UN SAGE
Et quelles nuits d'angoisse! On pleurait, on priait, Souhaitant, redoutant la terrible visite; Seul le blessé pour nous rassurer souriait... Soudain le trot pressé d'un cheval sur la route : C'était lui ! — Rose et blond, court sur jambes, l'œil gris Et froid comme l'acier de sa trousse. — Ah ! nos cris De marmots effarés qu'il mettait en déroute Et qui, tremblants, cachés sous des piles de bois Ou dans le bouge des moulins, tenions nos doigts Aux oreilles, de peur d'ouïr des plaintes sourdes!...
— Trente ans après je l'ai revu, les jambes lourdes
Ne quittant guère plus son seuil hospitalier
Où l'on venait encor de loin le supplier
De rapetasser bras et jambes, de recoudre
Les encoches de la cognée ou de la poudre.
Ou d'arracher, — toujours sans bourse délier, —
La molaire enragée et qui ne veut plus moudre...
Je le revois, serein, accueillant, familier,
Doucement ironique et vrai sage champêtre.
Père adoré, grand-père, ayant, comme un beau hêtre.
D'innombrables rejets vigoureux à ses pieds.
Par qui son cœur et son cerveau multipliés
Vont se continuer et mourir pour renaître.
En sentant le grand soir approcher, il tournait De plus en plus son clair esprit vers les mystères Des saisons,. s'occupant longuement de ses terres, Changeant en froment roux l'ajonc et le genêt, Quadruplant, décuplant ses troupeaux et ses herbes, Ses outils et ses bœufs, ses labours et ses gerbes ; Semant autour de lui l'exemple et le conseil, Heareux de voir au sien le blé d'autrui pareil. Et de persuader à plus d'un qui peut-être, Fasciné par la ville, eut quitté le sillon, De ne pas raccourcir en canne l'aiguillon Dont il mène ses bœufs labourer, boire ou paitre, Mais de vivre, les pieds dans la glèbe, et sans maître.
Et voilà qu'à son tour il vient de s'en aller Vers la colline où tous les soirs, de sa fenêtre,