LE VOL AU ROMAN. — AVIS AU PUBLIC
« Il y a quelques mois, le journal la Presse, avait commencé dans une série de feuilletons, une suite aux prétendus Souvenirs de la marquise de Créqmj ; cette suite se composait de lettres originales des liommes les plus célèbres du xvm^ siècle, à commencer par Voltaire, que cette harpie de M™^ de Créquy (nous parlons (lu faussaire caché sous ce nom) aurait traité comme un galopin des rues, le tout pour la plus grande gloire du trône et de l'autel. Heureusement les fautes de français, les anachronismes, les bêtises de tous genres dont ces
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belles lettres de Voltaire étaient farcies, empêchèrent le succès de cette impiété littéraire, et l;i Presse fut obliirée de renoncer à l'exploitation de cette mine. Voici maintenant les Mémoires de Cagliostro... Ilici", la Presse a commencé à en détacher des fragments sous ce titre : Le Val funeste. Or si l'on peut juger du tout par h» partie, les Mémoires de Cafjliostro ne seront pas plus vrais et seront beaucoup moins neufs que ceux de M"'" de Créquy, car toute cette histoire du Val fiitieste est copiée textuellement, y compris les noms propres de lieux et de personnes, d'im loman de M. le comte Potocki publié il y a (juinze ou vingt ans: Dix journées delà vie d'Al/>/ionse \'(fN-V\'orde/i. Nous engageons les amateurs à véi'ijier ce jtlagial clïVonté; ce sera d'ailleurs une occasion pour eux, s'ils aiment les contes ell'rayants, d'en lire une curieuse colleclion. M. Potocki avail jclé dans Aljj/ionse Vdn-Wordrn cl dans 17//.s7o?/7' dAcadoro tous les souveniis de son voyage d'I^spagne. Comun'nl la Pr/'s.<r, rciiillc «'uormémenl loyah', moialc et di'dicate, peut-elle se prrlt'i' à l'aNoi'iscr des noIs si grossiers, des mvstilicalions aussi insu 11 a II (es pour le jiublic?... Nous d«Mn an lierons, non p;is à Al. le comlc de (lourrbanips, «jui csl sans doule un jx'isoiiiia^e «mi l'aii*, mais à la Pn'<sf si «'lie j)rrhMi(l i'«''iiiipiiin<'r ius(|u au boni, en se les appi'opi'iaiil . les l'oi lia us (lu (Min le Po I oc k i, el nous la prions de nous dire (|uel euplu'inisiiie on peul einjtlo\er jMUir désigner une piialeiie si impudenle. »
Nous asons \u ^ebajnlre u (jue Arudttm el l)ir journées de lu rie d' A/p/io/isr \ dn W'orden r\[i\{^\\\ (m»s
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ouvrages trouvés par Courchamps dans la biblioihèquo (les Néothermes, ouvrages dont il avait pris déjà quelques passages pour les Souvenirs de la marquise de Crêquij. Une seconde fois il les utilisait avec sans gêne. Néanmoins \q National reçut aussitôt deux exploits sur papier timbré, l'un de M. Dujarrier, gérant de la Presse déclarant que le comte de Courcbamps avait garanti l'autlienticité des Mémoires et que le journal n'avait pas l'iiabitude de pratiquer le vol au roman puisqu'il soldait cent francs cliaque feuilleton.
