‹ Romieu et CourchampsChapitre 21 sur 54 · A M. ROMIEU, PRÉFET · texte numérisé non relu

A M. ROMIEU, PRÉFET

Te souviens-lu de ces Icmps de folie

Où, gai viveur, la nuit comme le jour,

Tu cultivais dans une longue orgie

Et le Champagne, et la trulïe et l'amour ?

Mais aujourd'hui que loin des vieux scandales.

Tu sais régir, d'un titre revêtu,

Gardes ruraux et routes vicinales,

Dis-moi Homieu, dis-moi, t'en souviens-tu?

Te souviens-tu des repas délectables Que tu faisais au Café Périgord ?

Lorsque le soir tu roulais sous la table. On t'emportait le matin ivre-mort.

Convive alors des meilleures cuisines, De tout bon mets tu savais la vertu ; Mais aujourd'hui que chez le roi tu dines, Dis-moi Homieu, dis-moi, l'en souviens-tu?

S'il t'arrivait certains jours de ripailles De marcher seul et sans les pieds d'autrui, Avec amour tu rasais les murailles.

Dans chaque borne implorant un appui.

Mais aujourd'hui ce n'est qu'en politique Que l'on te voit suivre un chemin tortti.

J'aime encor mieux ton ancien pas oblique

Dis-moi Uomieu, dis-moi, t'en souviens-tu ?

Te souviens-tu des danses égrillardes

Des bals masfjués où tu nous enseignais

L'art d'accoster bergères et poissardes,

Jojeux pierrot ou jocrisse niais?

Mais aujourd'hui, d'un habit de [)arade,

Triste j)réfet te voilà revêtu.

C'est seulement changer de mascarade...

Dis-moi Uomieu, dis-moi, t'en souviens-tu?

Quand ta moustache innocemment frisée Sur ta cuiller prélevait son butin, On vit souvent ta poitrine arrosée Des vins mousseux et des jus du festin. Mais aujourd'hui que tu vis sans moustache Sur ton habit plus fraîchement battu.

La croix dhonneur couvre les autres taches... Dis-moi Iloniieu. dis-moi. t'en souviens-tu^

En ce temps-là, de francs et gais compères. Tu te vovais environné, fêté, Mais aujourd'hui valet des ministères Aux grands du jour tu vends ta liberté. Fuis ces tyrans, toi qui toujours trébuches ! Mieux vaut encor, c'est un point rebattu, Avoir affaire aux bouteilles qu'aux cruches... Dis-moi Uomieu, dis-moi, t'en souviens-tu ?

Ces strophes auraient pu t>tre utilisées pour chanson de noce, et nul doute qu'elles n'eussent obtenu un certain succès aux repas des liançailles. Roniit'u se remariait donc? Oui. Il ('lait donc veuf"? Oui. Ces événements furent tellement secondaires dans sa vie apritée que nous en parlons incidemment, sans chercher à connaître si ses deux épouses étaient bien tombées en le choisissant. Le fait (ju'on tombe n'indicjue-l il pas obliiratoiremenl une douleur? Sa première femme née Villemain, aj)rès hii avoir donné un fils', mourut à Périixueux et le veuf plus ou moins inconsolabh' (|ui ne faisait rien comme tout le monde, eut à propos des funérailles un»» vive discussion avec la paroisse. L'évèque dut préstMilei- des excuses ofli-

1 Fran»;ois-Edouaril Komiru. lu- ;i Loriout le 3t mai 18i9.

cielles à M. le Préfet qui le reçut en grand costume. Les mauvaises langues prétendaient qu'à cette audience, il fredonnait un air guilleret entre ses dents, sans doute la chanson le Pape est gris.

Après un veuvage sans nuages, Romieu éprouva le besoin de convoler en secondes noces. Bis repetita placent î II épousa M"'' Marie Dubreuil de Saint-Germain laquelle devint plus tard la femme de Pliilarète Chastes, de ce môme Ghasles qui nommait son prédécesseur tin bouffon sec ^ On pense bien que semblable aventure n'avait pas lieu sans qu'une trompette de la publicité ne lançât quelques notes. Ce fut la Mode du 1"' décembre 1838 :

« M. Romieu se marie. Nous tenons de bonne source que ce n'est pas, comme on pourrait le croire, avec une bouteille de Champagne.

