CHAPITRE IV
On ne trouve pas chaque jour un prince russe en goguette ou un dandy enterrant sa vie de garçon. Pour s'offrir le vieux vin quotidien et même le canard aux perles mensuel, le gourmand devait travailler à force, donnant des articles à la Mode, à la Gazette de France, et surtout aux publications héraldiques. Afin de sustenter sa renommée, il collaborait aux Français peints par eux-mêmes (t. I) où sa signature avait l'avantage très rare de s'étaler en toutes lettres. Son article les Duchesses vaut la peine d'être lu et si j'en donne cet extrait, c'est parce que ces pages représentent du vrai Gourchamps, du Courchamps authentique. On y reconnaît bien sa griffe.
«... Depuis Molière, il y a toujours eu plusieurs variétés parmi les fagots; mais aujourd'hui la diversité qui se fait remarquer entre les duchesses est bien autrement tranchée (jue celle qu'on pourrait trouver entre des fagots, des bourrées et des cotrets. Afin de parler sur un pareil article avec toute l'exactitude qu'il réclame, il faudrait peut-être commencer par diviser et subdiviser les duchesses, ainsi que
GOURCIIAMPS 21'J
toutes les substances orp^anisées et tous les autres sujets d'histoire naturelle, c'est-à-dire au moyen dr la classe, du genre et des variétés dans chacune de ces divisions. La duchesse de première classe ou du genre primitif estévidemment celle de l'ancien régime, et la duchesse de rang secondaire est celle de la restauration. La duchesse de l'empire est sur la troisième ligne, à ce (ju'il nous semble.
Parmi les vingt-sept ou vingt-huit duchesses de la haute noblesse, il n'y en a (ju'une ou deux (jui prt'nnent des loges aux Italiens; il y en a deux ou trois (jui vont au spectacle une ou deux fois pendant le carnaval ; il y en a dix ou dou/.e (jui ne sortent prescjuc jamais de leur noble (juartier, de ce paisible aristocratique et vcrlucux carré (jui se trouve inclus entre les rues des Saints-Pères et de Vaui^iraid, cuire l'Esplanade des Invalides et le quai d'Orsav ; (juaiitl il est (juestion d'aller, à la lin de jainicr, l'air»' uin» tournée de visilcs au faubourg Siiinl-lloiior»', on dirai! qu'on se li'ouvc à Havoimc cl (ju ou riilcinl parler d'un voyage à rcrre-Nj'iiN c
Il y a\ait uiif lois une pau\ l'c duclu^sse à (jui M. Ti'ousscau, intMltM'iii lar\ iigipharmacjuc, a\ail ordoiiiK' de h aiispoilci* ses pt'iiah's à la C.hausséed'Aiiliu, parce (|n clic dail menacée (rime lai\ ic:ile, el jKMH" clic pi"(''sei\('e du \eiil dti nord, à l'altii de la bulle Monlmaili-e lllle a\ail lavaiilage et ragrenicnl d'être logt'c dans le Noisiiiagc (h' ce docteur; mais on n'a Jamais vu femme de qualili' j>lus d«'paysée, plus morliliée, ni [>lus abiiiu'C dans les tloiilcuis <le l'os-
1^1'U COURCIIAMPS
tracisme. Elle en est morte au bout de la semaine, épuisée par ses lamentations.
«... Les (juestions de généalog"ie, d'héraldique et de cérémonial sont à peu près les seules choses qui ne paraissent pas à M"'^ la duchesse indignes de son attention," et vous pensez bien que lorsqu'on est dévote on ne répète jamais des anecdotes. Cette bonne dame en est réduite à parler de quartiers chapitraux, de retraits linéagers et de fourches patibulaires. Elle est bien prévenue de l'importance et de la signification de la brisure en barre, ainsi que de la diffamation pour un aigle dépourvu de bec, et pour un lion qui n'a pas d'ongles, ce qui est toujours provenu, comme tout le monde sait, par la dérogeance et la forfaiture. Elle a disserté pendant longtemps sur l'aigle impérial de Bonaparte, à qui les héraldistes révolutionnaires avaient tourné le col à senestre^ ce qui faisait de ce malheureux aigle un oiseau contourné, et ce qui signifie toujours bâtardise. Elle en triomphait (on est forcé d'en convenir) avec un air de malice infernale et de joie satanique.
« C'était, il me semble, à la fin de l'année 1816 ; la duchesse douairière de Castel-Morard ayant eu la contrariété de se rencontrer chez un ministre du roi légitime avec je ne sais combien de sabreurs (jue cet autre soldat avait aflublés du titre de duc, il lui prit une assez vilaine fantaisie, disait-elle, et c'étail la curiosité de savoir enfin quels étaient les noms de ces titres plébéiens (jui venaient d'être autorisés par la Charte, héias ! à porter la même qua-
COUR en A xM PS 22!
