‹ Ronsard considere comme imitateur d'Homere et de PindareChapitre 3 sur 18 · RONSARD IMITATEUR D'HOMÈRE · texte numérisé non relu

RONSARD IMITATEUR D'HOMÈRE

I. L'imitation d'Homère e.t une nouveauté au «eûûème «iècle; touvenir d'Homère présent partout dan. le. omvre. de Hon.ard.

Il faut d'abord se demander si c'était une chose aisée cl commune en France que d'imiter Homère lorsque Ronsard osa l'entreprendre.

Durant tout le moyen-âge, la tradition avait perpétué le nom du poète : il y avait un Homère à la cour de Charlemagne; dans les chronologies fabuleuses, si populaires jusqu'à la Renaissance, Homère et Salomon marquent une date, aussi dit-on: du temps d'Homère, vieux comme Homère. On n'ignore même pas ce qu'il était : un p istez poète , un clerc lisant, un clerc merveilleux, ni plus ni moins que la plupart de nos trouvères ; Théroulde cl Jean de Meung vont jusqu'à le nommer, comme fit Dante après eux, prince des poètes, poeta sovrano. Ailleurs, on le disait sage, et même riche. Il est facile de voir combien les notions vulgaires étaient sur son compte, non-seulement peu précises, mais peu exactes.

Sa vie était cependant moins inconnue que ses œuvres. Ce n'est pas que l'histoire de la guerre de Troie et les héros de Y Iliade ne fussent très-populaires; on ne célébrait pas les vertus de Roland, d'Ogier, plus souvent que celles d'Hector, ro parfait modèle des anciens preux , la fleur de la chevalerie

du momie. De tels récits flattaient à la fois en Italie, en Angleterre, en Belgique, en France, les descendants d'Anténor, d'Enéo, de Brut, do Bavo, de Francus.

Aussi que d'Mades n'avons-nous pas eues, depuis le douzième siècle et Benoit de Sainte-Maure ! Aucune gloire ne fil défaut au trouvère de la Destruction de Troie: un siècle à peine s'est écoulé qu'on a déjà traduit et qu'on lui vole son ouvrage, en France, et de toutes parts; il passe en Italie sous la plume ambitieuse de duido Columna, et jusqu'en Grèce, où une version byzantine va (singulière destinée !) disputer aux manuscrits d'Homère leurs rares lecteurs.

Puis, on oublie Benoit de Sainte-Maure , comme la langue qu'il a parlée. Mais ses plagiaires lui survivent*. A l'université île Poitiers, en 1450, sa chanson, mise en prose française au quatorzième siècle, tombe dans les mains d'un écolier convalescent qui en tire, pour se distraire, tout un Mystère. Quatorze ans plus tard , un chapelain du duc de Bourgogne, traduisnnt à son insu l'ouvrage d'un compatriote, d'après la prose latine de Columna , remit Benoit de Sainte-Maure en prose française pour la seconde fois. Or, on lit le Mystère de Jacques Millet, et les Histoires troyennes de Haoul le Fèvre et de Columna avec passion pendant tout le quinzième siècle.

Malheureusement, entre ces lliades françaises et latines, simple prose ou prose rimée , récit ou action , et Y Iliade d'Homère , il n'y a aucun rapport.

Aucune d'elles, même celles qui sont écrites en vers, ne daigne être un poème. La Chanson de Geste, le Mystère est une histoire , tout aussi bien que l'histoire rie Columna et de le Fèvre. Quoiqu'on y trouve des passages touchants, des narrations animées , quelques images agréables , il n'y faut chercher ni le langage, ni les ressorts, ni l'action de l'épopée.

1 Cette histoire «lu poème de Henott de Sainte-Maure et de ses transformations successives serait trop longue, s'il fallait le suivre en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Même en me bornant aux versions qui ont élô composées en France ou qui y sont devenues populaires, je sortirais des bornes de cet ouvrage si j'entrais dans quelques développements ou si je cherchais seulement à Iburrîir la preuve de tout ce que j'affirme.

Des chapelains du douzième el du quinzième siècle, un juge de Messine, contemporain de Philippe-le-Bel , un licencié en droit sous Charles VII, ne sont pas gens à conserver dans l'action un rôle aux divinités mensongères de l'Olympe.

Plus de merveilleux, et plus d'unité, puisqu'il ne s'agit point de raconter la colère d'Achille, mais bien la longue lutte de Troie contre la Grèce, les trois sièges, ou tout au moins le dernier, depuis la pomme d'or disputée parles trois déesses, jusqu'au cheval d'Epéus et à la trahison d'Anténor, jusqu'au retour des chefs, en un mot, tous les événements que comprend le cycle, et dont, par un scrupule d'excessive exactitude, l'historiographe ne nous déroberait pas le plus petit, fut-ce au théâtre, et dût Troie la Grande n'être livrée au pillage que le troisième jour, après le soleil couché.

Je risquerais trop de ra'oublier entièrement sur la route, si je parlais des héros et du rôle qu'on fait jouer à chacun d'eux : Achille s'irrite, mais ce n'est point du tout pour Briséis et guères plus pour Patrocle; c'est un félon qui trahit les Grecs vilainement , et, plus vilainement encore, pour triompher de ses rivaux , compte sur le nombre et sur la ruse ; si bien que , lorsqu'il meurt , sa niorl , si affreuse qu'elle soit , n'est que la juste expiation de ses fautes et une satisfaction tardive donnée à la conscience publique. On peut bien croire qu'Achille n'est pas le seul qui ait ainsi changé de caractère depuis Homère.

Ainsi, dans toutes ces chroniques, on chercherait en vain quelque chose qui fit songer au poème ancien. Il est juste de dire, pour excuser Benoit de Sainte-Maure et ses nombreux imitateurs, que non-seulement ils comprenaient à leur manière les droits et les devoirs de la poésie, mais qu'ils ignoraient complètement Y Iliade.

C'eût été pour des compilateurs minutieux une source ajoutée aux autres, où l'on aurait puisé aussi quelques détails. Mais, outre que le témoignage était en Grec, par conséquent inintelligible , était-il bien nécessaire de consulter une relation incomplète, inexacte, partiale, qui ne pouvait pas garder même une ombre d'autorité en présence des récits authen-

tiques de deux témoins oculaires, l'un, piètre de Jupiter à Troie, et l'autre, soldat d'Jdoménée?

Aussi ne parle-t-on d'Homère au moyen-âge que pour lui reprocher ses mensonges; et toutes ces lliades qui se succèdent pendant quatre siècles , reproduisent uniformément Iliade apocryphe de Darés le Phrygien et île Dictys le Cretois, versifiée en latin par lscanus, comme elle fut amplifiée en roman par Benoît de Sainte-Maure. Jusqu'ici, Homère est pleinement hors de cause.

11 n'était cependant pas tout à fait perdu. On mettait communément à la suite des poètes latins une petite Iliade en huit livres , que recommandaient aux gens de honne foi deux noms fort illustres : car le poète qui avait abrégé et traduit Homère en hexamètres latins, n'était rien moins que le Thébain Pindare, auquel il avait plu d'offrir à son fils ce petit poème, lit étroit, où il avait resserré tous les flots du vaste Océan*.

Ce Pindare ne mérite pas tous les éloges que lui donnent ses éditeurs : il a abrégé avec si peu d'intelligence , que , dans une Iliade réduite à moins de onze cents vers, il réussit à encourir même le reproche de prolixité. Il s'arrête à traduire textuellement de simples comparaisons; il y a des passages qu'il dénature et même qu'il amplifie ; Chrysès et Priam y parlent aussi longuement que dans Homère; puis, l'auteur supprime l'entretien d'Hélène avec Priam et les vieillards ; il donne onze vers aux adieux d'Hector et d'Androraaque , dix à l'ambassade des chefs et à cette belle réponse où Achille montre avec tant de naïveté le fond de son cœur.

Toutefois , puisque , si imparfaite et si mutilée qu'elle soit, c'est une petite image* du poème d'Homère, et que certains passages du texte original y sont résumés assez fidèlement, nous aurions peut-être quelque raison pour préférer cette Iliade à celle de Columna. Mais ce n'est point le goût du temps. Et, malgré son nom, le faux Pindare était beaucoup moins connu, beaucoup moins estimé que le faux Dictys et le faux Darès.

' F.n tft* de IVdmon donnée par Polyard 1515. — 1 Imaffimcula (Polyard).

Cependant, voici qu'en Italie, à la voix de Pétrarque et de Boccace, on explique Homère, on le commente, on en donne plusieurs versions en latin; mais la France persiste dans son ignorance. Par une rencontre très-singulière, la meilleure de ces versions , celle de Valla , est apportée à Paris ; il fallut que les circonstances fissent passer les Alpes à un Italien pour que ce précieux ouvrage, dérobé à la vermine', retournât chercher un imprimeur aux lieux où il avait été fait. Et de 1448 jusqu'en 1541 , tandis que de l'autre côté des Alpes on multiplie les éditions et les traductions d'Homère , de celuici , les imprimeurs ne se lassent pas de publier Diclys, Darès, Columna, Millet, le Fèvre.