« Nous ne disons pas que la Presse vole ses romanciers, ripostaitnarquoisementleA^«//ona/du 15 octobre, nous disons au contraire que lo. Presse est volée lorsqu'elle paye comme neuves de vieilles pages arrachées à un vieux roman oublié des portières elles-mêmes. Il nous paraît que la Presse ou M. Dujarrier qui la représente est ici d'une bonne foi parfaite et d'une candeur tout aimable ; la preuve c'est qu'il paie 100 francs chacun des feuilletons que M. le comte de Courchamps emprunte à M. le comte Potocki. Un petit calcul d'arithmétique élémentaire, s. v. p. : Les dix journées d'Alphonse Van-Worden forment trois volumes in-12. M. de Courchamps a tiré du premier volume quatre feuilletons, en d'autres termes, 400 fiancs, ce qui donnera pour la totalité de l'œuvre une somme ronde de 1.200 francs. Or M. Dujarrier trouverait sur les quais les trois volumes de Potocki à raison de 0 fr. 25 la pièce, total : 0 fr. 7o. C'est donc une économie évidente de 399 fr. 25 que nous indiquons à
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la Presse. Elle nous en saura gré, elle qui est un journal si consercateur ! »
L'exploit adressé par Courchamps au National contenait cette explication :
Monsieur,
Je n'ai pas la moindre envie de répondre à vos observations sur les Souvenirs de la Marquise de Crcquy, non plus que sur la correspondance qui vient d'être publiée comme supplément à cet ouvrage. Je me borne à vous déclarer que je ne suis pas un personnage en l'air.
Les manuscrits autographes de Cagliostro étaient, dés Tannée 1810, en ma possession, et c'est à cette époque que remonte le travail de traduction que je livre en ce moment à la publicité... La plupart de ces traductions manuscrites avaient été prêtées par moi, vers la lin de 1810 à M. le Comte de Pac, magnat polonais, quelques-unes de ces anecdotes ont été subrepticement publiées il v a vingt ans. Ces publications ont motivé de ma part, à diverses époques, des réclamations rendues [)ubli<jues.
1 Par le Défenseur, recueil qui avait succédé au Conservateur, sous la direction tic M. de Lamennais, et (jui a cessé de paraître depuis de longues années.
"2" Par la C/ironitiue littéraire qui a également cessé de paraître.
3" Par V Etoile^.
4" Dons toutes les éditions des Souvenirs de la niorquisc de C ré qui/.
5"^ Kniin dans tous les prospectus de librairie où les Mémoires de Cagliostro ont été annoncés depuis six ans.
.le dois ajouter. Monsieur, que la plus grande partie des manuscrits originaux ainsi (]ue de mes premières copies sont encore entre mes mains...
Permettez-moi de vous alVuMuer c\\ terminant (jue le nom d'un riuiile PotocKi n'a jamais figuré sur aucune de ces publi-
I J ai rt'uiib'lé cei» différents journaux et n'y ai, bien entendu. Irouvi' ;iin une protestation de Courchamps.
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calions dont j'étais en droit de me plaindre et contre lesquelles j'ai réclamé constamment.
Recevez, Monsieur, etc.
G. DE GOUUCHAMPS.
Piètre défense que celte lettre. On juge comment la reçut le National :
«... Ah! vous avez communique ces manuscrits à M. le comte de Pac, magnat polonais; ne serait-ce pas plutôt à M. le comte de Pu^ pair d'Angleterre? Mais Pac ou Puff, il n'importe. Vous avez voulu vous mettre d'accord avec les initiales M. L. C. J. P. imprimées sur le titre à'Acadoro. Ces initiales désignent M. le comte Jean Potocki, mais il eut été dangereux d'insinuer une accusation de vol contre un membre de la famille Potocki; il est plus commode de faire avancer M. de Pac, lequel, dit-on, est allé de vie à trépas il y a deux ans.
