‹ Romeo et JulietteChapitre 4 sur 25 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Ç Outriez qae dans cet heureux jour,

De ces drapeaux , Seigneur , vous pœfentant l'hommage, Je m’honore à vos yeux au prix de mon courage. Formé lur votre exemple, éh vé par vos foins.,.. Capulet.

De ta haute valeur je n'attendois pas moins.

J’ai vu ton tvas Voinqueor répandant rérouvante, Porter par-tout la mort & remplir mon attente.

Je cotmois la vertu d'un cœur tel que le tien.

Sois témoin , tu le peux de tout notre entretien.

( à Juliette. )

Ma file, i en efl temps; je viens pourvous apprendre. Que le Comte Paris va devenir mon gendre.

S ns coûte il en elt digne; & le Ciel dès demain Lui verra pour j mais engager votre main.

J'ai tout confidéré l'intérêt, la naifTance, L’inteftimable prix d’une ii’uflre alliance.

Vous favez vos devoirs , j’ai promis; & je crois Qiril ne vous refte pi-s que d'accepter mon choix. Juliette.

Seigneur, j’avois per/é cuen lifant dans mon ame,

Le Comte avoit éteint fon espoir & fa flamme. Comment croite en effet qu’un mortel gén reux Dût briguer un hymen contraire à tous mes vœux? Quel efl r orc cet amour qui contre moi d’avance S eft a ripé eu devoir Ge mon obéiffance?

Ah! Seigneur» cet hymen , eu plutôt mon trépas,

Je connois vos bontés , ne s’achèvera pas.

JN’on, vous ne vpuGrez peine immoler votre fille.

Je veux contre le fort affermir ma famille.

Vous (avez les forfait & les féditions Qu'ont produit jufqu’ici nos triites fattions:

Si Roger par fa mort, fi par fa longue abfcence Montaigu, parmi nous, appaifa la’vengeance;

Ces haines de parti, l’orgeueil, la cruauté, Quoiqu’avec moins d'excès, ont pourtant éclaté.

Le temps qui détruit tout , n’a pas détruit leur caufe. Dans fon gouffre afToupi, c’efl un feu qui repofe. Bientôt, fi je m’en crois, de Volcan furieux D’horreurs & d'attentats couvrira tous ces lieux. D’un grand malheur prochain je ne fais quel augure Dans mon cœur attriflé fait gémir la Nature.

Déjà les Montaigus fe concertent entr'eux.

Obfcurs avant-coureurs de quelqu'orage affreux.

D incroyables récits , des bruits lourds fe répandent. J'ignore encor, ma fille, ou leurs aefleins prétendent. L'hymen de leurs complots détachant votre époux. Nous acquiert fes amis, & va l'armer pour nous.

Dans mon parti nombreux cette utile alliance Fixera la faveur, le crédit , la puiffance;

Lt ncs rivaux fournis, ma mai fon déformais Va rendre à tout l’Etat fa fplendeur & fa paix.

Comptant fur mon refpeft, fur mon obéiffance Vous n’avez pis, Seigneur, prévu ma refiflance.

Si j’ofois cependant pour la derniere fois Elever jufqu’à vous une timide voix ,

Je v us dirai, Seigneur, qu’à l’Autel entraînée,

Je vois avec horreur ce fatal hymenée ;

Que le trépas préfent feroit moins dur pour moi Que l’afpect d’un époux qui vient forcer ma foi ,

A qui je promettrois dans mon ame infidelle ,

Au lieu de mon anmur, une haine éternelle.

Seigneur, voilà quels font mes fecrets fentimens.

Pour unir deux époux, le Ciel veut leurs fermens.

TRAGEDIE

Je frémirai pour vous du crime involontaire Qu’en attenant ce Ciel vous feui m’aurez fait faire, Pourez-vous, m’arrachant de ce fein paternel,

Me voir, d’un pas tremblant, avancer à l’Autel?

Le bonheur d’une femme eft-il fi pea de chofe Que d'elle & de fon fort au hazard on difpofe?

Je fais quels font vos droits, je les connais trop bien; Maïs notre cœur lui feul eft-il compté pour rien? Mon frere dès ce jour, par un hymen illuftre .