C'est sous Louis XII , en 1514 (la date mérite d'être notée) que l'auteur d'une des dernières histoires de Troie, bien jaloux, comme les autres, de puiser aux sources de la vérité historiale, mais poète en même temps qu'érudit, se laisse le premier séduire au charme des narrations d'Homère « bien coulourécs de fleurs poétiques >. Jean Lemaire l'avoue trésingénuement : <r c'est parce qu'il est beau, détectable, et sent bien son antiquité », qu'il « translate presque mot à mot, » d'après la version latine de Laurens Valle, un des épisodes les plus poétiques de Y Iliade, le combat de Pàris et de Ménélas, l'entretien de Priam et d'Hélène sur les murailles ; et heureusement, si bref qu'il se pique d'être, l'auteur ne supprime pas un mot des comparaisons , ni des touchantes paroles de la belle Argienne :

* Là eut grant cry et grant huée faicte du costé d'iceulx

Troyens , ne plus ne moins que les Grues ont accoustumé de faire ou temps matutin, quant elles partent des régions septentrionales et voilent par l'air en grant compaignie vers la grant mer Oceane pour faire cruelle guerre et mortifère aux petitz pigmiens. Et au contraire les Grecz. sans noise et sans clameur, mais sans plus frémissans par grant ire en eulx mesmes. traictement hastoient leurs pas. revolvans en leurs courages par quel moyen ilz pourroient vaincre leurs ennemys et deffendre eulx et les leurs. A la venue doneques des Troyens ou

' Qiam pulvij pt tmea pressit. (Dédie, de léd. de 1 171)

pour mieulx dire à la course, si grant poubliier se leva en la champaigne. mesmement à l aide du vent qui souflloit. que sembloit une de ces bruines espesses qui sont ennuyeuses aux bons bergiers des champs, et fort aggréables aux larrons nocturnes... •

Cependant « il entra en la doulce poiclrinc de la belle Hélaine ung grant désir ' de son premier mary, de ses parens et de son pays.... » Elle trouva sur la tour, Priam, que les vieillards entouraient; « et devisoient de plusieurs choses entre eulx , et ressembloient les crinsons ou cygalles : lesquelles , ou temps d'esté, mussées enlremy l'umbrage des branches

fueillues, ont accouslumé de chanter doulcement » Et les

vieillards l'admirent :

• Certes, ce n'est point chose estrange si les Troyens et les Grec/, suustiennent tant de maulx et si longue espasse pour un tel visaige : qui ne semble point estre de femme humaine, ainçois plus lost d'une déesse immortelle... •

Et Friara lui parle avec l'indulgence d'un père. Mais elle lui répond :

» Pleust ores aux Dieux que je fusse morte de mort obscure, quant premièrement je suyviz ton filz en laissant mon mary. mes compaignes fi ma fille unique Hermione! Car tant de maulx ne s'en fussent ensuyviz, et ne feusse point tourmentée de pleurs et de larmes comme je faiz\ »

Quelques années plus tard , un homme bien inférieur à J. Lemaire, par son talent comme par sa position, entreprit dans une petite ville de province, loin de tous conseils et de toute laveur, une traduction complète de Y Iliade*.

Est-il besoin de dire que c'est sur la version latine, et presque sans se douter de l'existence d'un texte original, qu'écrit son livre Jehan Samson, lieutenant du bailli de Touraine âChà-

1 Regret, desiderium. — 1 Le second livre du llluslratiunt des Gaules et de* singularité* de Troye. Ed. de 1533, ch. 16. — 1 Les lliades de Homère, poète grec et grant historiographe. Taris, J. Petit, 1530, in-S°, golh. M. Eggcr en a parlé dans sa Revue des Traductions françaises d'Homère, Nouv. lievue encyclopèd.. noùt 1840.

tillon , créature modeste d'un des aïeux de l'auteur des Maximes? Il reproduit, il aggrave les contre-sens de Valla, dans un langage d'ailleurs étrangement^ chargé de latinismes et de pléonasmes. A le lire, non-seulement on descend fort au-dessous du style de J. Lemaire et de R. le Fèvre; mais on va jusqu'à regretter les emphatiques périodes de Golumna , que du moins relève et anime une fausse chaleur.

Pour moi , je passe aisément sur ces défauts ; je pardonnerais même à Samson de trouver le poème trop court et d'avoir voulu , pour compléter l'histoire de la Destruction de Troie la Grant, donner à Y Iliade un prologue et un épilogue, indigestes compilations empruntées à Guyon de Cottlonnes, à Darès et à Dictys *. Du moins, ce nouveau cyclique fait d'Homère assez de cas pour n'emprunter des témoignages étrangers qu'à défaut du sien ; il reproduit , à peu prés sans s'interrompre, les vingt-quatre chants du poèrne, et va jusqu'à y joindre la vie du poète attribuée à Hérodote.

Seulement, il est bien probable qu'il fait ce sacrifice au désir de ne pas se traîner dans l'ornière battue. Car, s'il s'abandonnait à ses penchants naturels, bien souvent il quitterait aussi la fable pour l'histoire ; et quoiqu'il s'étudie, avec une certaine sincérité, à ne pas sortir de son rôle d'interprète, plusieurs fois encore il arrive que la patience lui échappe. La conscience de ce juge intègre se révolte à la pensée qu'il prête l'autorité de son témoignage à tant d'impostures. Au deuxième chant, il supprime sans façon le dénombrement des vaisseaux, parce que sur ce point important il a préféré transcrire dans ses prémisses , les calculs authentiques de ses historiens. Au vingt-deuxième chant, lorsque l'impitoyable fils de Pélée frappe Hector, ce modèle des preux, le traducteur s'interrompt pour protester contre une partialité que confondent au surplus les assertions contradictoires de tant de téraoius

' Les prémisses ne sont pas autre chose qu'une traduction libre de G. Columua, I. Vl-XJII, XV et XVI, à l'exception du vingt-deuxième et dernier chapitre qui est emprunté à Dictys de Crète, I, 17-23. Les additions et séquences (neul chapitres) sont tirées confusément de Coltimna, I. XXVl-XXXV, et Dicivs, I. IV- VI.

oculaire*. Et plu* loin encore, dans les séquences , en raconlaul la morl de Troilus, son indignation s'emporte jusqu'à l'apostrophe. 11 est vrai qu'il garde quelques formes; c'est au grand Homère qu'il adresse ces inveclives :

■ Dy-moy doncques. Homère, pour quoy c'est que tu as ainsi exalta Acliilles ?... Tu as tort de exalter ung Irahistre et laisser les nobles preux qui plus en valloient que dix mille. •

N'accusons pas Samson d'avoir été trop timide dans la préférence qu'il a montrée pour Homère, il n'a déjà que trop imprudemment heurté le goût de ses contemporains. Et je ne veux pas d'autre preuve de sa hardiesse que la fortune de son livre. Jamais enfantement ne fut plus pénible. On voit que les lecteurs font défaut et que peu à peu l'écrivain perd courage : il abrège les derniers chants de Y Iliade ; prolixe dans ses Prémisses, il est presque sec dans ses additions. D'autre part, à la fin du premier chant de Y Iliade, on lit la dale de 1510; les six chants qui suivent ne parurent qu'en 1523; l'ouvrage complété ne sortit des presses de J. Pelit qu'en 1580', Tannée même où Franrois I instituait les Lecteurs royaux. Assurément, même au commencement du seizième siècle, on n'eût pas mis ces douze années à publier et à répandre une traduction de Columna.

Les circonstances prêtent au livre de Samson plus d'intérêt qu'il n'a par lui-même de mérite. On y retrouve tous les caractères de l'époque de transition à laquelle il appartient. Ce sont encore les caractères gothiques de l'imprimerie naissante , les légendes surannées des trouvères , celle langue chargée de latinismes pédantesques, si chers au quinzième siècle, et qui ne périra que sous les coups de Rabelais, de Dubellay, d'Estiennc. Homère n'y peut reparaître encore que traduit de seconde main, et, par une sorte de conciliation impossible, réuni aux chroniques apocryphes qui ont si longtemps usurpé sa place. Toutefois , sous ce dernier déguisement , on peut déjà le reconnaître. Et, si le livre appartient encore au

' Ces date* se trouvent aux folios 17, 89 v» et Elles rectifient les indications données sur Samson par Branet , à l'article Homère.

moyen-âge, Samson aura du moins cel honneur qu'on seul qu'il en est la fin. Homère ne saurait plus larder à renaître.

Le texte même a beaucoup de peine à trouver des lecteurs. Budé l'étudié et l'annote': combien d'érudils étaient capables de l'imiter? Un certain nombre d'exemplaires des éditions italiennes passent sans doute les Alpes, et, de Lyon, viennent jusqu'à Paris. Mais les imprimeurs entreprennent vainement de donner une édition française. Gourmont avait publié en 1523 les deux premiers livres de Y Iliade; en 1535, Wechcl y avait ajouté les cinq premiers de Y Odyssée, et, en 1541, Néobar avait osé compléter ce second poème. Lorsque en 1543, Ronsard, aidé par Bail' et par Turnèbe, commença à lire Homère sous la direction de Daurat, il y avait déjà treize ans qu'on enseignait le Grec au collège de France ; et cependant on n'avait encore publié en France qu'une édition de Y Odyssée. et seulement trois chants de Vlliade.

