IL A ETE TIRE DU PRESENT OUVRAGE
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La vie de Charles d'Orléans (i)
Fils de Louis, duc d'Orléans, et de Valentine de Milan, le poète Charles naquit à Paris le 24 novembre 1394.
Il fut baptisé dans l'église St-Pol et tenu sur les fonts par le roi de France lui-même. Son père, grand seigneur terrien, était un chevalier magni-
(i) Cette introduction a été établie d'après les travaux de M. Pierre Champion. Son beau livre: la Vie de Charles d'Orîe'ans (1394-146;), nous dispense de la lecture de toutes les études incomplètes, écrites jusqu'à ce jour.
nque : lettré, guerrier et de bon conseil. Sa mère, Italienne cultivée et musicienne, avait un tel ascendant sur l'esprit de Charles VI qu'elle fut éloignée de la cour comme suspecte, grâce aux intrigues des Princes jaloux. Avec ses fils, elle se retira d'abord à Asnières, puis à Brie-Comte-Robert, enfin à Châteauneuf-sur-Loire.
Charles fut élevé dans un milieu luxueux et triste à la fois. A dix ans, on lui donna pour « maistre d'escolle » Nicole Garbet, bachelier en théologie et secrétaire de son père. Il avait alors deux frères, Philippe et Jean, et une sœur. Vers 140 1, sa mère adopta même un bâtard de son mari : Jean, qui s'illustra plus tard sous le nom de Dunois. En réclamant Tenfant, Valentine de Milan avait déclaré « (]uil lui avait été volé ! » Mot délicieux et mélancolique. Cette vie commune un peu monotone explique en partie la résignation et la nonchalance du futur poète.
Le 29 juin 1406, à Compiègne, Charles, comte d'Angoulème, était marié à sa cousine germaine, Isabelle de France, fille de Charles VI et veuve, à dix-sept ans, de Richard II, roi d'Angleterre. Charles, lui, n'avait encore que douze ans.
Des querelles sans fin divisaient alors les ducs d'Orléans et de Bourgogne. Un an environ après son mariage, Charles apprenait, à Château-Thierry,
que son père venait d'être assassiné dans Paris par les gens du duc de Bourgogne, et que ce dernier, Jean-sans-Peur, était aussitôt allé se réfugier en Flandre. La mère du jeune Prince se rendit immédiatement auprès du roi pour demander justice.
En vain ! Elle dut retourner à Blois s'occuper de l'administration de ses terres, tandis que Jean-sans- Peur rentrait en grâce et, lâchement, souillait la mémoire du duc Louis. Valentine de Milan revint bien à Paris, mais n'en rapporta que des promesses. Un an après le meurtre de son époux, elle mourut à Blois, âgée de trente-huit ans, « étant comblée de douleurs et de tristesse». Elle avait pris pour devise cette phrase désespérée : « Rien ne m'est plus, et plus ne m est rien, y»
Charles, émancipé par le roi, prit la direction de la maison d'Orléans. Malgré le baiser de paix qu'on l'obligea à échanger avec le meurtrier de son père, il n'en jura pas moins à part lui de poursuivre sa vengeance et de réhabiliter cette chère mémoire. Ce fut la grande tâche de son adolescence.
Sa femme morte en 1409, Charles s'em.pressa de se remarier, l'année suivante, à Bonne, fille du comte d'Armagnac et nièc« du duc de Berr}-. Ce mariage scellait en effet l'alliance des ducs de Bretagne et d'Orléans, des comtes d'Alençon, de
Clermont et d'Armagnac, contre Jean-sans-Pcur qui avait pris entre ses mains le gouvernement de la France. Aussitôt, les princes alliés envoyèrent à Charles VI un manifeste dans lequel ils se déclaraient « vrais et loyaux subgets » du roi, mais désireux de la « réparation de son estât et honneur » . De tous côtés on se préparait à la guerre. Les Orléanais étaient décidés à se rendre en armes jusqu'à Paris. Toutefois, leurs troupes, au lieu de combattre, se livraient au pillage. On en fit retomber la faute sur Armagnac et les siens. Le duc de Bourgogne n'eut pas de peine à se proclamer défenseur de la cause royale et protecteur des Parisiens. Pour résister avec plus de succès, il appela les Anglais et souleva les bouchers de Paris, qui prirent pour chef Caboche, l'écorcheur de bêtes.
