Le Spectre rouije fui tnuluit on plusieurs langues
car ces jeux-là vont devenir sang-lants. (p. 41.) « Vous avez, ô bourgeois, souillé de sang le début de votre œuvre. Ce sont vos avocats Robespierre et Danton qui ont appris le meurtre au peuple. Leurs successeurs ont achevé cette éducation qui maintenant est devenue universelle. Mais le peuple s'y prendra lui à sa manière. Il fera les choses en grand, sans souci des formes, et surtout sans souci des principes que vous lui avez ôtés. A votre Déranger tombé dans l'oubli, il a substitué son Pierre Dupont que vous ne connaissez pas peut-être, et dont les refrains éclatent chaque jour dans un milieu de cabarets. C'est le tam-tam de la révolte du pauvre, c'est la tempête des appétits soulevés, c'est ce noir orage qui échappe à vos yeux au milieu de votre demi-lune où vous croyez tout voir dans le cours de la rente et dans les articles de vos journaux, (p. 67.)
« La force est dans Tarmée, là et non ailleurs. Quiconque espère en dehors de cet unique secours se trompe. Il faudrait pour qu'il en fût autrement que la croyance existât chez le peuple aux lois et à la manière dont on les fait. La risible fiction des majorités ne trompe personne. L'arithmétique est un procédé trop sec de gouvernement. 11 n'y a moyen ni de s'y séduire, ni de s'y enthousiasmer: le simple bon sens suffit à ne pas l'admettre. Il faut chercher ailleurs la fin des crises, (p. 74.) »
Le coup portait juste. Ce fut une explosion de courroux, d'anathèmes, de lardons et de brocards. Eugène Pelletan disait dans la Presse du 20 avril 1851 :
ROMŒU 1^5
« M. Romieu s*est trompé. L'ordre comme il l'entend n'est pas à Vincennes, il est au Père-Lachaise.
(( Voici ce que je vous prédis pour l'an prochain ; Le peuple votera. La république aura six millions de voix de majorité. Vincennes enverra ses munitions à la frontière et quant à la vénérable tour qui représente les vieux temps de force, savez-vous ce qu'elle contiendra? Le futur César de M. Romieu. »
Il était bien mauvais prophète M. Pelletan ! Après lui Emile de Girardin rédigeait un long artich' A gui ia Responsabilité (la Presse du 2 mai) où se lisaient ces phrases :
« Accuser par anticipation de la révolution future ceux qui effraient la conscience publique par hi violence de leurs discours, de leurs articles ou (h- leurs proclamations, c'est commettre un contre-sens, c'est trahir qu'on a des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir.
« AL Marc Dufraiss»» a mieux servi «laus celle session par un seul discours la cause léuilimiste (jue M. BeiTNrr pai' toul ce (ju'il a pu dire \a\ l'clour, M. Romieu a plus fait pour le [)i*oi;rès «lu socialisme par la publication du Sprc/rr rouge (jue tous les socialistes avec leurs journaux el leuis li\ res Telle est la loi du halaïKMcr polili(|ue. DJ'S (ju'on connaît celle loi, aucune en-eui* n'est plus possible,
<( Telle manière de vanter les i é\ olut ions les retarde ; telle autre maniî're «b' les insulter l»»s |ir«''eipile. »
Les rovalisles ricanaient dans la }fo(/r :
u M. Komieu est toujours resté cet homme dont le
nom est inséparable du subslanLif lampion. Autrefois il le déposait à minuit, aujourd'hui il le promène devant les pas de la France. « Suivez mon lampion, Madame, il vous éclairera. »
(c Hier il s'appelait VEre des Césars, aujourd'hui il s'appelle le Spectre rouge; ce n'est qu'une variante. La lumière qu'il projette s'étend toujours du côté de l'Elysée. Le spectre va vous dévorer, courez bien vite. On sait le reste, César est au bout... etc. (12 avril).
(( Merci, M. Romieu, votre livre aura plus que vous ne le pensiez servi notre cause. 11 aura fait d'avance une épuration difficile et dan^^ereuse au moment de la lutte, utile, nécessaire même avant de l'entamer... Nous ne sommes pas de ceux qui font un crime à l'auteur de ces tableaux sinistres » (23 avril.)
Selon le point de vue auquel on se plaçait, le pamphlet servait également la cause socialiste, la cause royaliste et la cause bonapartiste. Heureux pamphlet ! Néanmoins le Corsaire goguenardait :
« Ah! M. Romieu, vous jadis si plein de joyeuseté, vous voilà évoquant les spectres, quitte à faire mourir nos bonnes de frayeur. Enfant! (2 mai.)
« Le Spectre rouge de M. Romieu commence à avoir la jaunisse. Il a peur de n'avoir pas fait assez peur. » (4 mai.)
Enfin le Charivari ne manquait pas de dire son mot :
(c Le Spectre rouge va paraître Ce titre rappelle
les beaux temps de M. d'Arlincourt. Si nous croyons
ROMIEU liT
les amis Je l'auLeur, le tableau Je 18o2 que trace Coco Romieu est véritablement effrayant, trois typographes sont tombés en faiblesse en le composant. (1'^^ avril.)