Il faut le remarquer aussi : même à côté d'Homère, le Darès survit ; durant tout le seizième siècle, on continue à l'imprimer; au dix-septième, sous les auspices de Bossuet,M me Dacier le public et le commente pour l'instruction du Dauphin; et, plus récemment, l'autorité de Niebuhr a de nouveau appelé sur lui l'attention de l'Allemagne. Quoi qu'il en soit de ses titres à notre estime, on a beaucoup de peine à l'oublier tout à fait , même lorsqu'on lit Homère : de nos jours encore , combien de gens savent neltement que YRiade a pour sujet la colère d'Achille et non le siège de Troie , qu'Achille n'est pas invulnérable, et que ce n'est pas autour des murs de Troie qu'il traîne trois fois le cadavre d'Hector? On a persisté, même après Ronsard, à ne considérer ce récit de la colère d'Achille que comme un des épisodes du cycle , offrant à peu près le même intérêt que les autres. C'est ainsi qu'en 1614 du Souhait, refaisant l'œuvre de Samson, publie avec Y Iliade, allongée ainsi de dix livres par un prologue et un épilogue, le Ravissement d'Hélène, qui explique le siège de Troie, et la Prise de la ville qui le termine , i le tout de la traduction et invention de l'auteur. »

' Boivin, Mémoires de l'Académie des inscriptions, T. V.

Honsard lui-même, malgré son admiration jalouse pour les Grecs et surtout pour Homère, ne sait pas toujours se dérober à ces réminiscences : lorsqu'il parle des héros du poète, il leur garde, et je veux croire que ce fut plus d'une fois à son insu, quelques-uns des traits que leur ont prêtés les variantes apocryphes.

Il peut bien , sans faire injure à son divin modèle , rappeler des faits et des personnages auxquels il n'a pas été fait place dans Y Iliade, montrer Paris abandonnant Œnone et jugeant les trois déesses, Chiron élevant Achille, Ulysse tué par Télégone, citer en passant les noms de Téléphe , Palamède , Troïle, Pcnthésilée, ou encore, d'après Leschès et Virgile, parler du cheval de Troie; s'il traite de couard le héros de Y Odyssée, tous les poètes de l'antiquité lui avaient déjà prodigué de telles injures; s'il recueille, au sujet d'Achille lui-même, quelques vieilles fables étrangères à Y Iliade, si même il s'écrie avec peu de respect :

Achille, ne déplaise à ton poète Homère.

Ha ! tes gestes sont beaux , mais ton amour légère Déshonore tes faits et le Roumanl d'Homère...

ce n'est là que la boutade d'un poète élegiaque , et l'on ne peut mettre Ronsard au rang de ceux qui rendent le héros méconnaissable pour le poète lui-même :

Homère, qui servit aux neuf Muses de guide.

S'il voyoit aujourd'huy son vaillant Eacide . Ne le cognoistroit plus

H a si souvent chanté Cassandre et Hélène qu'il a bien pu puiser à plus d'une source ce qu'il dit à ses maîtresses des héroïnes avec lesquelles, dans ses doctes mignardises, il prend plaisir à les confondre: c'est ainsi qu'il montre Hélène empressée à suivre Pàris , chantant autour du cheval pour attirer les Grecs dans le piège , amadouant Ménélas, ou, vieillie, s'écriant, devant son miroir, que ses premiers maris ont été bien insensés de s'armer pour un tel visage. Hélène n'en est pas moins Hélène.

Mais pourquoi Ronsard ne s'en est-il pas tenu à Virgile , à Ovide et même à Darès ? Et comment a-t-il aimé assez Lycophron pour parler de Pénélope comme l'eût à peine fait Columna , lorsqu'à deux reprises , il fait de la fiére et chaste héroïne de X Odyssée une rusée , qui écrit à son mari de lamentables héroïdes, tandis qu'elle envoie son fils à Pylos pour céder sans témoins et sans remords aux plus honteuses faiblesses ? Il est vrai que, dans l'un de ces deux passages, c'est la jalousie de Calypso qui parle. Il est vrai aussi que, lorsqu'un poète écrit autant que Ronsard, et aussi vite, il ne s'estime guère tenu de mettre sa fantaisie d'accord avec ellemême. Mais la réunion de tous ces exemples prouve aussi qu'autour de noire poète, imitateur, émule d'IIomére, le texte d'Homère n'était encore ni exactement connu , ni religieusement respecté, puisque ces variantes lui sont familières et se mêlent sous sa plume aux citations el aux réminiscences les plus fidèles.

En revanche , et sans parler de la Franciadc, les vers de Ronsard témoignent h chaque page de l'admiration profonde que lui inspire le génie d'Homère et du soin religieux qu'il mit toujours à lire et à étudier ses deux poèmes. Aucun nom ne reparait aussi souvent dans ses ouvrages : pour lui, la poésie, telle qu'il la rêve, la gloire, telle qu'il l'envie, c'est celle d'Homère; Homère même, malgré son beau style, est sujet à la pauvreté* et à la mort, mais son nom lui survit, impérissable comme ceux des héros qu'il célèbre ; ses œuvres sont un ruisseau intarissable où , d'âge en âge, la muse abreuve ceux qu'elle a choisis, un divin modèle qu'ils doivent sans cesse avoir sous les yeux: qui pourrait-on lui comparer? Et, jusque dans ses œuvres les plus légères, soit qu'il se fasse l'avocat de sa tempérance , soit qu'il le salue de son verre

1 une noble misère,

Riche de pauvreté : tesmoin en est Homère

Qui , pauvre , d'huis en huis ses poèmes chantoit Pour un morceau de pain qifun riche luy jettoit.

rr. vu, P . 214.)

dans ses gayelèz :

Des meilleurs le meilleur resveur Je te salue, ô bon Homère,

on sent que, dans son admiration, personne ne tint jamais une place égale.

11 est dans Homère peu d'épisodes qu'il ne rappelle par quelque trait ; et on retrouverait, éparse dans son livre, toute une analyse de Y Iliade et de V Odyssée. Il n'ignore pas que le premier de ces poèmes a pour sujet '

Du grand fils de Thétis les prouesses et Tire ;

il en sait bien toute l'action ; il n'en dénature pas les personnages ; il ne sent pas , comme les trouvères , le puéril besoin de sacrifier Achille à Hector, père de Francus. Si grand que soit Hector, c'est Achille qui garde les premiers honneurs : Ajax n'est le premier qu'en son absence ; Minerve descend du riel pour retenir sa colère ; Thétis s'élève au-dessus des flots pour pleurer avec lui; quand il combat, les Troyens fuient, effrayés de voir

l'ombre de son panache Et d'ouyr parmy l'air siffler sa grande hache ;

comme un loup, les agneaux, il refoule les Troyens, et les cadavres qu'il amoncèle , empêchent

les ruisseaux De porter à Thétis le tribut de leurs eaux.

Mais ce qui le frappe, plus encore que ces exploits, ce qu'il aime à rappeler, ce sont les traits par où le héros d'Homère se fait plaindre et se fait aimer : il mourra jeune ; il chérit Patrocle plus que lui-môme; sur son bûcher, il consacre à son ami sa chevelure promise au Sperchius; dans'sa colère même , il est grand et il nous touche; Honsard se plaît à le montrer prenant

entre ses mains.

Teintes encor de meurtres inhumains .

le lyre et le luth doré, et chantant les héros, les dieux, ou

son amour, ou ses exploits ,

Bien qu'en l'ost des Grégeois Hector ruast le feu. Et que l'horrible effroy de la trompe entonnée Criast contre le bruit de la lyre sonnée.

Seul avec lui dans la tente, Patrocle l'écoute en !>ilem;e, et cependant Hector ébranle les portes du camp.

C'est avec celte délicatesse que Ronsard choisit dans Homère les traits qu'il lui emprunte : il ne négligera ni les adieux d'Hector et d'Andromaque , ni l'allégorie des prières, ni Priam couché dans la poussière et Mercure conduisant le vieux roi jusqu'à la tente d'Achille , ni les vieillards troyens admirant la beauté d'Hélène ; et il est curieux de voir le tableau même qui, par sa grâce irrésistible, avait surpris le docte Jean Lemaire, inspirer à Ronsard un de se3 plus aimables sonnets :

11 ne faut s'ébahir, disoient ces bons vieillards. Dessus le mur troyen voyant passer Hélène .

Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine : Nostre mal ne vaut pas un seul de ses regards.

A Y Odyssée , il emprunte le chant des Sirènes ; Ulysse sauve par Leucothée , et ce voile où les mylhographes voient une gracieuse image de l'espérance ; Argos , expirant aux pieds de son maître qu'il a seul deviné sous ses haillons ; Euryclée , le reconnaissant à sa cicatrice, ou Achille regrettant la vie.

Il est curieux de descendre à la comparaison minutieuse des textes, et de recueillir les emprunts que Ronsard fait à Homère jusque dans les moindres détails. Tout le fait songer à son modèle préféré : Montmorency est un Nestor, Guise un Achille, d'Avanson un Ulysse; lui-même est un Patrocle par l'amitié; la réforme est un lotos qui enivre et fait oublier la patrie; le bien et le mal en ce monde viennent des deux tonneaux de Jupiter.

