ENVOI
Nul ne porte pour moi le noir :
On vent meilleur marchié drap gris.
Or tiengne chascun, pour tout voir, (0 Qu'encore est \-ive la souris.
Mais la gaîté ne dure guère ; il préfère s'enivrer de cette tristesse qui charme son âme délicate et savante. Après la lecture de quelques pages pieuses : Bible, Heures Nosire-Dame, Consolation de Boèce, il s'amuse à ciseler de longs poèmes allégoriques, à rimer des chansons et des ballades amoureuses. Plaintes, regrets et souvenirs. Il correspond métriquement avec sa femme, Bonne d'Armagnac, lettrée charmante et qui aimait Pétrarque, A qui sait lire, sous les images les plus conventionnelles, c'est toute Tâme du poète qui nous est révélée :
Ma Dame, vous povez savoir Les biens qu'ay euz à vous servir ; Car, par ma foy, pour dire voir, Oncques je n'y peuz acquérir Tant seulement un doulx plaisir, Que, sitost que je le tenoye, Dangier le me venoit tolir Ce peu de plaisir que j'avoye !
(x) Vrai.
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Quelle fut la « maîtresse » louée dans ce Poème de la Prison ? Est-ce Bonne d'Armagnac ? Faut-il supposer plusieurs destinataires à ces ballades ? ou bien Charles d'Orléans chante-t-il symboliquement l'idéal, la beauté, la sagesse ? Peu nous chaut ! Ne nous suffit-il plus d'être touchés par ces strophes délicieuses et musicales ? Que ces vers nous soient ce qu'ils étaient pour le poète lui-même : le plus agréable des passe-temps.
Une fois de retour à Blois, Charles d'Orléans put se livrer complètement à son amour pour la poésie.
Blois est une ville charmante, au bord de la Loire. Riche en vignes, plaisante en forêts, prairies et rivières, sous un ciel très doux, n'est-elle pas digne d'être chérie d'un poète ? Ville forte aussi et bien défendue, il pouvait y poursuivre, au milieu de ses gens et de ses livres, sa vie paisible de petit bourgeois. Ce Prince doux et débonnaire allait par les rues, presque toujours vêtu de noir, l'âme pleine de soucis. Toute sa fortune s'était dissipée dans ses entreprises pour venger le meurtre du duc Louis et dans les rançons qu'il lui avait fallu pa3^er pour lui et son frère. 11 n'en était pas plus exigeant cependant envers son peuple : il veillait toujours à ce qu'il ne fut pas surchargé d'impôts.
Nous le voyons, se mêlant à ses domestiques, jouant avec eux aux cartes ou aux échecs, se plaisant
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à écouter leurs histoires. Pieux, il s'occupe de fondations religieuses et se fait un devoir de servir lui-même les pauvres. Au demeurant, une « belle et honneste vve », une bonne vie naturelle, où sont satisfaits, avec ceux du corps, tous les désirs de l'âme. Charles d'Orléans nous apparaît un peu comme un doux épicurien : il aime la nature, s'y plait et sait la chanter. Il chérit les fleurs, les chiens, les oiseaux, la musique et les beaux spectacles. 11 n'oublie pas, chaque année, de célébrer la Saint-Valentin et le premier Mai, de faire à cette occasion de belles chevauchées en forêts ou de nonchalantes promenades sur la Loire. C'est avec raison que maître François \'ilion lui décerne les qualificatifs de doiilx seigneur, de prmce dément.
La ville de Blois est aussi un «séjour d'honneur», où l'on reçoit les Princes, les lettrés et les artistes. Les poètes Fradet, \^aillant, Blosseville et Antoine de Cuise échangent des poésies avec le duc. Ils forment comme une espèce d'école littéraire dont Charles d'Orléans est le maître.
Mais celui-ci, le plus souvent, doit se tenir dans sa « librairie », bien isolé, au milieu de ses manuscrits qu'il feuillette, relit, corrige et repose. Autour de lui sont ses collections d'armes et d'instruments de musique, ses jeux, ses bijoux et ses chers livres : Virgile, Horace, Juvénal, Caton,Térence, Sénèque,
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le Roman de la Rose, les Ballades d'Eustachc Deschamps, le Dit royal de Froissart, le Livre des quatre Dames d'Alain Chartier et force recueils de ballades. Il compose cette suite de rondeaux et de chansons, que M. Pierre Champion appelle très justement : Le Livre de Pensée. La matière de ce recueil est faite de tous les petits événements de sa vie quotidienne. Avant Gœthe, Charles d'Orléans a compris la beauté de la poésie de circonstance. Son talent s'affirme plus vigoureux ; l'artiste ne s'attarde plus guère aux préciosités : sa poésie est directe, dépouillée, même lorsqu'elle se présente sous forme allégorique. Le moindre de ses rondeaux nous donne l'impression d'un petit animal vivant : cela est souple et musclé comme certains corps féminins, — « poly, souef, si précieux ». Et puis, avec l'âge, le poète est devenu philosophe : il n'a plus de confiance aveugle, surtout il ne croit plus à l'amour ; il se contente de goûter les petites joies de l'heure, de contempler les paysages, de chanter les uns et les autres.