«... Et vous avez protesté dans le Défenseur, dans la Chronique littéraire, dans YEtoile^ dans toutes les éditions de la marquise de Créquy, enfin dans des prospectus de librairie. Quelles autorités ! Gomment ! Vous avez protesté dans des prospectus, dans un de vos ouvrages pseudonymes, et dans des recueils enterrés dont vous n'indiquez même pas les numéros, en sorte que toute vérification devient impossible ! »
Puis le National gouailleur, revenant sur les manuscrits originaux que Gourchamps disait posséder, lui offrait de les comparer en public avec Dix journées de la vie d'Alphonse Van-Worden. ^'xan mieux, dans son numéro du 15 octobre, il copia trois pages
(le ce livre et dit à la Presse : « Si vous ne faites à votre feuilleton futur pas plus de changement que vous n'en avez fait au dernier, voici ce que vous lirez demain. » Le iG au matin, tout Paris s'arrachait la Presse ou le National, on rapprocliait le cinquième extrait des Mémoires de Cagliostro du fragment donné par avance ; sauf quelcjnessynonymes ils se répétaient mol à mot. Ce fut un éclat de rire général. Les lecteurs s'amusaient foUmient de cette affaire que le National nommait le Vol funeste ; Courchamps, il faut le reconnaître, avait un hien mauvais rôle de mystilicateur et la Presse celui de gohe-mouches. Très vexé, le gérant Dujarrier envoya au National un nouvel ex[)loit dans le([uel il expli(juail (jue son journal cessait la [)iil)lication du IVuillcUui ('al({u<', rompait tous ses raj)[)()i'ts a\«'c Ir faussaii"»» et entamait uiu; action judiciaire conlre ce dernier'.
Le National (jui novait son adv('isair(\ se donna h' plaisii" de lui a[)pnvri- encore sur la lèle ^^l^^ o«itdii'e).
« Vous rompe/, lous rapports ? lieanait-il. \\\\ hien! 'l'anl pis pour nous! Apri's tout, .M. de C.oui- (dïamps est un hounne d'espiii, de heaueoup d esprit, et tout le monde en conNiendra pnis(|u il \ous a Jouf. NOUS - .Mlons, ne rougissez pas. nous «'-pargnons volie modestie — M dr CourcluiNi/ts , diles-vou>. aura à rendre vont ji te de ses procédés et dr sa spë-
l. I..I' teuillolon tlo hi l*rrsst' parut «lu II au 1.» oclohro inclus. Lo iiuiinTo (lu 17 fonlonail uiui ^litsi" ilisanl i|uun «'\ouipIc serait fait ei iiiic l'Iioiini'ur de loutc la litt«M'aturc otail inloroàso à ce «(uo pareil scandale ne pût so renouveler.
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ciilation devant la justice. Très bien ! Prenez-moi le ton et l'attitude de la vertu indignée, de rinnocence calomniée. Flétrissez-moi ces spéculateurs éhontés, dont le triomphe scandaleux et l'impunité prolongée révoltent la morale publique. Mais en rentrant chez vous, relisez la parabole de la femme adultère. A propos, n'auriez-vous pas les Mémoires inédits de la femme adultère ? Celle-là ne serait pas déplacée parmi les héroïnes de votre galerie. »
Fait bizarre, les journaux se montrèrent fort sobres de commentaires sur cette affaire. Craignaient-ils encore les griffes du vaincu? Voulaient-ils ménager un confrère ? La Quotidienne du 22 octobre disait :
« Jusqu'à présent l'accusation du plagiat pèse de tout son poids sur M. de Courchamps atteint, à ce qu'assure sa famille, d'une paralysie et dune congestion cérébrale, et qui est menacée, dit-on, d'une apoplexie. Il faut espérer que lorsque ces maux auront disparu, M. de Courchamps répondra victorieusement aux graves attaques de la Presse, du National Qi du Siècle^ ».
Eugène Briffault observait avec justesse dans le feuilleton du Te?nps (30 octobre 1841.)
« ...M. de Courchamps se dispose à prouver que seul il a été victime du larcin dont on Taccuse ; s'il
1. Le Siècle du 14 octobre reproduisait textuellement le Natio7ial. Le 16, il annonçait avoir reçu lui aussi deux sommations et ajoutait : « Quant à M. de Courchamps (juc nous n'avons pas l'honneur de connaître, nous croyons lui rendre service en ne publiant ni sa lettre ni sa réponse au National ».
parvient à cette démonstration, ce sera sans contredit la plus surprenante de ses œuvres. »
Le procès intenté par le c:érant Dujarrier à son collaborateur allait commencer, ce dernier sentit la nécessité de se défendre. Abrité derrière la maladie suivant sa coutume chaque fois qu'arrivait un désagrrément, il adressa à la Quotidienne (30 octobre) cette explication (jui n'expliijuait rien.