Prétcndra-t-on qu'une lecture rapide eût pu laisser tous ces traits dans l'imagination vive du poète ? Mais on les trouve à chaque page, et d'ailleurs, non-seulement Ronsard se souvient des expressions d'Homère, mais il l'aime, il l'étudié assez pour prendre quelque chose de son esprit et peindre souvent comme

il peignait ; Homère lui fait aimer les images , les comparaisons, les descriptions précises, les épithètes naïves et pittoresques; et dans les tableaux qu'il trace, soit qu'il traduise Homère, soit qu'il l'imite sans y songer, une fausse délicatesse ne le détourne pas de chercher sur toutes choses les couleurs de la vérité. Ailleurs, avec quelle grâce , il parle de la nature, des forêts et des ruisseaux de l'Ida, de l'aube,

Çà et là versant des roses Au sein du soleil levant,

du soleil du printemps qui rit et pleure comme Andromaque , et , surtout, de la fumée du pays ou du toit natal , lui qui sans cesse , comme Ulysse , souhaite

voir un jour La flamme en l'air promenée De son antique séjour !

Je craindrais de multiplier ces citations , elles sont innombrables ; mais il ne faut pas s'étonner qu'Homère, si oublié jusqu'à celle époque, se rencontre ainsi à chaque page du livre : Ronsard l'avait étudié de bonne heure et l'éludia toute sa vie ; dès la première jeunesse, son père lui reprochait, sans réussir àl'en détourner, d'aimer trop V Iliade et l'Odyssée'; sousDaurat, il les relut tant de fois que, si la théorie de Platon sur la réminiscence n'était pas une fable , il serait devenu Homère luimême'; c'est son livre familier, celui qui se rencontre sous sa main lorsqu'il veut demander au premier feuillet enlr'ouvert les promesses de l'avenir 1 ; il y renvoie de Bèze 4 ; il le lit avec Muret 5 , avec Turnèbe 6 ; pour le lire, il s'enferme pendant Irois jours, trois jours d'entière solitude 7 : dût un Dieu de l'Olympe frapper à sa porte , la porte ne s'ouvrirait en ce moment que pour Cassandrc.

Je voudrais croire que Ronsard ne demeura pas étranger aux recherches par lesquelles Turnèbe prépara sa belle édition

1 Homère que tu tieos si souvent en tes mains.

(T. VII t, p. 476.)

■ Odes, III, 9. - 3 T. I, |». 207, — 4 T. IX, p. 15. — 5 T. VIII , p. i60 (Les lies fortunées, 1553). — 6 Uinct, p. 252. — ? T. X, p. 518.

critique de V Iliade; du moins il accorda son patronage à la traduction de Salel* ; Jamyn, son élève préféré, la continua par ses conseils et sous ses yeux' .

Puis , Ronsard voulut rendre à Homère un hommage plus éclatant encore. Moins humble que Turnèhe et que Jamyn , il eut l'ambition d'imiter son maître , de l'égaler. C'était à lui de donner un Homère à la France; la voix unanime de son siècle lui destinait cette tâche glorieuse ; Belleau pouvait être un Théocrite, Garnier un Euripide, Ronsard seul pouvait devenir l'émule d'Homère et de Pindare ; il l'essaya, et, de bonne foi les plus sages et les plus doctes de son siècle lui dirent, même sur sa tombe, qu'il avait réussi : c Hélas ! qui désormais chantera la paix et les combats 5 ?... Ronsard est mort; il est mort, le second Homère 4 !.... Pour Homère et Virgile, c'était assez du second rang 5 .... »

Nous allons voir où cette ambition conduisit Ronsard ; mais quelle que soit la valeur de Y Iliade qu'il prétend écrire, j'ai tenu à revendiquer pour lui, l'honneur d'avoir étudié Homère avec tant de soin à une époque où c'était encore une nouveauté de le comprendre ; d'avoir concouru avec tant de zèle à faire enfin connaître, respecter, aimer, même parmi les courtisans, ce « prince des poètes , » que jusqu'à lui , nous voyions le moyen-âge poursuivre de ses invectives comme un historiographe infidèle.

' Ronsard aux mânes de Saiel {Iliade de Salel et Jamyn, 138-i). - 1 T. X , p. 057. — * Passerat. — < Daurat. — 5 De Ttaou.

XI. Du fujet d épopée choisi par Ron.ard ; que l iUu.ion du poète

Au début même de cette périlleuse entreprise où l'ambition «le son siècle et la sienne ont égaré l'auteur de la Franciade, une circonstance malbeurcusc devait faire douter qu'il réussît ; Ronsard est déjà résolu à faire une épopée qu'il en est encore à chercher quel sujet il traitera.

On répète déjà autour de lui ce qu'on a tant dit plus tard autour de Scudéry, de Chapelain, de Thomas et des autres: que l'épopée est le poème par excellence ' ; qu'elle est la mer immense où les autres genres vont se perdre comme des ruisseaux; qu'elle seule donne le prix et le vrai titre de poète; qu'une langue demeure obscure aussi longtemps qu'il lui manque une Iliade*: si bien que, pour tant de raisons, le chef de la Pléiade en doit faire une, ou, s'il y manque, il se sera fait défaut à lui -môme, et il aura trahi les espérances que son incomparable génie donnait à la France.

Mais on ne fait pas une épopée comme une épitaphe ou une mascarade, en se jouant, par bienséance; il faut, pour animer ce long ouvrage , un enthousiasme qui ne se commande pas , et que ne peuvent inspirer et soutenir , quoi qu'on fasse , durant toute la vie d'un poète, des héros imaginaires, une action invraisemblable , un merveilleux tout à fait en dehors des croyances communes.

Pour que l'épopée devienne en effet le titre de gloire d'un homme et d'un peuple , il est nécessaire que le poète en ait

1 Un art poétique publié en 1548 (Paris, G. Corrozet, in-12), appelle déjà le poème héroïque grand œuvre et regrette que la France n'ait pas eu de grand œuvre depuis le Roman de la Rose (ch. li, f. 72). — * VArt poétique de Jaques Peletier du Mans, Lyon, 1555, in-12. L. II, p. 73. Pcletier propose pour modèle Y Enéide, pour sujet (le croirait - on ?) YHerculéide, « titre le plus haut e le plus héroïque qui èt été anvoyé au royaume des Muses ; e, qui plus èt, propre à notre France, vu même qu'Hercule fut surnommé Galique. • (p. 18). Peletier est cependant un des hommes les plus savants et les plus judicieux de cette époque : ce passage de son Art poétique ne sera-t-il pas une excuse de plus pour l'auteur de la Franciade?

trouvé le sujet dans les entretiens , dans les préoccupations ordinaires de ceux qui l'entourent et que le patriotisme ou la foi intéresse d'avance ses contemporains à une œuvre qu'ils lui auront dictée. Homère, Dante, Camoens, Milton n'ont pas eu à chercher leur sujet; et c'est pourquoi leurs épopées sont inspirées et populaires. Sous les yeux même de Ronsard, Dubartas, ardent calviniste, mettant sa plume comme son épée au service d'une cause sacrée pour lui , a pu faire un poème que le goût plus délicat des âges suivants a condamné , mais où le cœur parlait au cœur, et qu'autour de lui dans les camps ses compagnons d'armes lurent longtemps comme une Bible.

Ronsard n'eut pas cette fortune. Il se méprend même sur une des causes, et la plus importante peut-être, qui ont fait la supériorité des poèmes d'Homère ; il met en doute, avec la réalité de son sujet, la vérité de ses peintures, et n'hésite pas à prononcer que Y Iliade, tout aussi bien que Y Enéide est un roman.

Ce n'est pas qu'à ses yeux le poète doive falsifier les faits ; il ne lui commande pas le mensonge , mais il met au-dessus de la vérité la vraisemblance de la fiction , et donne le prix à celui qui a le plus imaginé*.

Si l'on exagère ce principe , il devient bien difficile de choisir le sujet d'un long poème; car en dehors des traditions historiques et religieuses accréditées , qu'espérons-nous trouver qui soit, durant toute l'action, d'un intérêt universel? Ronsard ne se dissimule pas cette objection, et, dans sa théorie, la fiction doit reposer sur quelque chose, non-seulement sur ce qui est vraisemblable et possible (c'est la loi commune de tous les ouvrages de l'esprit), mais sur ce qui est déjà reçu en la commune opinion.

Ainsi le poète ne cherche point un sujet purement imaginaire; mais, pour chanter un héros national, il n'interrogera pas seulement les souvenirs authentiques, il remontera jusqu'aux origines fabuleuses de notre histoire. Et déjà il est

' Préface de la Fram iade.

facile de voir qu'il préfère, comme point de départ de ses fictions poétiques , la légende aux annales.

Ce n'est pas qu'il ignore les annales de sa patrie: parfois, il songe à célébrer, comme Ennius', des héros contemporains ; dans le passé il aime à revendiquer pour notre France l'honneur d'avoir produit Bayant, Du Guesclin, Saint-Louis , Charlemagne , Charles-Martel , aïeux et modèles de son maître ; s'il ne les chante pas lui-même, il encourage ceux qui les chantent.

Les héros d'Homère ne lui font pas non plus oublier les preux des chansons de Geste , les paladins de l'Arioste , ni Roland , ni les fds d'Aymon , ni Gauvain , ni Artus et la Table Ronde,

Et tous ces vaillans preux de la saison première.