De votre augufte nom doit foutenir le luflre. Laiffez-moi , pour partage, heureufe auprès de vous, Couier oes jours obfcurs , fans chaine & fans époux. Pour rompre un trille hymen, objet des mes allarmes, Vous avez vu mes pleurs: je n’ai point d’autres armes. Ordonnez de ma vie , & daignez me montrer Que c’elt un pere , hélas! que je viens d’implorer,

Rien ne peut différer cet hymen néceflaire,

Obéiflez

Juliette.

Seigneur

Quoi ! ma fille !...

Juliette.

Ah! mon pereï

Àinfi fans être ému vous regardez mes pleurs.

Crois tu que je me plaife à caufer tes malheurs?

Sous un ciel plus heureux, dans des temps moins con-* traires ,

J’aurois déjà fans doute exaucé tes prières ;

Mais je vois en tremblant que nos deux fa&ions Vont ranimer leur rage 8c leurs divifions.

Il en efl temps encor: que ton hymen prévienne Les malheurs de l’Etat, le fauve 8c nous foutienu?. Faut il te rappeller les forfaits odieux Donc nos cruels débats ont défolé ces lieux :

Ceg

ï4 ROMEO & JULIETTE ,

Ces mafiacres publias cet ho rible licence Qui par bonheur du moins précéda ta naiflhnce;

De leur jufle pouvoir nos Ducs dépoffëdés;

Nos Palais pleins dj morts, brû ans & ravagés;

Le ^apt , i'affaflînat devenus légitimés ,

Tous les moyens permis , dès qu’ils iervoient aux crimes N s partis renadlans tour-à-tourterraffés ;

Pour les trilles vaincus les écbaff. u s dreffés;

Leurs fils p acés près < 'eux pour voir mour r leurs peres ; Des enfans poignard s en embralfant leurs me res ,

Du fommet de nos tou^s les un nrécipités ;

Les autres d ns les dots par l’Adige e po.tés.

Le ifon plus aftre- x dévaflan- les familles;

Des iellrr s, pourfuivis & dvrés par leurs files; Nos "cmparts démolis nos temples enflammés,

Deux mil*e citoyens dans les feux cûfifùmés,

Et tout ce que jamais la vengeance en furie Aux mortels étonnés fit voir re bar' rie.

Voila tous les malheurs que tu dois pré\ enir. Attendrai-je en repos que tout prêts à s’unir,

Les Montaigus. .. .

Romeo.

Seigneur, qu’ils s'unifient enfemble.

Quel que foit leur complot, il n’a rien dont je tremble.

( montrant les drapeaux.)

Vous voyez devant vous ces rapea-.x glorieux,

Que de ce bras vainqueur j’emportai fous vos yeux.

Si pour fervit l’Etat j'ofai tout entreprendre,

Quels ennemis craindroi-je , armé pour vous défendre? Avant qu’un d’eux immole ou Juliette ou vous, j’aurai péri cent fois accablé fous les coups.

-De cette noble ardeur que j'aime à voir l'ivre fie!

J'y reconnois empreint le feu de ma jeunefle,

Mais crois- moi , Dolvédo : pour voir, pour juger mieux , La prudence & le temps m’opt trop ouvert les yeux.

TRAGEDIE

L’Etat & Ferdinand te doivent leur vi&oire:

Etouffant nos débats, mets le comble à ta gloire.

Par tes fages confeils en fécondant mes vœux,

Réouis enfin ma fille à l'hymen que je veux.

Fais-lui de cet hymen fentir tout l'avantage.

Pour immoler fon cœur donne-lui ton courage.

Parle, entraîne fon choix. Moi, je cours m’informer D 'un fecret important qui nous doit ailarmer. ( Iifort.)

S C E NE ir.

Romeo.

jA\Infi donc c’eft: trop peu de perdre ce que j’aime, Il faut qu’cà me trahir je vous porte moi-même; Qu'en faveur dun rival je déploie à vos yeux D’un hymen qui nous perd l'avantage odieu.

Ah ! plutôt ma fureur, fur ce rival barbare,

Me vengera bientôt du coup qui uous fépare!

Avant que dans vos bras

Juliette.