Après un an d'escarmouches, Charles se décide enfin à mettre le siège devant St-Denis. Il prend la ville, puis s'empare du pont de St-Cloud, en octobre 141 1 ; mais Jean-sans-Peur et les Anglais le lui reprennent. Charles se voit contraint de regagner Orléans, avec ses terribles Armagnacs, poursuivi qu'il est par le roi de France et le duc de Bourgogne. Les armées ro3rale-s mettent à leur tour le siège devant Bourges. Le vieux duc de Berry qui défendait la ville, se refuse a combattre longtemps.
En pleurant il adresse au duc de Bourgogne ces paroles magnifiques : » Beau neveu, fai mal fait et vous encore pis. Faisons et mettons peine que le royaume demeure en paix et tranquillité. »
Charles d'Orléans approuva le traité. Malheu reusement il avait demandé aide, lui aussi, aux armes étrangères. Et les Anglais, arrivant une fois la paix conclue, ravageaient les pays qu'ils traversaient. Il fallut leur donner une rançon et leur remettre comme otage Jean d'Angoulème. Les Anglais s'embarquèrent à Bordeaux vers la fin de l'année 1412.
Cependant la guerre civile continuait. Les Cabochiens avaient pris goût au pillage. Terrorisant les pauvres gens, ils entretenaient dans le peuple la haine contre la maison d'Orléans. Les émeutes populaires ne cessaient plus dans Paris, sournoisement alimentées par le duc de Bourgogne. Grâce cependant aux contre- manœuvres de Jean Juvénal des Ursins, une nouvelle paix est traitée le i" Août 141 3 : les Cabochiens sont bannis du royaume au profit des Orléanais. Jean-sans-Peur s'enfuit de la capitale qu'il abandonne à son ennemi.
La mémoire de Louis d'Orléans est enfin réhabilitée, et son fils Charles quitte le deuil qu'il avait pieusement porté jusqu'à ce jour. Puis il se met à pourchasser les armées du duc de Bourgogne.
Avec ses Gascons et ses Bretons, il entre dans Compicgne, s'empare de Soissons, traverse Saint- Quentin, Péronne, Bapaume et met le siège devant Arras. Pour la cinquième fois depuis le meurtre de son père, la paix est conclue. Tous alors, le Roi, le Dauphin, Charles et les alliés rentrent à Paris, pour y célébrer solennellement les obsèques du feu duc d'Orléans. Charles a vingt ans. Sa vengeance est accomplie : il regagne ses terres.
Appelés tour à tour par les Bourguignons et les Armagnacs (nous venons de le voir), les Anglais peu à peu s'enhardirent. Henri V, leur roi, s'occupait, depuis son avènement, à discipliner l'armée. Il songeait à reprendre l'Aquitaine ; aussi entretenait-il des relations avec les deux partis qui se disputaient le gouvernement.
Devinant les Armagnacs plus faibles, il traite avec Jean-sans-Peur ; puis, lorsqu'il se sent prêt, il débarque à l'embouchure de la Seine et assiège Harfleur qui se rend le 22 septembre 141 5. Tandis que les alliés français se concentrent à Rouen, une tempête soudaine disperse les vaisseaux anglais : voici l'armée d'Henri V prise entre la mer et les troupes ro\'ales. Affamés et misérables, les Anglais s'efforcent â gagner Calais.
Dans la nuit du 24 octobre, par une pluie battante, les deux adversaires campent près d'Azincourt : c'est cette nuit que Charles d'Orléans est fait chevalier. € Quelle nuit interminable que celle-ci! — Ne fera-t-il jamais jour? ^0». A l'aube, il pleut encore ; on s'arme de part et d'autre et, entre neuf et dix heures du matin, les armées s'ébranlent. Les Français s'enfoncent dans la terre détrempée ; ils abandonnent leurs montures : c'est le corps à corps, la défaite, regorgement et le dépouillement des chevaliers, dans le soir qui tombe.
Charles d'Orléans, ramassé sur le champ de bataille, est fait prisonnier. Le roi d'Angleterre gagne Calais ; puis vers la mi-novembre, passe la mer avec ses otages et ses captifs.