Ces noms familiers se présentent sous sa plume sans qu'il les cherche ' ; il se prend à regretter les temps heureux de l'antique chevalerie, et, lorsque l'aimable reine qu'il a tant pleurée, Marie Sluart est prisonnière, il songe à ces loyaux défenseurs des dames, et adresse à la France indifférente ces reproches :

Peuples, vous forlignez, aux armes nonchalants, De vos ayeux Henaults. Lancelols et Rolants.

Mais chanter ces preux après les trouvères, après l'Arioste, qui les leur a dérobés pour les travestir, ce n'était point une œuvre digne d'un poète, qui se faisait gloire tout autant de ne pas imiter ses prédécesseurs que d'imiter les anciens.

Un fait qui doit nous intéresser davantage, c'est que Ronsard songea plus d'une fois, Ci» même temps que le Tasse, et avant lui, à chanter la délivrance de Jérusalem. Il sait que ce sujet nous appartient d'autant mieux que Godefroy de Rouillon est un des ancêtres que revendique l'illustre maison de Lorraine, à laquelle il fut tendrement attaché; Français, chrétien , disciple de la Grèce antique , à tous ces titres ennemi

' Ce rapprochement est de Ronsard lui-même (T. VIII, p. 582). — * Môme lorsqu'il cherche des exemples pour établir un point de grammaire.

des Turcs , oppresseurs de la patrie d'Homère , et du sépulcre de Jésus -Christ', il aurait aimé à célébrer la victoire d'un héros français sur les infidèles. Jeune , il rêve ce sujet , et il écrit au cardinal de Lorraine :

Un plus sçavant que moy ou plus amy des cieux

Chantera les combats de tes nobles a) eux.

Dira de Godefroy l'aventureuse armée

Et la palme conquise en la terre Iduméc .

Et le cours du Jourdain qui fut si plein de morts

Que le sang infidelle outre-couloit ses bords'...

Vieilli et découragé, et à une époque où cependant il avait reçu la visite du Tasse 3 et entendu lire quelques parties de son poème , il semble regretter d'avoir fait un autre choix :

Au jeune aage convient chanter telles chansons : A moy d'enfler la trompe et de plus graves sons Réveiller par les champs les Françoises armées . Et sonner les vertus de ces braves guerriers. Qui. loin dedans l'Asie aux terres ldumées, Du sang royal de France ont planté les lauriers 4 .

Si les encouragements de ses amis, quelques paroles du cardinal de Lorraine ou de Charles IX , avaient changé ces velléités éphémères en une résolution sérieuse , est-il permis de croire que la France aurait celte épopée que tant de générations de poètes poursuivent depuis trois siècles? Je ne le pense pas. Ronsard a plus de facilité que d'invention; son imagination s'enflamme aisément, mais c'est une ardeur qui s'éteint, comme elle s'est allumée , du matin au soir, et il serait puéril de supposer que si nous n'avons pas une Jérusalem délivrée, cela n'a tenu qu'au choix d'un sujet.

Néanmoins, et malgré les préférences de Ronsard pour la fiction et les fables de l'ancienne poésie, l'élévation natu-

1 Souvent, comme J. Lemaire, il fait des vœux pour l'affranchissement de la Grèce; il le réclame au nom des Muses, T. IV, p. 275, VIH, p. 439, au nom du Christ, T. VUI , p. 499, 508 ; las de prier les rois et les peuples, il invoque Vénus elle-même, T. I, p. 679. — ■ En 1555 (Hymne de la justice). — J Janvier 1571. — 4 Sonnet à Henri III.

relie de son esprit , le soin jaloux qu'il témoigne souvent pour l'honneur de son pays , le sentiment religieux qui domine , malgré tout ce que sa vie eut de profane , dans quelques-uns de ses meilleurs ouvrages, montrent assez qu'il n'était ni incapable , ni indigne d'entreprendre un poème vraiment national et chrétien. Un héros qu'il aurait aimé, tel que Godefroy, lui aurait inspiré de nobles accents. Obligé d'ouvrir le ciel et de mêler aux affaires de ce monde un Dieu qui ne ressemble en rien aux dieux de l'Olympe antique , sa conscience aurait été troublée comme celle de Boileau ; il se confond dans cette pensée et ne trouve point que la langue humaine suffise à exprimer de tels mystères ' ; cependant, les réformés le blâmaient de ce scrupule, ils l'estimaient assez pour lui reprocher de ne point chanter Jésus-Christ et de rester trop humblement ensorcelé par de vains songes'; lui-même, jaloux peut-être des éloges donnés à Dubartas, parlait «le chanter la Naissance du Monde, la Loi divine 3 ; et s'il avait osé mettre en œuvre le merveilleux chrétien , d'après ce respect même qui l'arrêta et la manière réservée dont il parle du Dieu de paix, du Dieu crucifié, bien qu'il l'ait un jour comparé à Hercule , on peut présumer du moins qu'il n'aurait pas donné à de telles pensées des expressions profanes , ni mêlé , comme Camoens, Homère à la Bible.

Quoi qu'il en soit, Ronsard recula devant cette difficulté; les dégoûts du présent lui faisaient trouver, comme Tite-Live , un secret plaisir à vivre dans un passé lointain ; et , sur les pas de Virgile , c'est au berceau obscur de la monarchie française qu'il demanda le sujet d'une épopée nationale.

A la vérité, les légendes qui se rapportaient à ces origines étaient mal établies , vagues , contradictoires , mais il se figura qu'elles étaient populaires ; comme il avait le droit de les changer pour les mettre d'accord en tr' elles, il se flatta de les rendre vraisemblables, et, comme elles lui permettaient de se reporter aux temps même d'Homère, à ses Dieux, à des héros tels que les siens, il crut sincèrement que , dans son ambition

' T. X , p. 812 <E P . an lecteur). — 9 T. IX, p. 40. — ' Binet, p. 301 .

d'égaler Homère , c'était un coup de fortune ou un trait de génie de suivre pas à pas ses traces , et , pour lui mieux ressembler, de chanter non pas Godefroy de Bouillon , ni les paladins de Charlemagne , mais Francus , fils d'Hector, aïeul des aïeux de nos rois.

En prenant ce parti, il fut la dupe d'une illusion qui n'était peut-être pas sans excuse. C'est le malheur des poètes de la Pléiade d'avoir affecté pour le vulgaire trop de dédain; ils communiquèrent leur goût aux doctes; ils l'imposèrent pendant quelques années à ceux qui vivaient autour d'eux , jusqu'à la cour; mais, comme ils ne consultèrent jamais celui de la foule, jamais ils ne firent eux-mêmes rien de populaire. Et même ils ne surent jamais bien ce qui l'était avant-eux. Lorsqu'une opinion était accréditée parmi les érudits et dans l'école, ils la prenaient pour l'opinion de tout le monde. Or, les Poétiques recommandaient de chercher le sujet de l'épopée dans les annales antiques , parmi les faits qui ont gagné crédit au cerveau des gens illustres. Ronsard, qui consultait les livres et non le peuple, put s'y tromper, et vraiment croire que Francus était connu en France au seizième siècle comme Achille en Grèce au temps d'Homère , et qu'il racontait des faits, non-seulement possibles, vraisemblables, mais reeeus en la commune opinion.

Celle tradition sur les origines troyennes de la monarchie française est complètement apocryphe, mais elle est très-ancienne , et peu à peu elle est devenue presque universelle. On en devine aisément la raison. Sous la domination des Césars , descendants d'Énée , on vit bientôt les vaincus se glorifier à l'envi de descendre aussi de quelque banni de Troie, pour avoir, selon l'expression assez piquante d'un contemporain de Ronsard , l'honneur d'être les bons et loyaux cousins des sénateurs de Rome 1 : Lucain se moque déjà des Arvernes, qui prétendaient hautement à cette parenté*. Il est probable que

' Belleforest, les Grandes annales et histoires générales de France, Paris, G. Buoo, 1579; cf. G. Bernard, Chron. de France, Lyon, 1580, Dopleix , Mémoires des Gaules, 1627. - » Phars. I, 427.

cette prétention se répandit chez les Gallo-Romains , et que Frédégaire, qui n'avait trouvé Francion , fils d'Hector, ni dans saint Jérôme , ni dans Grégoire de Tours , se fit cependant, lorsqu'il les nomma dans sa chronique', l'écho d'une croyance vulgaire.

Au douzième siècle on retrouve ces légendes troyennes dans les poèmes comme la Destruction de Troie, le Brut , le Hou, le Chevalier au Cygne, le Partenopcus de Blois; dans les chroniques versifiées, françaises ou latines, celle du flamand Mouskés et la Philippide de Guillaume le Breton , et jusque dans les histoires en prose les plus autorisées. Reproduites sur la foi de la chronique de Saint-Denis, mais avec les additions et les variantes que réclamait la vanité des parties intéressées, aux premières pages des chronologies universelles, des histoires de royaumes, de provinces ou de villes, et des généalogies particulières, du moment qu'elles furent banales, elles passèrent facilement pour authentiques.