lification que celle dont sa famille avait été décorée par le roi Louis-le-Juste. On accède respectueusement à sa requête, on se rassemble autour d'elle, et l'Almanach impérial aidant à l'ignorance de certaines clioses, on finit par appliijuer assez exactement chacun de ces duchés nouveaux sur son titre impérial. Après une dissertation (jui ne dura pas moins d'une heure et demie : « C'est bien entendu, nous disait-elle, et me voilà tout aussi bien ap[)rise (jue Messieurs de Montesquiou. — Mortier, c'est Masséna ; M"'' Ney c'est Élisal)elh de Frioul ou de Carinlhie, comme on dirait Eléonore d'Acjuitaine et Blanche de Castille ; enlin le général Suchet, c'est Montebello. Je ne me souviens point des autres et je ne vous en demande pas plus. »
A ces limics railleuses Courchamps ajoutait ceLlr silhouette :
« Nous avons à signaler la duchesse de lilancinners, la femme politi(|ueet bellicjueuse ; la royaliste enthousiaste, impétueuse, incandescente ; unr h-iinnc de lignag(* héroHju»* «'t doFil hi sepliniaiVuh' assistait au combat «h* li'rnlc luttons sous h'S chàtaiirnitMN d«' IM()i''i'm«'l en \'.\'\\. .Ir ii«' vous dirai pas si c'flail en (jualilc dv boiuie aniic. de bonut» d'enfanl, <b' so'ur de lait, di^ noui'iicr ou d'instilulrice du jeune |{«mumanoii-, ciir r Csl un d«'lail (b' biographie qui n'a jamais pu s*(''claii'fir à ma salisfaclion. ,!«' iw (umleslc pas (|u'«'lb' fùl sa pairnlc ou sa marrainr : il est vrai (jue b's hisloricns br«'lons n'en disent rit-n du ti>ul, mais je n'ai j)as 1 Vuxie «lavoir une allaire avec sa
222 COURCIIAMPS
petitt'-lille au septième degré, qui est baronne de Kergumadec en Pentliièvre, et laquelle est toujours Maréchale hrrêditaire du pays de Cornouailles, au mépris de cette foule d'injonctions révolutionnaires appelées Décrets de r Assemblée constituante, et en attendant le retour de qui vous savez "?... Vous voyez que je me soumets aux lois de septembre avec une docilité parfaite. »
11 terminait ses buit pages spirituelles par ces mots :
« Est-il plus avantageux d'avoir de la naissance, ou d'être tellement distingué que personne ne songe à demander si vous en avez? C'est une question que se faisait La Bruyère, et je ne vois pas que la doctrine humanitaire ait fait dans la société française un immense progrès depuis l'année 1690. »
Dans les cercles mondains, littéraires et gastronomiques, la réputation de Gourcbamps se maintenait à peu près d'aplomb, étayée par les Souvenirs de la marquise de Créquy dont deux éditions surgissaient en 1840. Succès constant. « C'est à croquer ! » disait la spirituelle M™"" Hamelin. « Il me semble entendre radoter délicieusement le concierge de Sa Majesté ! » observait M""*" de Girardin. Grisé par les louanges, l'écrivain crut babile de donner un complément à son œuvre. Le 24 mai 1841, la Presse informait:
« Nous publierons bientôt quelques-unes des nouvelles que nous avons annoncées et nous commencerons sous le titre de Supplément aux Souvenirs de la marquise de Créquy, une publication des plus importantes et des plus curieuses qui se composera en effet
COL'RCIIAMPS 223
(le plusieurs opuscules inédits de la marquise de Cré(|uy et d'un assez grand nombre de lettres médites et authentiques choisies dans sa correspondance avec sa famille et ses amis, entre autres avec son fils le marquis de Créquy, le duc de Penthièvre, le prince de Lamballe, la maréchale de Luxembourg", le prince de Craon, le duc de Lauzun, la comtesse d'Egmont, le cardinal de Rohan, J.-J. Rousseau, Voltaire, l'archevêque de Narbonne, etc.
« Cette correspondance entre les personnages que nous venons de nommer est aussi piquante sous le double rapport du style et de l'esprit (ju'eIK' est curieusement vraie pour le tal)leau des mœurs et des coutumes de cette société d'élite au xvni" siècle'. »
Le premier feuilleton qui parut dans le numéro du 14 juin contenait huit lettres de M"'" «le Créquv à iVr-de Villeroy, de M""^ d.' Maintenon à M. de Vignolles, de M""" de Crécjuy au duc de Pentliirvrr, etc. ; le numéro du H» «mi doiniail sept autres v{ la série continua jus(ju'aii T.» sans «pTuiH' sii:nalure a|)prit au public Ir nom du lurt'h'ur (|ui lui livrait cette correspondanc»' apociyplu'ccmimc lesNu//rr/j//vs- I)é*ci«lém«'nl Courchamps alb'clionnail l'anonymat. La Presse avait cessé tout à coup l'exhibition {\v> missives, mais elle allait inconscierniiieiil dénudir la nott)ri«'ti'* de son collaboialeuiv
Le lundi 11 octobre lSil,soii h'uilh'lon portail ce titre en gros caractères :
1. Os leUres furent pul»lir»'s m lSfi7 «lans le l. V des Souttmr$ delà marquise de Créquy ttdilion Mioliel Lth y).
'2'2i GOURCIIAMI'S
MÉMOIRES INÉDITS DE CAGLIOSTKO Traduits de l'italien sur les manuscrits originaux,