« Lorsque vous aurez eu le courage Je regarJer en face le spectre de Coco Romieu, sous le rouge Jont il a enluminé ses joues, vous retrouverez la blanche farine Je l'ancien pierrot Jes bals masqués Je 1825. (12 avril.)
Le D' Véron qui soutenait la polit icjue Ju prince tout en la critiquant, qui galopait à l'empire tout en reculant, qui poussait ses rédacteurs tout en les retenant, le D' Véron ne pouvait lâcher son ami Romieu. Mais comme il ne voulait pas approuver comjJèlement ses théories violentes, c'est Boilay qui se ciiargea d'écrire dans le Constitutionnel des 21 et 22 avril :
«.. La moralité de l'apologue n'est pas consolante, tJlr nous conseille de prendre pour (]or[)S législatif un parc d'artillerie, pour constitution cl j»oui- lois Jes canons et Jes boulets. Ainsi résumée, la conclusion est si excessive (ju'elle a tout l'air J une extravagance.
(( Il y a Ju vcai dans les JétaïU. mais la pensée générale Ju li\re esl un fanlOme .. L'oj)posilion a Jil, elh^ Jevrail dire (jut» celle tlu'oi ic Je césarisme était une iib'e napoléonienne et qu«' ci'lle iih'Jilalion hislori(|ue d'un solilairt» était un jdan coneeité du (iouvernenient. D ailleurs M. Romieu <\\pos«' lo\alement (jue ses conceplions n'aj»parliennent (ju'à lui seul. «
Je m'excuse de (h'rouler sous les ncuv du lecteur «le nitinlii-cuscs cilalions (jui me paraissent utiles, car
le Spectre rouge futTœuvre capitale de Romieu. Pour se faire une idée de la colère qu'elle suscitait dans le clan républicain, on n'a qu'à lire aujourd'hui l'article (jue lui consacre le Grand Dictionnaire Larousse si connu pour sa partialité. Montrons des échantillons :
«... Celte brochure fameuse lancée comme un épouvantail pour préparer le coup d'État, les proscriptions, la prise de possession de la dictature, comme Tavait fait VEre des Césars^ a laissé son nom à une manœuvre politique toujours employée avec succès et qui consiste à effrayer les populations par la perspective d'excès révolutionnaires afin de les engager à se jeter dans les bras du despotisme; en un mot, agiter le spectre rouge, c'est faire un appel grossier à la peur, c'est exploiter l'effroi au profit des ambitions dynastiques et des factions révolutionnaires.
« Romieu... on connaît ce personnage à la fois sinistre et burlesque, usé par une vie de débauches dont le retentissement est venu jusqu'à nous, qui avait noyé dans toutes les espèces d'intempérances des facultés certainement très remarquables. Sa nomination comme sous-préfet et préfet avait été un scandale sous Louis-Philippe et la République devait écarter ce Trimalcion, car son honneur est d'être condamnée à respecter la morale et cette espèce d'individus ne trouve sa place naturelle que dans les monarchies... Il ne croyait à rien qu'à la fortune et crut terminer sa carrière par une dernière et fructueuse mystification. Il inventa le spectre rouge... Ce factum insensé se termine ainsi (citation)... Ceci donne une
idée de ceUe œuvre d'un scribe vénal et d'un cerveau dévoyé. »
(( Le rhéteur et le boullbn sinistre (jui émettait ces idées était un familier de FÉlysée et elles ont trouvé en partie leur application dans les fusillades, les proscriptions et dans le l'établissement du pouvoii' absolu. »
Hé mais ! avec (juelques violentes interruptions pour l'appuyer : Canaille ! ... Vendu!... Et le 1^ décembre?... Badingueiimrd ! voilà un morceau (jui. à la tribune de la Chambre, aurait bien son petit succès. Les lecteurs osant j)référei' au citoyen Co- (juardeau ou au citoyen Killardel le «irand écrivain que fut Louis Veuillot, croiront plutôt le jujiement (jue ce dciiiici- portait sur le Spectre rouge dans \ l /tivers du II avril 18. 'ji :
«La vigueur du style y égalela viiiueurdc la pensée. On ne pcul diic |»lus (h; chostis en moins de paiics ni les dire avec une pins iiiàle clocjuence. C'est un mauvais sij;'ne jioui' la soci«''lé (ju'il faille pousser à ses oreilles de tels cris d alaiiiies. (îeux à (|ui lOn est conliainl de parler si liaul n'eiitendiont (|iie la loudre. »
Veuillol (jiii ne renconli'ail Koiiiieii que «le h»iii en loin avjlil reiuuu* a\'ec Un depuis deux aimées seulemenl I) apii-s une noie de sa coirespondance. l auteur du Sjtcclrc n>tf(/r jcunssail d une telle inllu«'nce sur Louis Napoléon (|u"il lui a\ait lait ai'i'ejiler le principe de supprimer plus tard tout enseignement d'Llal. et un piojet dans l'e sens lut menu- iM'di^é. Mais il la lin de |S!»l, I mstiiictiini puldH|ue était fi»r-
tement délaissée pour des questions plus urgentes, la lutte s'aggravait entre l'Assemblée et le Président et les Français anxieux se demandaient qui des deux allait mettre l'autre dans le sac. Il fallait que le duel entre l'ordre et le désordre se terminât rapidement. Grâce à l'habileté du Prince, grâce à l'énergie de ses amis, grâce à la haine si justifiée de l'armée pour les hâbleurs parlementaires, l'acte sauveur du Deux Décembre vint rassurer les honnêtes gens et donner à la France un pouvoir fort et respecté. Une fois les socialistes désarmés, on prépara une muselière pour la presse. Certes l'opération se fit de façon un peu militaire, mais combien elle avait du bon. Toute création de feuille politique, toute installation de directeur, de gérant ou d'administrateur était soumise à l'autorisation préalable du Gouvernement ; les articles dangereux ou simplement désagréables se voyaientfrappés d'un premier avertissement, le troisième entraînait une suspension de deux mois. Mille petits délits relevaient du ministère ou de la préfecture. Critique des séances de la Chambre. Contravention. Oubli de publier les documents administratifs. Contravention. Colportage de fausses nouvelles. Contravention. La vigilance du rédacteur en chef devait sans cesse être sur le qui-vive.