Or, c'est l'époque des blasons ; de père en fils, il faut prouver qu'on descend ou de Noé, ou de Jupiter, soit par Hercule, soit par Priam , par Priam surtout. En effet , Homère est oublié : ces vaincus de Y Iliade*, ce sont, d'après Virgile, les ancêtres des maîtres du monde, et, d'après Benoit de Sainte- Maure, les plus braves chevaliers des temps héroïques.

Il fallut bien, dans cette grande famille troyenne de l'Occident, distinguer plusieurs branches, dont les titres ne sont pas égaux : les Bretons se contentaient d'avoir eu pour chef un fils d'Enée; les Belges descendaient de je ne sais quel Bavo, cousin-germain de Priam; mais, plus nobles que les Belges, que les Bretons, que les Vénitiens, fils d'Anlénor, que les Romains eux-mêmes, les Francs étaient les héritiers d'Hector c le prince de la chevalerie du monde . »

C'était revendiquer une sorte de droit d'aînesse et de suzeraineté, qu'eussent pu se disputer du reste, comme le sceptre de Charlemagne, les Francs des deux bords du Rhin. Les Valois , à qui leurs titres historiques suffisaient pour qu'on

' Ch. 2. — 1 V. Pasquicr, bL'lleforcst , l)u|>lcix.

ne leur contestât point le premier rang, y ont peut-être moins tenu que les Hapsbourg'. Néanmoins, Christine de Pisan est certaine de flatter Louis d'Orléans , lorsqu'elle l'appelle iiLs d'Hector; dans le mystère de Jacques Milet, la roue de forlune , pour consoler Priam , lui fait entrevoir dans l'avenir la gloire de Charles VU ; et si , à une époque où l'on pouvait mettre sur la scène le siège d'Orléans , l'auteur s'est décidé à y mettre le siège de Troie, c'est déjà, comme Ronsard, parce qu'il veut faire honneur aux rois de France , et parce qu'en mettant à nu les racines de leur arbre généalogique, au plus profond de la terre, sa pioche a rencontré les armes troyennes.

Il ne faut pas croire que le succès de ces légendes finisse avec le moyen-âge. Jamais elles ne furent plus en honneur qu'à la fin du quinzième siècle, au commencement du seizième. C'est sous les yeux de Budé qu'Annius de Vitcrbe , le plus impudent ou le plus crédule des commentateurs , les confirme par le témoignage du faux Bérose et du faux Manéthon , auquel Trithemius ajoute celui d'Hunebauld , contemporain de Clovis, et de deux historiens scythes ! Qu'importe désormais que Francion soit oublié par Darès, par Dictys et par Eusèbe? Or, on publie Trithemius à Paris en 1539, lorsque Ronsard avait quatorze ans.

Bien que ces fables, ainsi que celles d'Hercule et de Jason, n'aient pas eu en France autant de succès que dans les Flandres, cependant notre Bretagne se flattait encore de porter le nom de Brut; Tours et Toulouse se souvenaient d'avoir été fondées par Turnus et Tholosus; les grandes maisons de Neufchàtel, de Toumon sont des familles troyennes. A Metz, sur la limite de la France et des Flandres, Philippe de Vigneullcs, qui connaît bien ces héros puisqu'il a mis en prose leurs Gestes, affirme dans son histoire 1 , selon les Cronicques de Lorraine,

1 En téte d'une Généalogie des maisons d'Autriche , Hapsbourg et France , traduite de latin en allemand, publiée à Haguenau, 1527, in-4° goth. (dont mou ami .M. Ilimly a dit quelques mots dans une de ses leçons à ta Sorbonne), on lit une lettre de Ferdinand (Spire, 20 juillet t526) qui remercie et félicite l'auteur de cette compilation et lui exprime le désir qu'il en soit répandu parmi ses sujets un grand nombre d'exemplaires. — » Bibliotli. de Metz, manuscr.

que le bon duc Hervis et l'illustre Guerin son fils, ont eu pour ancêtre Hector; et, vers la même époque, la chronique riméc que D. Calmet attribue à Chastclain veut ' que la porte Serpenoise, et les paraiges de Metz, les Gournay, les Baudoche, doivent leur nom à des Troyens.

Robert Gaguin est un historien grave , déjà préoccupé de puiser ses documents aux sources et de confronter les témoignages ; il sait les diverses opinions relatives à l'étymologie du nom de la France ; après y avoir réfléchi , il n'hésite pas à se prononcer, comme les trouvères, comme la Chronique de Saint-Denis , comme Jacques de Guyse et Vincent de Beauvais, pour la plus illustre , et si Grégoire de Tours , avant Frédégairc, n'a pas nommé Francion, c'est, ajoute-t-il résolument, parce qu'il n'a pas assez connu nos origines \

Il parut sous Louis XII un ouvrage qui me dispense de recherches plus minutieuses; car il suffit à montrer quelle importance cette question si frivole avait prise , aux yeux des personnages les plus graves, quelques années avant la naissance de Ronsard. Jean Lemaire de Belges fonde sur cette base fragile tout un système, une généalogie de dix -huit siècles, et jusqu'à un plan de conduite pour les maisons souveraines de l'Europe occidentale. Or, le témoignage de J. Lemaire, comme celui de Gaguin , emprunte une certaine autorité au respect dont il vécut entouré, à sa bonne foi, à l'étendue et à la solidité de ses connaissances. Lemaire ne se prononce pas légèrement, et pousse (chose nouvelle) la conscience jusqu'à indiquer tous les livres qu'il a consultés. Il est vrai qu'il croit à Darès et à Dictys ; mais il faut bien le lui pardonner, parce qu'il croit aussi à Homère , et que, s'il préfère Dictys à Darès, il avoue ingénument que c'est par ce qu'il le trouve plus souvent d'accord avec Homère et Virgile.

Or, Y Illustration des Gaules , fait remonter l'histoire des Gaules Bclgiques à Bavo et celle de la Gaule Celtique à Her-

1 Dans la partie resiée inédite, manuscrits de Paris et de Metz. — 1 La Merdes Croniques... trad. et édit. de 1527, L. !.

culc et à Francus, vingt-deuxième roi des Celtes. La question a pris un intérêt national ; on l'a débattue assez pour que les prétentions de la France fassent ombrage à l'Italie ; audelà des Alpes, tout le monde n'est pas d'humeur à en prendre son parti comme Boccace : * laquelle chose combien que je ne croie point moult, jà toutesfois ne soit que de tout en tout je la nye, veu que toutes choses sont possibles à Dieu...', i L'historien de Naples, Michel Ryz et jusqu'au pape Pie ont besoin de protester contre une prétention qui porte atteinte à cette suprématie qui sera l'éternel orgueil de l'Italie \

La légende n'humilie pas seulement les étrangers ; elle doit devenir un lien entre les nations troyennes de l'Occident : encouragé par ses augustes protectrices , la régente des Pays- Bas et la reine de France, J. Lemaire, en établissant sur des documents authentiques une généalogie qui , de père en fils, va de Jupiter par Francus à Charleraagne , ne désespère pas de rendre les princes plus respectables et plus chers à leurs peuples; et, en rappelant aux nations de l'Occident qu'elles ont eu la même origine, il se flatte de décider les Francs des deux côtés du Rhin, c vrais Gaulois et vrais Troyens », à se croiser pour aller ensemble revoir sur le Danube, en Asie, en Grèce , les antiques demeures de leurs pères et arracher aux Turcs, faux fils de Priam, les ruines glorieuses d'Ilion.

Si l'on ajoute à ce témoignage celui de tous les abrégés d'histoire de France et d'histoires Troyennes publiés durant la première partie du seizième siècle , si l'on tient compte de l'intérêt nouveau que rendirent à ces fables surannées les préoccupations classiques de tous les esprits qui , de près ou de loin , s'associèrent au mouvement de la Renaissance , si l'on songe que Pasquier s'arrête encore à les discuter, qu'à l'époque même où parut la Franriade les historiens qui les rejettent avec le plus de dédain, craignent qu'on ne les accuse d'irrévérence et d'élrangeté, et sentent le besoin de se couvrir, chose bizarre! de l'autorité même de Ronsard, pour déclarer que tout ce qu'on chante des Troyens n'est que nuage et

1 Génial, des Dieux, VI, 24. Trad. franç. de 1497. — 1 J. Lemaire.

folie, trouvera-l-on dépourvue de tout fondement et de toule liaison l'entreprise d'un poète qui, moins d'un demi-siècle après Gaguin et Jean Lemaire, s'imagine qu'en choisissant Francus pour le héros d'une nouvelle Enéide , il ajoutera quelque chose à la gloire de son pays ? Ronsard d'ailleurs était plus exposé que personne à se tromper ainsi : il avait pour sa famille les mêmes prétentions que pour sa patrie , et rappelait avec une certaine complaisance qu'elle avait habité jusqu'au quatorzième siècle, qu'une de ses branches habitait encore non loin de Sicambre , seconde demeure de Francus, et de la Thrace, berceau d'Orphée.

Il faut bien convenir que la légende était populaire, au moins parmi les lettrés , et Ronsard, qui ne songe jamais au vulgaire ignorant, est donc fondé à dire que le peuple français la tient pour chose très assurée selon les annales, qu'il est vraisemblable que Francion a fait tel voyage « d'autant qu'il le pouvait faire; » appuyé sur le bruit commun, conclut-il, et sur la vieille créance des chroniques de France, il n'aurait su trouver un plus excellent sujet, un plus riche argument que celui-là.

