SCENE PREMIERE
Romeo.
Oui , Ferdinand, Madame, exauçant mes prières j,' Veut réconcilier nos maifons & nos peres.
Il prévient leur querelle, il veut voir à jamais Régner dans les Etats la concorde & la paix.
Il doit venir ici , Montaigu doit s'y rendre.
Et fi ce doux efpoir ne vient point me furprendre* Sa tentative adroite 8c fes efforts heureux Réuniront bientôt ces vieil’ards généreux.
D’un fi grand changement j’ai conçu l’efpérance; Mais fitôt qu’à nos yeux leurs cœurs d’intelligence Auront éteint leur haine , abjuré leur courroux , Dans ce même moment , je tombe à leurs genoux* De ma naiflance ; lors j’éclaircis le mvftere.
On faura qui je fuis, j’embrafferai mon pere,
De notre hymen facré les infaillibles noeuds Confrondrout leurs maifons, leurs intérêts, leurs vœux
Mais quelque fentiment de crainte & de trifteffe Vient fe mêler pourtant à ma vive afégreffe.
En fortant d’avec toi, fans l’avoir pu prévoir ,
De mon pere, un inilant, le hazard m’a fait voir. Il ne m’a point connu. Le temps fur fon vifage
TRAGEDIE . *r
A tracé fes fil rs . a gravé Ton outrage. ^
Son état dép viable annonçoit fes malheurs,
Et ies cheveux blanchis ont fait couler mes pleurs. Q:;et effroyable fort a comblé fes miferes?
Je tremble à m’éclaircir du defiin de mes freres,
Nais en me retrouvant , fon cœur trop enchanté Consentira fans peine à ma félicité.
A notre- amour enfin , le Ciel n eil plus contraire» Juliette.
Pourrois je, Roméo, te faire une prierez
Romeo.
Une priere , ô Ciel ! Ah ! connois mieux tes droits, Et donne à ton Amant tes fouveraines loix. Juliette.
Tu vas voir Montaigu : ton ame en fa préfence.
Des doux effets du fang fentira la puiflàn e ,
Il ne faut qu’un moment: dans un premier tranfport Tu lui déciarerois ta naiffance & ton fort.
Et s’il nous confervoit une haine éternelle,
Aux vœux de Ferdinand s’il fe montroit rebelle. Reconnu pour fon fils, ton devoir contre nous Te forceroit alors d’embraffer fon courroux S’il fe rend, fois fon fils & reprends-ta naiffance ;
Mais s’il ne fe rend pas , garde encor le filence. Peux-tu me le promettre?
Romeo.
Oui.
Si dans ce moment
Ton amour dans mes mains en prêtoit le ferment.
Romeo.
Je jure par mes feux, par toi, par Juliette, D’exécuter ton ordre & la loi qui m’eft faire.
PuifTe ce Ciel vengeur , fi j’enfreins cette loi ,
Porter à mon rival ta tendreffe & ta foi!
Juliette.
Il fuffit. Mais on vient: c’eft le Duc & mon pere.