Comme journaliste Uomieu éprouva certainement de l'irritabilité devant ces mesures sévères, conmie homme il ne put que s'en louer. Tai'divement la tran- (juillité naissait. Plus de brocards, plus de calomnies, plus de sarcasmes, le Corsaire et le Charivari ne souf-
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fiaient mot. Ce (h'riiin- imprimait, 1<; 24 février 1852, un article sur les Hannetons de Li'iheck^ et le nom célèbre n'y [i{2:urait même pas. Cruelle Jémanp^eaison ! D'autant plus cruelle (jue le Moniteur du 2G publiait la nomination de l'ex-préfet à la place de Diiecteur des Beaux-Arts. Si b's [)elils journaux ne commentèrent pas ce décret, nous savons de quelle façon l'accurillil Vi(d-Caslel : « Romieu remplace Guizart aux Beaux-Arts ; c'est une oie relevée de p:arde par un renard. » Nous savons aussi ([ue le comte Horace bombai'dé conservateur du Louvre pai* le Prince, en avait ressenti (juebjue dépit el (jii('l(|ue aigreur (jui se manifestaient dans ses notes. Misantbrope irrité de déboii'es souvent ima^i^inaiies, il ('Ft)y;iit (juc tous les gens arrivés conspiraient contre lui et. malgré sa sérénité iière, ses cabiers débordaient du ti<'l dont son àme soutirait.
Le 1") a\iil IS!>2, il un diner clie/. la princesse ALitliilde. il (''louHa de l'age en «'coulant les lli(''()i-ies de JN'i'sigMN , niinislre de rinl«''iieur. (|ui disait : « .rein|»lt)ierai loule mon mllueiicc cl loule ma tenacit«'' à ce «jue la gi'aiide galerie du Lou\ re soil eonsa ci'ée au logenieiil des liui"eau\ d un ^\v> minisli'res. Il est in'cessaii'e de coneenl ler Ir pou\oM". de reuini' le> di\(M'ses admiuisli'alions dans un ceiili'e conuuun ijui devu'inie connue 1 lunnense casrrne où le (lou\«'nu^menl si«''gera axce tous ses mo\ens d arlioii. - .Nieu- \N cikeike pi(''senl «-lail lixide de coli'it* à l'audition de ces nH)nstiuosil(''s, el N'iel-Casiel ajoute : ». . Homieu. le làclie Uomieu, indigne du poste de diieelcui' d. •>
Vd ROMIKU
Boaux-Arts, Romieu l'ancien matassin de Véron approuvait le ministre et le soutenait avec sa souple platitude de courtisan de la fortune. Il aurait volontiers proposé à la signature de M. de Persigny un arrêté pour proscrire les arts et les artistes comme les plus acharnés ennemis de Tordre social. Romieu dans cette ignoble parade, représentait le gamin de Paris, les tricoteuses deja guillotine qui suivaient les condamnés du tribunal révolutionnaire en leur lançant des injures et de la boue *. »
Viel-Castel est bien dur pour son ami Romieu, car la presse spéciale accueillit avec bienveillance le nouveau Directeur des Beaux-Arts dont elle vantait le goût très fin et très solide. « Il connaît son monde, c'est-à-dire tout Paris, écrivait ï Artiste [V février 48o2) et s'il se trompe sur les hommes et sur les choses ressortissant de sa direction, il se trompera en connaissance de cause". » Malgré la bonne volonté de son prédécesseur, M. de Guizard, celui-ci était resté trop peu de temps en place pour avoir pu faire autre chose que de poser les jalons des travaux futurs, et Romieu se trouvait devant un terrain déblayé des ruines accumulées par la révolution de 1848, mais devant un terrain à peu près vide. Il s'agissait de le peupler. La première mesure fut l'application de ce principe trop méconnu en vertu duquel le fonds des Beaux-Arts doit servir à encourager les artistes plu-