L'exemple de Virgile devait encore entretenir cette illusion ; il put estimer qu'il était placé pour imiter Homère dans des conditions à peu près semblables: le héros de la Franciade était aussi national que celui de X Enéide, puisque les esprits au seizième siècle , se montraient plus préoccupés des origines troyennes de la France qu'on ne l'avait été de celles de Rome le lendemain de Pharsale et d'Aclium ; dans les deux poèmes, l'action était également éloignée de l'étroite et vivante unité de Y Iliade; et la difficulté de chanter les dieux de l'Olympe embarrassait peut-être moins un chrétien de la Renaissance, admirateur passionné, exclusif de l'antiquité profane, qu'un disciple de Platon, vivant à la cour d'Auguste, au milieu de païens incrédules à qui ces vieux mythes dont on avait lassé leurs oreilles, inspiraient le même dédain qu'à l'épicurien Lucrèce.

Cependant, de Y Enéide à la Franciade, ou plutôt de Denys d'Halicarnasse, racontant l'établissement d'Enée en Italie , jus-

qu'à Vincent de Beauvais, Gaguin, Lemaire, Ronsard, racontant les longs voyages de Francus, père des Sicambres et des Valois, la distance qui sépare l'écrivain et le poète de leur sujet a plus que doublé ; il sera trop difficile d'établir ces rapports directs entre les fables du passé et la réalité présente qui font le principal intérêt de Y Enéide. Les Romains, a^sez indifférents aux aventures d'Enée en elles-mêmes, se plaisaient à retrouver, dans les imprécations de Didon trahie le souvenir de leur lutte contre Carlhage ; au bord du Léthé et sur le bouclier d'Enée, les traits de leurs héros les plus glorieux ; chez Aceste , une image des jeux sacrés qu'ils célébraient encore ; et, partout, depuis l'arrivée du héros sur les rivages de Cumes, celte description si fidèle, cette histoire si soigneusement étudiée, si savante et si poétique de l'antique Italie. Lorsque Ronsard amènera Francus sur les bords de la Seine, qu'y trouverons-nous de semblable, lors même que le poète aurait donné aux compagnons de son héros, les noms de nos villes et de nos provinces, et, torturant ceux des lieux où se passent les principales scènes , ferait du Valérien par exemple le mont de Vénus, et d'Arcueil la ville d'Hercule? Ces puériles subtilités ne sauraient tromper le peuple, ni faire que son orgueil patriotique s'émeuve de ces grands coups d'épée donnés dans le vide, autour de son berceau imaginaire.

Le prince même, si désœuvré et si complaisant qu'on le suppose, ne saurait prendre aux efforts de Ronsard l'intérêt que prit Auguste à ceux de Virgile. Il faut recueillir dans les œuvres de notre poète la longue et pénible histoire de ses déceptions: que ne fit-il pas durant vingt-cinq ans, et sans relâche, pour gagner à son héros la faveur, la pitié du moins , de ses prétendus descendants? En dédiant ses odes à Henri II, il le supplie déjà de ne pas laisser leur Francus attendre sur les côtes de l'Epire un navire et le vent favorable, ou arriver en France, seul, sans honneurs, à la honte des rois issus de lui. La Franciade sera une œuvre de longue haleine ; il ne a peut faire que si on l'encourage ; il le répète sur tous les tons, à tout le monde , au cardinal de Lorraine , à Charles IX , à Henri III. Charles IX se laisse un instant toucher, il lient à la

Franciade, il s'en fait lire les vers nouvellement écrits, et presse Ronsard de se hâter, dùl-il ne pas faire en personne des semaines à Saint-Martin de Tours'. Cependant, plus de vingt ans se sont écoulés : Ronsard n'a publié que quatre chants , et après Charles IX , Henri III , qui demande à Desportes de petits vers, à Ronsard lui-même des sermons sur l'envie, ne s'émeut nullement à l'idée que la France n'aura pas de poème épique et que ses propres ancêtres n'auront été célébrés qu'à demi.

Toutefois, rien n'ébranle la foi des doctes, ils croient à l'excellence de ce brave sujet comme au génie de Ronsard ; ils attendent avec impatience que la Franciade soit terminée; ils regrettent que l'inconstance du poète et une mort trop . prompte l'aient interrompue si vite. Mais leur complaisance ne suffît pas pour ranimer l'ardeur éteinte de Ronsard : il tarde longtemps à prendre la plume , et , presque aussitôt , elle lui tombe des mains. La faveur des rois, un nouveau bénéfice, une crosse d'évêque comme celle qu'on avait donnée à Amyot, à Pontus de Tyard, puisà Bertaut,lalui auraient fait reprendre; mais, que devons-nous attendre de cette épopée tant promise, s'il faut au poète, pour le décider à l'écrire, d'autres encouragements qu'une foi vive dans son sujet et dans son génie? Les faveurs ne sont nécessaires ni au Tasse, ni à Camoens: persécutés et misérables, ils persévèrent, parce qu'ils se passionnent, l'un pour les grands souvenirs des croisades mêlés à ses poétiques fictions, l'autre pour la gloire de son pays. A côté de la Jérusalem délivrée et des Lusiades, la Franciade n'était, en somme, une fois les premières illusions dissipées, qu'une œuvre de fantaisie, de patience. La fantaisie du poète se lassa, son imagination se refroidit, et après quelques années, l'indifférence mit sa patience à bout. Dans ces conditions, l'œuvre resta nécessairement inachevée ; achevée , il est évident qu'elle serait demeurée fort au-dessous des promesses du poète et de l'attente de son siècle.

Mais , si la Franciade ne doit pas être , même dans la mc-

1 Lettre inédite de Ronsard.

sure de Y Enéide y une épopée véritablement nationale, et si , par cette seule raison , comme toutes les œuvres auxquelles ne s'attache aucun autre intérêt qu'un intérêt littéraire, elle n'est pas destinée à un succès populaire, cette imitation patiente , ingénieuse des épopées antiques peut en avoir quelquefois le charme , et mériter l'estime des esprits cultivés par les épisodes et par la forme. Le Télémaque , les Martyrs même ont prouvé que, dans un poème, il est possible encore de donner pour théâtre à l'action la Grèce d'Homère. Prenons donc le sujet pour ce qu'il vaut : il est temps d'examiner comment Ronsard l'a traité.

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Les chronologies et les romans avaient donné de ces légendes sur les origines troyennes de la monarchie française des versions assez contradictoires. On ne s'accordait pas entièrement même sur la naissance de Francus ; pour quelques-uns il était simplement du lignage de Priam, prince troyen, mais d'une noblesse à laquelle Bavo , Turcus , Enée , Brut avaient peu de chose à envier. La plupart cependant lui accordaient le droit d'aînesse en le faisant fils d'Hector: mais n'était-ce qu'un frère de l'enfant dont parle Homère , un bâtard peutêtre , ou le Léodamas que nomme Dictys , ou bien encore un troisième fils d'Andromaque oublié tout à la fois dans Y Iliade et dans Y Histoire troyenne ?

Cette difficulté n'est pas faite pour arrêter Ronsard: si nos rois descendent d'Hector, nos rois n'en peuvent descendre que par Astyanax , le seul fils qu'Hector ait eu , le seul qu'Homère ait nommé dans Y Iliade. Le poète dans Y Iliade ne dit pas que cet enfant ait péri; et, si Euripide a pu prétendre que, sur les murs de Troie , Homère ne montre à Priam et aux vieillards étonnés qu'un fantôme d'Hélène, pourquoi l'enfant qui périt dans les tragédies d'Euripide et de Sénèque ne serait-il pas un fantôme d' Astyanax ? Junon le poursuivait de sa colère; mais Jupiter protège la France; pour clic, il va

jusqu'à la fraude, jusqu'au miracle : Pyrrhus , du haut d'une tour, ne précipite qu'une semblant» animée, et c'est un faux sang qui rougit la terre. Cependant, l'enfant prédestiné suit sa mère en Fpirc , à Buthrote ; et là , grandit , comme Joas, à l'ombre d'un nom qui n'est pas le sien, mais qu'il ne quittera plus parce qu'il saura le couvrir de gloire.

Après avoir ainsi déterré Astyanax sous les monceaux de tant de murs vaincus, il est facile de suivre la tradition commune depuis Buthrote, par l'Euxin et le Danube , jusqu'à Sycambre, berceau des Francs, nouvelle Troie fondée par Francus comme Lavinium par Enée. Mais la fondation de Sycambre ne saurait être acceptée par la France comme le sujet d'un poème français; et, tout au moins faut-il, pour qu'elle s'intéresse, après vingt-cinq siècles, aux exploits de son premier fondateur, que ces exploits ne soient pas aussi éloignés de nos frontières que de notre âge. Francus ne passera donc des généalogies de V. de Beauvais et de J. Lemaire à l'épopée qu'à la condition de remplir seul tout l'intervalle que mirent les descendants d' Hector à venir des bords de Simoïs sur ceux de la Seine; et Ronsard est obligé de faire tenir dans une seule vie, de resserrer dans les vingt-quatre chants de son épopée , toute l'histoire fabuleuse ou réelle des Francs depuis Francus jusqu'à Marcomir et jusqu'à Pharamond. Il n'y met aucun scrupule, et Francus entreprend héroïquement ses longs voyages à travei-s les pays et à travers les âges. Il trouve même le temps de s'oublier sur la route, et s'arrête en Crète assez pour y faire périr de désespoir deux Didons , et apprendre d'une prophélesse, plus prolixe que Tirésias et qu'Anchise, toute l'histoire de France depuis Yalentinien jusqu'à Charles IX.

