‹ Ronsard considere comme imitateur d'Homere et de PindareChapitre 2 sur 18 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ronsard joignait à un vif amour pour l'étude une facilité excessive , el , comme il a consacré quarante années de sa vie à écrire des vers, l'œuvre qu'il nous a laissée devait être trèsétendue ; elle n'est pas moins diverse.

Se proposant à la fois tous les modèles, Ronsard n'est pas seulement le disciple des Grecs, il a imité les Latins de toutes les époques et les Italiens de la Renaissance ; à regarder même ses vers de plus près, on y recueillerait encore un certain nombre de souvenirs de la vieille France (car il ne l'a pas dédaignée autant qu'on le lui reproche) , de l'Espagne , dont on peut croire qu'il parlait la langue', de l'Ecosse et de l'Allemagne où il avait passé quelques années de son aventureuse jeunesse 1 .

D'autre part , il s'est essayé à-peu-près dans tous les genres ; il a traité des sujets de toute nature, chanté dans tous les rhythmes et sur tous les tons.

1 Voyez dans ses Œuvres (Eil. de 1G30, t. X, p. (i.32-3), une pièce écrite • à son retour de Gascongne (en 15G5), voyant de loin Paris. • — 1 V. YKléfjie à Bclleau ; René Binct, Vi> de lionsard, et le chnp. III de cette étude.

Celle souplesse de son esprit ne fut pas le moindre de ses lilres de gloire aux yeux de ses contemporains: d'autres avaient pu obtenir la palme dans chaque genre ; lui seul , entraîné par une ambition sans bornes, mais toujours heureuse, avait représenté toutes les 3Iuses ensemble, possédé pleine cl entière la gloire universelle de la poésie. Ses œuvres font songer à une harmonie parfaite de tous les accords, et composent, dans cette admirable diversité, un petit monde accompli 1 . Lui-même se compare volontiers , et non sans grâce , au miroir qui réfléchit tout ce qui passe; à l'abeille qui fait son miel de toutes les fleurs , sans en dédaigner aucune ; au potier qui donne à l'argile complaisante toutes les formes qu'imagine sa fantaisie ; enfin , à ces riants paysages où la nature , qui ne s'épuise jamais , mêle en se jouant et assortit toutes les couleurs.

Il est certain que la poésie légère tient dans ses œuvres une grande place ; il l'a cultivée avec une certaine ardeur à toutes les époques de sa vie; le gentil Manille, le profane Jean Second , et surtout Pétrarque, ont éveillé son émulation presque aussi souvent que les Grecs , et , parmi les Grecs euxmêmes, il ne s'est guéres moins exercé à traduire Anacréon et Théocrile que Pindare et Homère; les contemporains proclament qu'il excelle dans l'idylle, dans l'élégie et dans l'épitre, dans la chanson et l'odelelte, et, dès que le roi son maître l'a souhaité , sa muse docile est descendue sans trop d'eflort de l'épopée au madrigal, à l'épithalamc , à la devise , à la mascarade.

L'amour surtout l'a inspiré : c'est l'amour et le bel œil de Cassandrc qui l'ont rendu poète'; quelques mois avant sa mort, il chantait encore Hélène ; de l'une à l'autre , il a célébré bien des maîtresses, les siennes, celles du roi, celles des grands seigneurs , les unes qui rappellent les courtisanes de l'élégie romaine, d'autres, naïves comme les bergères des églogues .de Virgile, d'autres, voilées, idéales comme Laure ellemême.

' Tombeau de Ronsard; Binet ; Duperron , Oraison funèbre de Ronsard. — * Amours de Cussandre. \.. I, sonnets 52, 100, 1 70.

Et , en vérité , lorsqu'on l'entend dire à Cassandre : Mignonne , allons voir si la rose

à Marie :

Le temps s'en va . le temps s'en va . madame

à Hélène :

Quand vous serez bien vieille , au soir, à la chandelle

comme lorsqu'il chante la solitude de ses forêts et la voix des sources chères à son enfance , on est tenté de croire que sa lyre était faite pour ces doux accents , et que ses véritables muses furent l'amour et la nature.

Aussi bien , il ne s'est point trompé en demandant à des genres moins élevés que l'épopée et l'ode , l'immortalité.

Lorsqu'après deux siècles d'un complet, d'un injurieux oubli , une curiosité mêlée de quelque compassion ramena noire siècle à ce poète tombé si vite et de si haut dans le mépris , c'est aux petites odes , aux tendres sonnets qu'avaient chantés sur le luth les nobles dames du seizième siècle, que s'attacha la préférence des éditeurs et du public. On s'éprit de ces petits tableaux dont la fraîcheur et la grâce n'avaient point vieilli. On plaignit, on blâma Malherbe, d'en avoir méconnu le charme. Seul , l'arrêt de Boileau ne cessa point de peser de tout son poids sur le faste pédantesque et les grands mots; Uonsard demeura, sans aucune excuse, coupable d'avoir imité les Grecs avec une ardeur indiscrète , trop enflé sa veine , trop hautement entonné l'airain enroué de Bellone.

Je ne prétends pas blâmer ce choix. Si leur intention n'était que d'extraire du recueil des œuvres de Ronsard , un certain nombre de pages faciles et agréables à lire, les édileurs des Poètes français jusqu'à Malherbe* , M. Sainte-Beuve et, sur ses pas, M. Lacroix', ont eu plus d'une raison pour préférer

1 Paris, Crapclel, 1824, in-8°, t. IV. — CÀoix des Poésies de P. de Ronsard * t de ses devanciers , Pans, Wcrdet, 1826, io-32. — 1 Œuvres choisies de Pierre de Homard, Para, Saulelet, 1828, in -8°; les mêmes, Delloye , 1810, in-12.

les Amours à la Franciade t les églogucs aux hymnes, les odes légères écrites dans le style d'Anacréon et d'Horace aux longues odes pindariques.

