SCENE PREMIERE
DJ u I, I E T T e , feule.
leu î quel jour effrayant dans l’épaiffeur des ombres. Au fein de ces tombeaux répand fes clartés (ombres 1 Les mânes enchaînés fous ces marbres poudreux ; Semblent tous m’inviter d’y' defcendre avec eux.
Je vois avec plaifir au fein de ces ténèbres,
Le jour pâle & mourant de ces Emprs funèbres.
Cet aftre des tombeaux, plus affreux que la nuit , Vient mêler quelque joie à l’horreur qui me fuit.
Tout pade, tout m’entend dans ce vafle (ilence.
Mon frere ranimé s'éveille en ma préfence:
Du fond de fon cercueil il me dit.., hâte-toi,
» Goûte enfin le repos qui t’attend près de moi.
C’efl donc ici , Grand Dieu! que ta vengeance expire? Que leTort eft dompté, que la vertu refpire!
Ici nos Sers ayeux, par la haine animés, S’embraffent dans la poudre, unis & défannés.
Je vais leur annoncer que leurs guerres funefles ,
En moi, de ma famiTe, ont dévoré les refies.
Je fors avec dédain d’un coupable féjour,
Où le Ciel a profciit l’innocence & l’amour.
Qu’au-
Qu’aurois-je à regretter? Qu'ai-je vu fur la terre? Des haines , des complots , la trahifon , la guerre. Un plus doux feritiment m’eût fait chérir le jour. Roméo m’adoroit.... Je le perds fans retour.
Romeo.
Ourons rendre le calme à fon ame inquiète* On m’a gu qu’en ces lieux...,
Qu'entends-je ?
Romeo.
Juliette.3
Juliette.
Eft-ce toi , Roméo? Que ton afpeét m’eft doux! Romeo
Mon pere eft défarmé ; j’ai fléchi fon courroux.
J’ai vu fon cœur ému: fes bras, par leurs carefles, M’onr prodigué dn fangles plus vives tendreffes.
Tu ies verras bientôt, fur ces froids monumens.
De la paix entre nous prononcer les fermens.
Sa foi de nous doit plus laitier aucun ombrage. Juliette.
De fa fincérité, tiens, vois le témoignage.
( Elle lui donne un billet . )
Rome o.
Quelle horreur ce billet va-ii me révéler ?
Au moment de l’ouvrir je fens ma main trembler. Lifons.
( il lit . )
» Voici le temps , compagnons intrépides ,
& D’exterminer les Capulets,
;; Et
T R AG t Dit. <55
Et quand dans les tombeaux j’irai jurer la paix ,
9> D’enfoncer vos poignards dans le fianc des perfides. „ Montai gu Le baroare! & je fuis ne de lui!
Juliette.
C’eÆ ainfi, tu le vois, qu’il pardonne aujourd’hui.
J’ai fait par des yeux fûrs attachés à fa fuite , Ecouter les difcours , obferver fa conduite;
Ou comptent tous fes pas: de fideles amis,
Surprenant ce biîlet, dans mes mains l’ont remis, Romeo.
Ah! je cours prévenant un mortel fanguinaire..,. Juliette.
Souviens-toi , Roméo, qu’il effc toujours ton pere. Romeo.
Quand fa fureur fur toi, fur l’auteur de tes jours....
Juliette.
J’ai prévu les moyens d’en arrêter le cours.
Romeo.
Que dïs-tu? Quel deiïein....
Juliette.
Mon trépas nécefTaire
Va fauver à la fois ma Patrie & mon pere.
Ma maifori, tu le fais, ne vit pîus que dans moi ,
La tienne maintenant n’exiite plus qu’en t i.
Entre ces deux mailons , foie ton fang foit le nôtre Il faut que l’une enfin n’importun^ plus l’autre,
Et pour n’avoir plus lieu de fe perfécuter ,
Qu’un des deux partis cede en cefTant d’ex fier Voila le leul moyen de terminer nos haines....
C'en eilfait, Roméo; la mort eft dans mes veines.
Rome o.
Qu’as-tu fait? jufte Ciel!
Juliette.
Tout eft fini pour moi.
Mais mon pere vivra , je revivrai dans toi.
Non»
Montaigu voudra bien, délivré d’une fille,
Permettre à Capulet de pleurer fa famille ;
Èt comme dans ia tombe il eft tout prêt d’entrer.
Lui lailler noblement le loifîr d’expirer.
Tu frémis, je le vois, de tant de barbarie:
Vis pour moi, pour nous deux, pour fauver ta patrie* j’entends , & tes foupirs & tes gémifTemens;
Affermis mon courage en ces derniers momens*
Romeo.
Qu’ai-je entendu , barbare ? & tu veux que j’achete , Le bien fait de la vie en perdant Juliette,
Qu’a cet horrible prix, à moi-même odieux,
J’ofe encore lur ta tombe enviiager les cieux!
A.^-tu bien pu penfer qu'ayant cefifé de vivre,
Ton Amant au cercueil tarderoir à te fuivre ?
De quel droit m’ôtois-tu par cette trahifon ,
La part que mon amour me donnoit au poifon.
Tu n’as donc pas fongé , qu’unis dès notre enfance. Nous n’avons tous les deux qu’une même exiftence? Si tu m’avois aimé, ta n’aurois point: hélas! Diffingué de ta mort l’inlhnt de mon trépas ;
O cher, ô digne objet de ma tendrelïe extrême,
Ne nous féparons peint, furmontons la mort même. Empirons, mais enfemble. Avant de m-afioupir,
Que je te voie encore à mon dernier foupir.
Le temps, la mort , le Ciel, rien n’éteindra ma flamme* je vivrai dans ton cœur , tu vivras dans mon ame.
O mon cher Roméo, quand le quitte te jour, Cache-moi par pitié l’excès de ton amour,
Conferve de nos feux un fouvenir fidele.
Vis, j’ofe l'exiger.
Romeo.
Va, ce fer plus fidele ,
Au défaut du poifon , fervira mon deflein.
Un défelpoir tranquille a paffé dans mon fein.
Moa«
TRAGEDIE
Montaigu va venir: fous ces voûtes terribles ,
Qu’il recule à l’afpett de nos corps infenfibles.
Que mon barbare pere, en entrant dans ces lieux, Nous voie avec horreur, expirer fous fes yeux.
Je ne fais quel pouvoir fatal a l’innocence ,
Drelfa dans ces tombeaux l’autel de la vengeance *
Il demande des morts, il veut du fang. Eh bien l Il fera fatisfait ; j’y verferai le mien.
Juliette.
Arrête, Roméo: la fortune jaloufe Ne doit point m’empêcher de mourir ton époufe. Sur les bords du cercueil, puifqu’il dépend de nous * Laifle-moi te donner le nom lacré d’époux.
Hélas! j’ai bien acquis, dans ce moment lupréme* Le droit trille & flatteur de me donner moi-même. Pour amis, pour témoins , adoptons ces tombeaux* Ce marbre pour autel , ces clartés pour flambeaux.
Romeo.
Que dis- tu ?
Juliette.
C’en elt fait. Adieu. Jemeurs contente J’expire entre tes bras ta femme & ton amante.
Ah/ donne-moi ta main! qûe j’emporte avec moi La douceur d’être unie un moment avec toi.
Juliette! elle expire ah dieu! pere barbare?
Ta haine fit nos maux, c’elt toi qui nous fépare* Mais malgré toi, cruel, nous ferons réunis.