Maison de santé des Néothermes, 29 octobre 1841.
Monsieur,
« Je me trouve en état de pouvoir dicter quelques lignes, et je m'enopresse de vous les envoyer J avais livré pour le feuilleton de la Presse divers cahiers de matériaux plus ou moins inédits et que la Presse a néanmoins publiés d'après ifanciennes pages imprimées, et en les annonçant comme une nouvelle publication complètement inédite
La Presse a trouvé plus commode et plus expédient de
céder au yational en m'altaquant sur la propriété de mon opuscule. Tout donne à penser et tout le ini>nde e>l convaincu que la politique de ce journal est descendue ce jour-I;\ dans son feuilleton qu'on nous avait annoncé comme un terrain tout a
fait neutre Je suis peut-être l'écrivain de ce temps à qui
1 on aura le plus emprunté sans qu il en ail jusqu'ici résulté de ma part un seul mot de plainte, une seule parole de réclamation.
(I On a puisé dans mes écrits un drame en cintj a< tes où l'on n'a pas changé cin«juanle mots dans les dialogues ; on a mis le tome suivant à contribution pour en fabriquer un mélodram»» épouvantable ; on y a pris je ne sais combien de vaudevilles ou «le [lelitcs comédies et de plus quatre romans en [dusieurs volumes, l'/est tout au plus si jai fait parvenir une observation courtoise à l'un des plus spirituels et des plus féconds écrivains de la presse périodique, A propos de ma nouvelle de M*"* d'Eginonl, et encore était-ce à raison de ce qu'après l'avoir copiée
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mol à mol, il l'avait republiée trois fois depuis trois ans. Il a bien voulu m'écrire à cette occasion-là comme un homme d'esprit et de bonne réputation qui n'éprouve aucun besoin d'affîcher une auslérilé pharisaïquo.
« Quand M. Eugène Sue a eu tiré si grand et si bon parti de mon épisode sur le marquis de Létorière ^ il est venu m'apporter son ouvrage avec une urbanité parfaite, une grâce exquise, et je l'ai remercié pour avoir si brillamment entouré une sorte de caillou qui n'attendait que sa mise en œuvre.
« M"^° S. G... la belle-mère du directeur de la Presse, a bien voulu m'envoj'er un de ses charmants écrits, en me remerciant pour avoir permis qu'elle usât si librement et si amplement d'un de mes ouvrages dont elle a tiré deux volumes qui m'ont fait du reste un plaisir infini -.
« Voilà quels ont toujours été mes procédés en fait de plagiat et de piraterie littéraire.
« Vous me trouverez peut-être diffus. Je suis infirme par
l'âge et les souffrances ; mon style est terne et débile ainsi que mes formes d'argumentation à qui je ne saurais donner la vie qui m'échappe et le mouvement que je n'ai plus. Je n'ai rien pris et n'ai jamais voulu prendre à personne. On m'a volé, pillé, dépouillé ; je le prouverai jusqu'à la dernière évidence et j'attends avec impatience le grand jour de l'audience publique.
Agréez, etc-
Un malade capable de dicter une aussi longue lettre (dont je ne cite que les passages principaux) avait encoi'e une puissante respiration. Le corps de preuve ainsi adressé était pourtant si anémique que le plagiaire voulut le fortilier. L'époque du procès arrivant, il jugea circonspect de se montrer de plus en plus moribond et écrivit à Emile de Girardin"* :
1 . I.e marquis de Létorière, par Eugène Sue. Paris, ISiîO, in-S».
2. La comtesse d'Egmont, par Sophie Gay, Paris 1S36, 2 vol. in-S".