« Depuis que son mariage est décidé, M. Romieu est ivre de bonheur. D'une manière ou d'une autre, ne faut-il pas qu'il soit toujours dans l'ivresse. »

Le conjungo produisait sur le solide Auguste un effet doublement salutaire, il maintenait son appétit et sa gaîté. Roger de Beauvoir raconte qu'un soir où tout Périgueux dormait, on entendit de joyeux éclats de rire dans l'auberge du Lion d'argent qui portait cette devise : « A Saint Polycarpe^ préfet des Gaules sous César. Trois dandys parisiens, de passage dans cette ville, en surgirent bientôt pour humer Tair et briser

1. 8ec... Quelle erreur. M. Chasles ! De son second mariage Romieu eut une (illc Blanchc-KIisc-Gabrielle-Auguslinc (jui naijuit à Périiîueux le 24 lévrier 18i0.

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quelques réverbères, d'après le principe Je Brillai- Savarin (jui dit : « Cassez les réverbères et les bouteilles, les réverbères parce qu'ils ne valent pas les bougies de l'b^toile, les bouteilles parce qu'il est indig-ne de céder à un autre la maîtresse qu'on vient d'avoir. » Arrivés rue de la Préfecture, les compères lancèrent plusieurs pierres sans succès, lorsqu'une voix sortit de l'ombre : « Vous vous y prenez mal, Messieurs, il faut attaquer du côté gaucbe comme ceci. » En môme temps le quidam parut, ramassa un caillou et le verre quadruple vola en éclats. « Bravo ! Bravo ! » crièrent les bambocbeurs. L'étranger se déroba en triom|)bateur modeste et s'évanoiiil par la porte de la Préfecture. « Mais c'est Koniicii I » s'exclamèrent les autres, C'élail lui en vïW^i nionlranl aux étrangers l'babileh' d'un jut'lVl dans l'exercice de ses roiK'lions. Inutile de diir (jue le iap|u)il du coniniissaire de police présenté le lendemain lut mis au panier, el j»eul-('li-e ledit commissaii«» reeul-il une sévère admonestai ion pour niani|ue <le sui\ cillanee. I^es trois graillaids lu' pui'enl l'emereier sui" place Homieu de celle leçon de balisi iijue, mais ils eurent tout loisir de le l'aii-e dans la capitale. L'babilu»' de (lobillard n'ouldiail pas les soupers du C.alV' de Paris, ni les soujieui's d'aulrelois doni (|uel(|ues-un-> n'asaienl pas encoi'e dt-leh''. Sa jti'«''senc«' leui' douuail un \ t'iilable coup de louel, son enliain ('-lail le clairon de nouNcaux assauts gaslrononiiques, sa \«'r\e li'lincelle (|ui allumait les feux daililices tir«'*s par Tespril <Hi la lolie. ('/est aprî'S une iV'te noctuiiu» en IS!V.>

(jue Lautour-Mézeray, qui n'en faisait pas étal, commit ces deux vers sur son ^ai camarade.

Lorsque Romieu revint du ■Monomolapa Paris ne soupait plus et Paris resoupa

A ce distique connu, un ami anonyme de Romieu ou bien Romieu lui-même répondit par celui-ci que je n'ai jamais vu signalé, malg"ré son harmonie pâteuse V

Au Monomotapa peu prennent des repas

Et quand Romieu revint, Paris ne soupa pas.

