‹ Ronces et lierresChapitre 34 sur 41 · DOIGTS DE MORT · texte numérisé non relu

DOIGTS DE MORT

chez nous encore on les appelle

« Doigts de morte »; et l'image est belle.

Doigts de mortes jeunes, s'entend,

Qui regretteraient la lumière.

Et, s'échappant du cimetière

Qui les prit par un soir d'autan.

Retourneraient dans les prairies Où pleuvent les feuilles flétries Des peupliers et des bouleaux Y refleurir quelques semaines, Puis, sentant les bises prochaines, Se recoucher dans leurs tombeaux...

Petites mortes ingénues,

Nous vous avons jadis connues;

Vous aviez dix, douze ou quinze ans;

Vous étiez longues, frêles, roses.

Avec de languissantes poses

Et de beaux grands yeux trop luisants.

Nous vous aimions plus que les autres; Et nos mères plaignaient les vôtres, Et parfois nous disaient tout bas :

« Rose, Miette, Alexandrine Mourront jeunes de la poitrine :

Ne vous en amourachez pas! »

Et nous les aimions davantage...

Toutes moururent avant l'âge; Et c'est pourquoi Dieu, très clément, Permet sans doute qu'à l'automne De son beau ciel trop monotone Elles descendent un moment.

Afin qu'en longeant la prairie

De demi-deuil soudain fleurie

Le poète au deuil éternel

Ressuscite dans ses pensées

Tant d'enfantines fiancées

Qui n'ont trouvé d'époux qu'au ciel.

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IL est mort à son tour, le pauvre vieux curé Si secourable et cher à tous, si vénéré, Vrai pasteur selon l'Évangile, Qui guida cinquante ans et sans faiblir un jour — Ame ardente en un corps fragile — Son troupeau de mineurs ou de gens de labour.

Il s'en va, le bon vieil ami de Jean-le-Pàtre.

Tous deux bergers, tous deux ont cessé de combattre

Pour leurs brebis, loups et démons.

Un même paradis les réunit, je pense,

Comme autrefois landes et monts Où la bruvère en fleurs vit jouer leur enfance.

Aux champs de la Niade et de Ginestouzet, Ou l'un prenait racine, où l'autre ne faisait

Que quelques visites furtives.

Leurs petits-neveux vont fraternisant encor,

Dans les genêts, près des eaux vives, Jouant les mêmes jeux dans le même décor.

C'est là, dos au Lagast et face à Pevrebrune.

Que je voudrais vos deux tombes n'en faisant qu'une

Se détachant sur la hauteur.

Pour l'honneur de mon coin de terre et pour l'exemple,

Berger épique et saint pasteur, Des vertus de la glèbe et des vertus du temple...

Mais non, il n'v faut point songer :

Mort ou vivant, le bon berger Doit demeurer parmi ses. ouailles.

On ne verra plus ta jument, Mon cher curé, trotter gaiment Sur la mousse ou dans les pierrailles,

Comme aux jours lointains où, parfois, A travers bruvères et bois.

Tu venais voir ta maisonnée,

Goûter le miel, le vin nouveau, Bénir quelque récent berceau Et tes vieux sous la cheminée.

Et l'on ne verra pas non plus.

Sous les chênes aux bras velus Parés des splendeurs hivernales, Quelque rustique corbillard Ramenant, drapé de brouillard, Ton cercueil aux landes natales.

Tu dors aux lieux où si longtemps

Tu consumas tous tes instants

De jour, de nuit, hier encore,

A soutenir, à relever,

A conduire, éclairer, sauver

De pauvres gens que l'on ignore;

Debout bien avant l'angélus, Veillant quand rien ne bougeait plus Dans les champs ni dans la bourgade; Courant, confessant ou priant.

Exténué mais souriant.

Et gai même au lit du malade;

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Puis, de retour, las d'être à tous, Sur les pavés nus, à genoux Sous la lampe du sanctuaire, Versant ton cœur de parfums plein Comme un beau calice au déclin D'un jour d'amour et de lumière.

Peu contemplatif cependant, Gardant sur un foyer ardent Un cerveau bien clair de rustique.

Un fin sourire, et quelquefois Cette verdeur d'esprit gaulois Que le terroir jamais n'abdique.

Pas très savant non plus, je crois.

Et ne songeant pas sous la croix

Aux merveilles de l'exégèse.

Mais sachant bien comme on s'v prend

Pour délivrer un cœur souffrant

Du fardeau moral qui lui pèse;

N'écrivant point, mais élevant Église, clocher ou couvent.

Bonnes œuvres sur œuvres pies.

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— Degrés d'une échelle sans fin Qui t'a conduit au seuil divin Où tu guidas tant d'autres vies...

On te disait : « Reposez-vous!

Vos petits-neveux sous les houx

Du hameau natal vous appellent... »

Tu ne t'es point laissé tenter :

« Est-il l'heure de déserter?

Le loup rôde et mes agneaux bêlent. »

Et tu tombes en bon pasteur, Face au danger, sur la hauteur Où nos pères, croyants robustes, Plus haut que leurs clochers épars Érigèrent près des remparts — Chêne dominant mille arbustes — ■

Ce clocher de Rodez, témoin D'un temps si beau, déjà si loin.

Qui sent frémir sa noble pierre

Lorsqu'un apôtre comme toi Succombe à ses pieds pour la foi Qui le dressa dans la lumière.

Repose maintenant dans le petit tombeau

Que t'élèvera ton troupeau Parmi les autres morts de ta chère paroisse, Et d'où ton âme encore ira vers les douleurs Des vivants, relevant des fronts, séchant des pleurs,

Apaisant la crainte et l'angoisse;

Tandis que de ton corps d'ascète et de terrien.

Usé, fripé, réduit à rien.

Mais qui logea longtemps une hôtesse divine. Dieu permettra qu'ainsi que d'un saint d'autrefois Pousse peut-être, à l'heure où verdissent nos bois.

Une branche en fleurs d'aubépine!

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