Pour moi, cependant, longtemps appliqué à l'étude des œuvres de Ronsard, à mesure que je pénétrais dans les secrets de sa pensée et que je connaissais mieux l'histoire intellectuelle de son siècle, je m'accoutumais à le considérer sous un aspect tout différent, et démêlais plus nettement, dans l'apparente confusion de ses ouvrages , les deux choses qui en font le caractère et le prix, qu'on a remarquées avant moi, mais sur lesquelles j'estimais utile de revenir après les autres pour y insister davantage.

Bien que Ronsard ait imité tout le monde , essayé tous les genres et tous les tons, cependant il y a des matières qu'il préfère, un ton qui convient mieux que tous les autres à sa voix mâle et fiére.

Même à ne le juger que par les éditions contemporaines, on peut reconnaître , dans la poésie légère , qu'il a été mieux inspiré par Anacréon que par Pétrarque.

En remontant aux éditions complètes du seizième et du dix-septième siècle, on s'aperçoit en outre que, disciple des Grecs , ses préférences le portent moins encore vers Anacréon que vers Homère et Pindarc.

Il est facile de reconnaître que ce fut là son goût, son génie véritable: une certaine inconstance naturelle qui arrivait vite à la satiété en toutes choses , l'intérêt de sa renommée et de sa fortune, le désir, le besoin de plaire l'entraînèrent souvent à oublier les modèles et le langage qu'il s'était choisis; mais, jusque dans la dissipation de sa vie mondaine et les plus grands sacrifices «pie fit le courtisan à la faveur, sa mémoire, ses instincts le ramènent , sans qu'il y songe , à Pindare , à Homère, aux Grecs, aux grandes pensées, au style élevé, qui est son style familier dès qu'il échappe à toute influence étrangère, comme on le voit surtout aux deux époques les plus libres de sa vie, celle où, jeune encore , il vit loin de la cour, absorbé tout entier par l'étude , et celle où l'indifférence des maîtres

auxquels il a trop sacrifie le rend, vieilli, aigri, niais lier encore, à une solitude qui lui inspire ses vers les plus sincères et les plus touchants.

Ainsi, c'est lorsqu'il imite les Grecs, et lorsqu'il se livre tout entier à son goût pour la poésie élevée que Ronsard est véritablement lui-même. C'est alors qu'il gagne les sympathies des hommes les plus sérieux de son siècle, des Muret, des L'Hôpital, des Pasquier, des Montaigne ; c'est alors qu'il a droit aux nôtres.

S'il n'avait pas été , sur toutes choses , le disciple des Grecs , imitateur des Italiens, Ronsard n'aurait fait, comme Rubellay, que nous conduire, par une transition naturelle, de Sainl- Gelais à Desportes; imitateur des Latins, il n'aurait pas eu l'honneur d'ouvrir à des poètes qui l'ont dépassé une route nouvelle.

S'il n'avait point tenté d'élever le langage de la poésie, ses meilleurs sonnets, ses, odelettes les plus gracieuses n'en auraient fait qu'un poète aimable de plus entre Marot et Chaulieu.

Je me suis proposé d'étudier ici , d'une façon toute spéciale, parmi les anivres de Ronsard, celles où se rencontre le double caractère qui fait, à mes yeux, son originalité.

Parmi les genres sérieux, la poésie dramatique est le seul dont je n'aurai point à ni'occuper : Ronsard affecte de ne pas aimer l'emphase de la tragédie, et dédaigna toujours d'en disputer le prix à Jodellc et à Garnier. H ne faut pas se trop étonner qu'un poète qui aspirait à réussir n'ait pas cultivé un genre de poème auquel il faut pour réussir complètement des moyens d'interprétation dont la France au seizième siècle était entièrement dépourvue; on sait d'ailleurs, que son premier ouvrage était une traduction du Plutus d'Aristophane, jouée au collège de Coqueret, et qu'un jour, Daurat ayant expliqué à ses élèves une pièce d'Kschylc, Ronsard, transporté, lui dit: v Mon maître, pourquoi m'avez-vous caché si longtemps ces rirhesses? » ' On pourrait donc supposer que, s'il n'imite pas

• Biiiet, ibi.l.

Eschyle et Sophocle, c'est surtout parce que nous n'avions pas encore de théâtre.

A défaut de tragédies imitées de celles d'Eschyle et Sophocle, on trouve partout dans ses œuvres le témoignage de l'admiration toute particulière qu'il professa pour Homère, pour Virgile, imitateur d'Homère, et pour Pindarc. Je recueillerai les réminiscences éparses dans ses poèmes ; j'examinerai ceux où il a prétendu imiter ses maîtres, la Franciade, les fragments épiques mêlés aux hymnes et au Bocage royal, et les odes pindariques, ouvrages presque tous négligés par la critique contemporaine.

Sans en exagérer le mérite de parti pris, je m'attacherai à bien marquer la nature des tentatives qu'ils rappellent; à dire comment et pourquoi ces tentatives ont avorté , ce qui les recommandait, ce qui excuse l'illusion du poète, et celle de son siècle; s'il a, môme en nç réussissant pas, exercé, pour avoir osé, une influence efficace et salutaire ; à ce titre , quelle est la place qui appartient véritablement aux poèmes et à leur auteur dans l'histoire du développement de notre langue et des progrès de notre littérature.

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