. Il y a donc, en certaines parties de Rome, comme trois villes superposées : celle de la république, celle de l'empire, celle de Constantin; en certaines autres, comme à Saint-Clément, quatre villes : celle de la république ou des rois, celle de l'empire, celle de Constantin, celle du moyen âge, qui déjà elle-même s'enfonce dans le sol, car la basilique du xii^ siècle est aujourd'hui à un niveau un peu plus bas que la rue qui passe devant elle. « Quiconque, dit M. de Rossi, se donnera la peine d'enrichir le plan de Rome de sections verticales de ses différents niveaux et de ses couches monumentales, en étudiant avec soin ses souterrains et les fondations des édifices modernes et du moyen âge, rendra un service signalé à l'archéologie et à la direction méthodique des fouilles : et il cueillera une palme plus glorieuse et plus féconde que peut-être il ne l'imagine^. »