Seigneur, parce tranfport Croyez-vous adoucir ou changer notre fort ?

Que nous fervira-t-il ....

Romeo.

Vous n'avez pas fu dire

Ce qu'en de tels momens l'extrême amour infpire. Votre bouche & vos pleurs ont parlé foiblement? Que n'aviez-vous alors le cœur de votre amant ?

A votre place; ô Ciel!

Juliette..

Et que falloic-il faire?

Ais-je du m’oppofer aux volontés d’un père ?

Ses droits, , • , , a

Romeo.

Ses droits. Madame! & quoi donc nos parens, Sont-ils nos défenfeurs , ou font-ils nos tvrans?

A quel titre ofent-ils, difpofant de nous-mêmes, S'arroger fur nos coeurs l'autorité fup ême?

Et qui de nos penchans doit juger mieux que nous ? C'eit l'orgueii offenfé qui produit leur courroux.

Ces cruels

Juliette.

Ah' Seigneur, l'excès de votre flamme Sans doute en ce moment vient d'égarer votre ame. Vous fuivez la douleur d'un premier mouvement, Erreur trop pardonna le aux tranf o ts d'un Amant. Penfez-vous qu'il foit ibre aux enfans ténvraires De s'unir aux Autels, fans l’aveu de leurs peres?

Ah ! de nous rendre heureux ces bienfaiteurs ja oux, Mieux que nos pallions'. favent juger pour nous.

Pour nous fur l'avenir le pafle les éclairé,

Oü peut fein .re l’amour, leur tendreife eft fincere;

Et ce pouvoir fi granH , reilraint par leur bonté, Songeons à tous leurs foins, ils l’ont bien acheté. Mais, que dis-je? Seigneur, votre ame impérueufe. Trop prompte à s'enflammer, n'eil pas moins vertueufe Confidérez plutôt....

Romeo.

Ainfi vous excufés,

Lâ main par qui nos nœuds font à jamais brifés,

Juliette.

Je gémis comme vous ,mais comment vous entendre Accufer devant moi le pere le plus tendre ? N'avea-vous pas fend combien fa fermeté.

Même en me condamnant, coûtoic à fa bonté?

Quel reproche après tout avons nous à lui faire?

De nos feux innocens connoit-il le myltere?

Il me traîne à l’Autel , mais s'il m'y faut aller ,

Ce n'eft qu’à l'Etat feul qu'il me peut immoler.

Son ame

' TRAGEDIE

Romeo.

^ Il eft trop vrai , j’avois tort de me plaindre. Vous-même à cet effort, vous devez vous contraindre. Quoi! demain mon rival deviendra vocre époux?

Ec moi, né Montaigu, moi qui vivois pour vous,

I Qui tantôt même ici , content, couvert de gloire, Dépofois à vos pieds mon cœur & ma viftoire ;

Je verrai donc, ô Ciel! un rival odieux Ravir tout mon bonheur, en jouir à mes yeux? Conquérir lâchement un objet plein de charmes , Acquis par mes exploits , mérité par mes larmes! Oui, Madame, il eft vrai: mon cœur défefpéré ,

Dans de pareils malheurs, n’eft pas fi modéré:

Je fens ce que je perds, je vois ce que Ton m’ôte: Vous exercez fans doute une vertu plus haute.

Votre triomphe eft grand , j'en conviens ; mais je croi Que vous pouviez fans honte en gémir avec moi. Juliette.

Arrête , Romeo ; connois mieux Juliette,

Tu crois que je jouis d'une paix fi parfaite?

Regarde. . .

Eh ! quoi ! tes pleurs. . .

Juliette.

Je voulois les cacher ;

Mon cœur, les rerenoic, tu les viens d’arracher.

Ah! fans bleffer l’honneur, fi le fort qui m’outrage. M’eut réduite à montrer ma flamme & mon courage. Va, j’aurois fu pour toi les prouver à mon tour.

J’ai moins d'emportement , ingrat , j'ai plus d’amour. De ce dernier moment goûtons au moins les charmes. Melons en nous quittant nos douleurs & nos larmes, Et fois fûr que ce .cœur, où toi feul as régné,

'Par aucune autre ardeur ne fera profané.

Romeo.

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