L'exil au Monomotapa ou à Périgueux ne nuisait en aucune façon à l'estomac préfectoral et le grand chef de la Dordogne apportait à Paris des réserves de santé qui lui permettaient de terminer à cinq lieures du matin ses travaux essentiellement administratifs dans les cabinets particuliers de Tortoni, de Hardy ou du Café Riche. Romieu buvait mais il savait aussi manger. Souvent il lorgnait d'un œil d'envie les merveilleux étalages de Chevet, etcertain jour dit à Beauvoir : « Si les troupes françaises avaient vu cela en 1815, elles auraient gagné la bataille de Waterloo ». Certes, la perspective d'un pareil festin aurait électrisé l'armée avant le combat. Alphonse Karr, qui avait été rédacteur au Figaro en même temps que Romieu, ne pouvait oublier, dans ses spirituelles Guêpes, ce préfet

1. Extrait dune lettre de N. Roqueplan du 1- décembre 1855 (collection de l'auteur).

de Cocagne. On lisait dans le numéro de février 1840 : « Il a ordinairement le bonheur d'être retenu dans son département par les devoirs rigoureux de sa position pendant les heaux lîiois de l'année... Mais aussitôt que riiiver descend des sommets glacés des montagnes, aussitôt que les premiers archets glapissent dans Paris, aussitôt (jue les concerts, les soirées et les bals s'organisent, il ai-rive [)ar une singulière coïncidence (jue la présence du préfet devient indispensable dans la capitale.

«... Paris S(; réjouit de le revoir cl lui dit : « Sois « le bienvenu. » Pour lui il cluTcbe, avec une infatigable persévérance, les gens ({ui pcusciit être utiles ;i son département. 11 les cherche partout, dans les soirées, dans les bals, dans les raouts; car en cette saison, ce n'est (jue là (ju'on peut trouver son monde. Qu(d(|uefois il poursuit ses recherches laborieuses jusqu'au milieu de la nuit ; il les suit dans leurs mouvements, dans leuis (h'Iours, dans leurs \ aises, il ne recule ni devant les insonmies, ni (le\anl la ialiuiie el les suites des festins tardifs. 11 tau! »|ue les allaires du dépaiteiiieiit se fassent.

« I*uis {|uaii(l 1 lii\er s'est écoule dans celte \ ie di fatigue et (r;iliiit''i:al Ktn, (juand la [miliiiie se!il b besoin tl'uii air pur, le depaileuienl de la Dordognt rapp(dle son cher adnnnislialeui\ le (le\(tir le r^'clam» v\ il ne coiniail (|ue le devoir : il (|uille courageuse ment les j)laisiis (|ui cessenl . les bals liins. b*s bougies éteintes, les gbices ai>sorbees. les gâteaux engloutis les lennues pàb-s el laiH'es; lien ne lanèh', il s ai-

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raclio à tout, il part et arrive dans son endroit oia il restera tout l'été. »

Ces observations n'étaient pas bien mécbantes, cependant Romieu accusa cette fois le coup porté. Il aimait beaucoup Alplionse Karr, sympathie partagée, et lui écrivit une lettre spirituelle oii figuraent ces mots : «... Vous croyez faire des plaisanteries innocentes. Eh bien, vous vous trompez; mon beau-père est abonné aux Guêpes ei leurs remarques lui rappellent trop vivement les préjugés qu'il a du combattre pour me donner sa fille ^ ». Ne voulant pas contrarier son ancien confrère, Alphonse Karr observa désormais le silence. Ceci ne veut pas dire que Romieu obtint la tranquillité nécessaire au foyer conjugal; le Charivari^ journal officiel de Son Excellence reprenait la thèse ci-dessus (numéro du 15 novembre) et terminait son article en signalant la déchéance du Napoléon de la farce que menaçait un prochain Waterloo.

Romieu n'était pas seul à être frappé par les grêlons épigrammatiques, ses amis de fête ou de gouvernement ne se voyaient guère plus épargnés. Les envieux, et il y en avait parmi les compagnons d'autrefois restés en panne, pardonnaient difficilement à leurs complices arrivés. Malitourne, cet agréable écrivain, ce soupeur d'une malice douce, charmante et voilée, subissait alors de petites notes quotidiennes que le Charivari distillait assez drôlement sous des titres suggestifs "^

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