ACTE QUATRlàMS
remercie pas, et je ne suis pas joyeuse... Eh bien, ma mignonne, ne me faites point de remerdments, ne soyez point joyeuse; tout comme il tous plaira : mais préparez vos jambes pour jeudi prochain, et disposezvous à aller avec Paris à Téglise de Saint-Pierre, ou je vous y traînerai moi-môme.
Mon bon père, je vous en conjure à genoux; écoutezmoi avec patience, seulement un mot.
CAPULET
Aux enfers, jeune effrontée, fille rebelle î Je te le répète : ou rends-toi à Téglise jeudi, ou ne me regarde jamais en face. Ne parle pas, ne réplique pas, pas un souffle : les doigts me brûlent d'impatience... Eh bien, ma femme, nous nous sommes crus heureux que Dieu ne nous eût donné que cet unique enfant : maintenant je vois que c'en est encore trop d'un, et que nous avons reçu en elle notre malédiction. Loin de moi, malheureuse r
LA NOURRICE
Que le Dieu du ciel la bénisse ! Vous êtes blâmable, seigneur, de la maltraiter ainsi.
CAPULET
Allons, contenez votre langue, dame Prudence, allez faire la savante avec vos pareilles, allez.
LA NOURRICE
Ce que je dis n'est pas un crime.
CAPULET
Taisez-vous. Qu'est-ce que vous marmottez, vieille folle; allez débiter vos proverbes sur la tasse de votre commère; nous n'avons que faire de tous ici.
LA SIGNORA CAPULET
Vous êtes trop vif.
CAPULET
Gela me met en foreur : le jour, la nuit, à toute heure, en tout temps, au travail ou au jeu, seul ou en compagnie, toujours soucis en tête pour la voir mariée. Et aujourd'hui, après l'avoir pourvue d'un gentilhomme de noble parentage, de belles manières, plein de jeunesse, rempU des phis brillantes qualités, aecompli en tout, tel que la pensée même peut sou-
48 ROMÂO ET JULIETTE
haiter un mari; et avoir une malheureuse écervelée^ une mignarde toujours plaintive, qui, dans le moment où la fortune s'offre à elle, vous répond : Je ne veux pas me marier. — Je ne peux aimer. — Je suis trop jeune. — Je vous en prie, pardonnez-moi. — Oui, oui^ si vous ne voulez pas vous marier, je vous pardonnerai; allez vivre où vous voudrez; vous n'habiterez toujours pas avec moi. Songez & cela, songez-y bien : je n'ai pas coutume de plaisanter. Jeudi approche : mettez la main sur votre conscience; avisez-vous. Si vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon ami ; si tu ne l'es pas, va à Taventure, meurs de misère et de faim dans les rues : car, sur mon âme, jamais je ne te reconnaîtrai, jamais rien de ce qui m'appartient ne te fera du bien. Compte là-dessus, et songe bien que je ne violerai pas mon serment, (ii sort en colère.)
N'est-il donc point au haut des cieux de pitié, qui voie l'excès de mon chagrin? 0 ma tendre mère! ne me rejetez pas loin de vous : différez ce mariage d'un mois, d'une semaine; ou^ si vous ne le voulez pas^ faites donc dresser mon lit nuptial dans le triste tombeau où gît Tybalt.
LA SIGNORA CAPULET
Ne me parlez pas, car je ne vous répondrai pas un mot. Faites à votre gré; tout est fini entre vous et
moi. (Elle s'en Ta.)
0 Dieu! — 0 ma nourrice! comment détourner ce malheur? Mon époux est sur la terre; ma foi est dans le ciel : comment reviendra-t-elle sur la terre, jusqu'à ce que mon époux quitte ce monde, et me la renvoie libre du haut des cieux ? — Consolez-moi, conseillezmoi. — Hélas, hélas I que le ciel se plaise à exercer un jeu cruel sur une créature aussi faible que moi! Que dis-tu, nourrice? N'as-tu pas un seul mot de joie, quelque consolation, ma chère nourrice?
LA NOURRICE
En vérité, voilà la seule. Roméo est banni; je gagerais l'univers contre une obole, qu'il n'osera jamais revenir vous réclamer; ou, sll le fait, il faudra que ce