M. Gaston Paris a comparé ce poète à Henri Heine : pour nous, nous le rapprocherions plus volontiers du délicieux Horace et du poète persan Omar Kheyyam. C'est le même épicurisme souriant et désabusé, enfermé dans de petits poèmes d'une forme parfaite.
Entre cinquante et soixante ans, Charles d'Orléans compose en abondance rondeaux et chansons : c'est le moment suprême de sa veive poétique. Il écrit alors pour son plaisir, et c'est là le moyen le plus sûr de plaire. Mais pour écrire ainsi il faut avoir vécu et connaître son métier de poète.
Ce serait ici le lieu d'établir un parallèle entre Charles d'Orléans et François Villon. Mais cette comparaison a été faite par Charles Maurras. Et dès lors il n'y a qu'à citer :
« Jadis je crains de mètre donné le ridicule de préférer Charles d'Orléans à François Villon, mais, comme dit Villon lui-même, c'était « au temps de ma jeunesse folle ». Le vers mâle et sonore, le pathétique rude, la profonde tristesse de Villon, son humanité éternelle, son sentiment classique de la réalité, défient toute comparaison . Près de lui^ Charles d'Orléans semhier a trop paré, trop spirituel et trop docte. Mais le prince-poète doit être aimé à part, fe lui ai gardé ma chapelle. La ballade LXIX du poème de la prison :
J'ai fait Vobsèque de ma dame Dedans le moustier amoureux. . .
qu'il a composée à la mémoire de Bonne d'Armagnac, sa seconde femme, avec ses vers tout é maillés de a penser s doloreux », de v sierges de soupirs piteux »j
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avec ses symboles des gemmes, ses (( sajjirs de loyauté », plaira toujours par la biiarrerie de rornement qui ne nuit pas au charme doux d'un accent sincère et d'un rythme pur ».
C'est que la préciosité de Charles d'Orléans est toute spontanée, toute naturelle. Ses allégories d'ailleurs, pour la plupart, sont prises dans la vie ; aussi ses petites pièces de vers forment-elles de délicieux tableaux intimes, de patientes et minutieuses enluminures. Ce prince est un grand poète qui, par pudeur, recouvre d'ornements ses sentiments et ses pensées.
Dans les dernières années de sa vie, il déplorait cette troupe d'ennuis qui fait cortège à la vieillesse et il se plaignait avec éloquence et simplicité :
Le temps passe comme le vent, Il n'est si beau jeu qui ne cesse !
Ne suffit-il pas de voir combien de pareils vers nous émeuvent pour comprendre leur éternelle nouveauté ? Celui qui les a composés se trouvait environné de soucis et de peines. Mélancolie était sa compagne habituelle. Mais il avait atteint à la sagesse : il pouvait mourir.
Jean-Marc BERNARD.
DIEU î QU'IL LA FAIT BON REGARDER
Comirient ce peut il faire ainsy En une seule créature Que tant ait des biens de nature, T)ont chascun en est esbahy !
uniques tel chiefd' œuvre ne vy Mieulx accomply, oiiltre mesure :
Comment ce peut il faire ainsy En une seule créature ?
Mes yeulx cuiday qu'eussent manty Quant apportèrent sa figure Devers mon ciieur, en pour trait ure.
Mais vray fut, et plus que ne dy.
Comment ce peut il faire ainsy !
Je suis mieulx pris que par le doy Effort enserré d'un anneau.
S'a fait un visaige si beau Qui ma tout conquesté à soy.
Je rougis, et bien Vapercoy, Ainsi quun amoureux îtouveau. Je suis mieulx pris que par le doy Et fort enserré d'un anneau.
Et d'amourettes, par ma foy, J'ay assemblé un grant fardeau, Quay mussées soub^ mon chappeau.
Pour Dieu ! ne vous mocque^ de moy^ Je suis mieulx pris que par h doy !
DIEU, au IL LA FAIT BON REGARDER 33
Cest fait y il nen fault plus parler : Mon cueur s'est de moy departy.
Pour tenir T amoureux par ty, Il ma voulu abandonner.
Riens ne vault m'en desconforter Ne d'estre dolent ou marry.
C'est fait, il nen fault plus parler .
Mon cueur s'est de moy departy.
De moy ne se fait que mocquer, Quant piteusement je lui dy Que je ne puis vivre sans luy ; A paine me veult escouter !
Cest fait, il nen fault plus parler.
N^est elle de tous biens garnie Celle que fayme loyanment !
Il m'est advis, par mon serment^ Que sa pareille na en vie.
Ou en dûtes vous ? je vous en prie, Que vous en semble vrayement ?
N'est elle de tous biens garnie Celle que faytne loyanment !
Sait quelle dame, chante ou rie Ou face quelque esbatement, Fait tes en loyal jugement, Sans faveur ou sans flatterie :
N'est elle de tous biens garnie ?