Cy commence la prison du duc Charles.
Si le Prince a, dès lors, des loisirs pour rimer ballades et chansons :
De balader j'ay beau loisir,
Autres deduiz me sont cassez,
il n'en oublie pas ses affaires de France. Dès son arrivée en Angleterre, il s'occupe de réduire les dépenses de sa maison pour pa3'er sa rançon le plus
(i) Shakespeare . King Henry F.
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tôt possible. Mais le roi Henri V entendait se servir de son prisonnier pour obtenir ce qu'il convoitait : la couronne de France. Aussi, tandis que le duc d'Orléans négociait les conditions de sa délivrance et celles de son frère, le roi d'Angleterre faisait la conquête de la Normandie, s'alliait aux Bourguignons, enfin, après la mort de Jean-sans-Peur, s'avançait sur les terres orléanaises. Impuissant, le duc assistait au pillage de ses domaines et, captif, apprenait la mort de sa femme. Bonne d'Armagnac.
Au milieu de telles calamités, quelqu'un, en France, affirmait que le duc Charles était « de sa charge». Quand tout semblait abandonnera royal prisonnier, Jeanne-la-Pucelle songeait à lui. On connaît l'épopée magnifique : délivrance d'Orléans, bataille de Jargeau, le sacre de Reims et le martyre. Ah ! la belle histoire que celle de ce Prince malheureux : le ciel lui-même a pris plaisir à en rehausser la splendeur.
Tout le monde à présent réclamait la paix et tous s'entremettaient pour l'obtenir. Les Français et les Bourguignons se réconciliaient afin de bouter l'ennemi commun par delà la mer ; et les Anglais ne soutenaient plus la guerre qu'avec les plus grandes difficultés. Le nouveau roi de France, Charles VU, reconquérait lentement son royaume et, «lalgré les exhortations du Pape, n'entendait
conclure qu'une paix très avantageuse. Les négociations, tour à tour reprises, rompues et renouées, traînaient interminablement. Aussi Charles d'Orléans se lamentait-il :
Je suis de tous maulx bien garny, Autant qae nul qui soit en France. . .
.... Moy seul qui suis celluy Qui est le plus dolent de France . . . Je suis celluy au cueur vestu de noir. . .
Certes, pour un Prince « creu au jardin semé de fleurs de Ivs », il avait été durement éprouvé ; tant il est vrai que les tiges les plus hautes sont toujours les plus sujettes à la tempête.
D'accord enfin avec le roi Henri M (qui avait succédé à Henri V), Charles est mis en liberté, le 3 novembre 1440, et il s'embarque immédiatement pour Calais, après vingt-cinq ans de captivité. Il laissait encore son frère en Angleterre.
Il gagne d'abord la Bourgogne et va se reposer auprès du duc Philippe et de sa femme. A Saint- Omer, il est fiancé à la demoiselle de Clèves, nièce de la duchesse de Bourgogne . Ce mariage avec une enfant de quatorze ans, c'était la réconciliation défi.nitive des deux familles. La légende faisait descendre Marie de Clèves du célèbre chevalier au Cygne. La poésie encore une fois venait embellir
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les rêveries de ce mélancolique poète de quarantecinq ans.
Le mariage célébré, et après une courte chevauchée dans les Flandres en compagnie du duc de Bourgogne, Charles d'Orléans rentre en France, traverse Paris, regagne son château de Blois avec l'espoir de ne plus le quitter. Espoir trompé bientôt! car il lui faut s'occuper de sa rançon et s'entremettre pour faire traiter la paix. Mais il se heurte à la ferme volonté de Charles VII, qui veut rester seul maître du moment opportun. Charles peut tout juste obtenir la délivrance de son frère Jean d'Angoulème.
De nouveaux ennuis l'accablent. La ville d'Asti, qu'il possède, se trouve être la proie des partis. Il lève aussitôt une armée et descend en Italie, décidé à faire valoir en même temps ses droits sur le duché de Milan. Voyage inutile. Il lui faut rentrer à Blois, malade et découragé, sans avoir pu débrouiller les affaires de sa bonne ville ni celles de « son » duché de Milan.
Il entre dans sa soixante-troisième année. Depuis seize ans, il est marié à sa petite princesse. Et voici qu'il lui nait une fille : Marie d'Orléans.
G louée conception Eavoiée ça jus des cieulx, Du noble lis digne syon, Don de Jhesus très -précieux l
s'écrie aussitôt, avec un enthousiasme reconnaissant, le pauvre écolier François, délivré de sa prison. Cette naissance et, plus tard, celle de son fils Louis puis d'une seconde lille^ réjouissent l'ame du bon duc. Mais il n'était pas de ceux chez qui la joie s'attarde bien longtemps.
Les dernières années de sa vie sont assombries par le procès de son gendre, le duc d'Alençon. Il s'entremet vainement pour le sauver du déshonneur. La mort ensuite du roi Charles VII l'oblige à se rendre à Paris et à St-Denis pour conduire le deuil. Plus tard, ce sont ses affaires d'Italie qui l'inquiètent, ainsi que les querelles de Louis XI avec le duc de Bretagne.
Quoique goutteux, faible et plein d'amertume, il lui faut, en 1464, assister à l'Assemblée de Tours. En revenant, il tombe malade à Amboise ; et le duc Charles meurt pieusement dans la nuit du 4 au 5 janvier 1465.
La poésie de Charles d'Orléans.
Une épopée miraculeuse, un mariage avec une jeune fille qu'illustrent de belles légendes rhénanes, une vie pleine de mélancolie, de splendeur et de désastres, comme un drame skakespearien, n'y a-t-il pas là de quoi émouvoir l'âme d'un poète ? On comprend la joie que devait éprouver Charles d'Orléans à se réfugier dans un coin pour méditer à son aise. Il a écrit :
Il n'est nul si beau passe temps Que de jouer à sa pensée. . .
Seulement pour qu'un semblable passe-temps ne soit pas néfaste, il faut une pensée nourrie de faits, de sentiments et de bon sens, Le poète ne l'ignorait pas qui ajoutait aussitôt :
Il n'est nul si beau passe temps Que de jouer à sa pensée, Mais qu'elle soit lien despensée Par Raison, ainsi je l'entens.
La vie, d'ailleurs, menée par le duc le mettait à l'abri des rêveries inutiles et des méditations stériles.
Dès son enfance, Charles d'Orléans s^était essajé à rimer. A l'âge de dix ans, il composait le Livre contre tout péché, où il mettait en vers la morale que lui enseignait son maître Nicole Garbet. La société mondaine, au milieu de laquelle il vivait, exigeait que l'on sut tourner une ballade ou un rondel. Tout amant se serait cru déshonoré qui n'aurait pu accoupler deux rimes sur les yeux « pers » de sa maîtresse.
Survint la mort du duc Louis : le soin de le venger l'absorba longtemps. Mais durant sa captivité en j.\ngleterre, son géme ^oétiq^ue se réveille. L'ennui, voilà son inspirateur familier. Si le changement de climat et de mœurs découragent cet adolescent vite mûri, les gracieuses fêtes de Saint- Valentin et du premier Mai adoucissent ses peines. Sa malice quelquefois dissipe Mélancolie et Nonchaloir.
iô CHARLES d'Orléans
Nouvelles ont couru en France, Par mains lieux, que j'estoye mort ; Dont avoient peu desplaisance Aucuns qui me hayent (0 à tort ; Autres en ont eu desconfort Qui m'ayment de loyal vouloir, Comme mes bons et vrays amis.
Si fais à toutes gens savoir Qu'encore est vive la souris.
Je n'ay eu ne mal ne grevance (^)
Dieu mercy, mais suis sain et fort,
Et passe temps en espérance
Que Paix, qui trop longuement dort,
S'esveillera, et par accort
A tous fera liesse avoir.
Pour ce, de Dieu soient maudis
Ceux qui sont dolens de véoir
Qu'encore est vive la souris.
Jeunesse sur moy a puissance, Mais Vieillesse fait son effort De m'avoir en sa gouvernance .
A présent faillira son sort, ''e suis assez loing de son port ; De plourer vueil garder mon hoir.
Loué soit Dieu de Paradis Qui m'a donné force et povoir Qu'encore est NÎve la souris !
(i) Hiiuent.
2) P*in9.