De là , par Troie , l'Hellespont , le Bosphore , les roches Cyanées , qui remplacent Charybde et Scylla , parvenu enfin sur les rives humides du Danube, après que, dans l'île des Pins , ce fleuve lui a révélé une seconde fois l'avenir, Francus fonde Sycambre « au giron d'une plaine fertile. »

C'est là qu'il doit donner des lois, mais pour quelque temps. A peine a-t-il élevé les murailles, les palais splendides qui doivent faire oublier aux Troyens proscrits la ruine de leur

patrie, que Cérès les poursuit de sa colère, parce qu'ils ont laissé s'éteindre le feu sacré dans son temple ; et la famine 'désole la cité nouvelle. Proserpine permet à Hector d'avertir Francus comme il a averti Enée au second livre de Y Enéide: il prend les traits de l'augure Amintor, et ordonne à son fils de fuir cette ville condamnée, pour aller, au-delà du Rhin, construire une autre ville hautaine à laquelle le destin promet, non moins qu'à Rome, l'éternité.

Francus obéit; il abandonne les vieillards sur ces rivages funestes; il ferme l'oreille aux cris des enfants, aux pleurs et aux lamentations des femmes; suivi de vingt mille Troyens, il traverse l'Allemagne, échappe à d'innombrables périls, épouse une princesse germaine , qu'il abandonne encore pour suivre ses destinées, mais qui donne le jour à un troyen aïeul de Pharamond, laisse à la Franconie son nom, éternel témoignage des victoires remportées sur sa route; puis, chargé du butin des rois, passe le Rhin gaulois , et la Moselle, et la Meuse, et la Marne aux rives herbeuses, au cours tortu; enfin sur les bords de la Seine qui V appelle, au milieu d'une plaine et dans une île, il fonde Paris

qui, pour lors n'étoit pleine Que de buissons et d'herbe ; et ses grands palais d'or Comme ils sont aujourd'huy n'y reluisoient encor !

(!e ne pouvait être sans combat : tous les rois des Gaules, comme Turnus et Mézence , s'indignent qu'un banni , qu'un pirate s'empare sans coup férir d'un pays auquel ne font défaut ni les chevaux ni les hommes. Francus prévient leur attaque, punit leurs outrages; mais, toute une année, il dut les combattre , et , mille fois , il brava la mort :

Tant il y eut de peine , ains que Francus en France Semast de tes aïeux la première naissance.

Tel est, au témoignage de Ronsard lui-même, le plan sommaire de la Franciade. En recueillant dans ses œuvres 1 tous

1 Passim. cf. surtout les odes, L. I, i, II, t et un discours de Jupiter à Juuon au I" livre de la Franciade, dans féd. de 1572.

les passages qui le font connaître, on peut relever pour les détails quelques variantes. Ronsard n'avait rien arrêté, ni rien mûri; il se mettait en route, un peu à l'aventure, écrivant les vers des premiers livres sans savoir encore quels épisodes rempliraient les autres. Pour que son poème n'enviât rien aux plus longues épopées, il voulait lui donner vingtquatre chants; mais il n'en a, comme on le sait, fait et publié que quatre, et il n'avait écrit le sommaire que de quatorze. Binet , qui a vu ces arguments, ne nous les fait nullement connaître. Je me figure qu'ils s'arrêtaient au moment où Francus jette dans l'île de la Seine les -fondements d'une ville ; car ce tableau est un de ceux qui le préoccupent, et il y fait allusion plus d'une fois, tandis qu'il ne parle jamais que vaguement de ces combats que les Gaulois livrèrent aux Troyens au pied de leurs murailles inachevées. Cette longue lutte du peuple nouveau contre les anciens habitants du pays remplissait probablement les dix derniers chants de la Franciadc comme il remplit les six derniers de V Enéide.

On voit que le plan manque d'unité, puisque la nouvelle Troie qui doit être fondée par Francus sera fondée deux fois. Il est vrai que cette difficulté peut être éludée , et Ronsard en sait le moyen : il rappelle et recommande lui-même les préceptes d'Horace; il n'a pas oublié que dans Y Odyssée et Y Enéide , l'action ne s'engage qu'au moment où l'on entrevoit déjà le dénouement; tout le passé, si long qu'il soit, ne remplit que les récits d'une nuit , faits à la table d'Alcinoûs et de Didon. Et cependant la Franciade nous conduit lentement de Buthrolc en Crète, du Danube au Rhin; alors seulement on apercevra les Gaules ; Paris n'apparaîtra que dans la seconde partie du poème, bien tard après Sycambre, qui l'avait fait oublier. C'est que Sycambre ne peut pas, comme les villes fondées par Enée en Thrace et en Crète , être rappelée simplement en quelques mots, et, sans respect pour la tradition, sur laquelle Ronsard tient à s'appuyer, sacrifiée tout-à-fait à un Paris dont les chroniques même ne parlent pas et qui n'existe que dans l'imagination du poète. Ronsard fera donc avec Francus un long séjour à Sycambre ; il donne ainsi raison à la légende ;

mais en revanche lorsque Taris s'élève, ce n'est plus seulement une péripétie nouvelle qui suspend la marche du poème , c'est un poème nouveau qui commence.

Le défaut est grave , car le poète ne recommence que pour se répéter : voici un nouveau pays , un nouveau fleuve , une nouvelle plaine à décrire ; une seconde fois , le poète devient maçon, comme il le dit, agence au compas de grosses pierres, et élève jusqu'au ciel des murailles et des palais; une seconde fois il voit les travaux troublés , suspendus ,

J'enten le bruit des chevaux El le cliquetis des armes...

C'est en vain qu'une fois entré dans son véritable sujet, il s'efforcera , pour décrire un pays qui est le sien et le nôtre , de trouver des couleurs nouvelles; c'est en vain qu'il aura réservé pour ces luttes entre les Troyens et les Celtes les plus beaux coups d'épéc et de javeline : il a d'avance , en Crète , à Sycambre, en Franconie, épuisé tous ces éléments de l'intérêt.

A mesure que le lieu de la scène change, les figures se succèdent : à peine a-t-on vu Hélcnus et Andromaque , qu'on les laisse à Buthrotc pour chercher en Crète le géant Phouère , le bon roi Dicée et ses filles , Hyante et Clymcne. Plus loin, ce seront d'autres hôtes , d'autres adversaires , de nouvelles amantes trahies encore ou dédaignées comme Didon, comme Hyante et Clymène, une Créuse laissée en chemin pour obéir aux dieux, et sacrifiée à l'épouse inconnue, mais prédestinée, dont la main et le trône seront le prix du dernier combat. Le poète ne prend pas le temps de nous intéresser aux personnages; à peine entrevus, ils disparaissent, ne laissant après eux sur la scène que Francus, suivi des chefs troyens. Parmi ceux-ci, Turnien aura sans doute la valeur de Sergcste , Vandois le courage de Cloanthe, Amblois et Guisin la fidélité d'Achate; mais le poète doit craindre aussi que la gloire de ces braves guerriers ne fasse ombre à celle de leur maître, et nous ne saurons d'eux que leur nom, glorieux héritage des plus grandes familles et des plus belles provinces de la France. Tout l'intérêt du poème,

comme son unité, tient donc à ce héros qui en remplit les vingt-quatre chants.

Aurait-il suffi à sa tâche? Il est impossible, après avoir lu les quatre chants que Ronsard a publiés , de répondre d'une manière précise à celle question. Comme Achille, comme Renaud, Francus sort à peine de l'adolescence; on attend tout de sa jeunesse : né pour plaire , il l'emporte sur tous par sa beauté; né pour vaincre, sa valeur ne s'effraie d'aucun combat, ni sa générosité d'aucun sacrifice; en le voyant faire, on peut s'écrier avec la belle Hyante :

11 est vraiment de la race héroïque !

Au moment où son navire va s'abîmer dans les flots, c'est à peine s'il peut s'échapper avec vingt troyens; il pleure, mais il s'élance dans l'esquif < tout le dernier. » Arrivé en Crète, Dicée, dont il est l'hôte, lui conte en gémissant comment son fils , prisonnier du géant Phouère , doit périr le lendemain ; il lui fait de cet autre Polyphème une peinture à faire reculer les plus braves; mais Francus ne balance pas, il se sent né

Pour ne souffrir régner une malice

Sans que son bras vengeur ne la punisse.

Et ce n'est pas qu'il espère un tronc après la victoire; on le lui offre , mais il ne veut que s'acquitter envers son bienfaiteur et illustrer son nom ,

Le seul honneur te plait pour récompense.

Le combat s'engage: Francus y montre une adresse, une vigueur admirables. A quels dangers il s'expose ! Et comme on tremble pour lui !

La jeune troupe est muette à l*cnlour, Qui les regarde , ignorant qui doit estre D'un tel duel le vainqueur et le maislre.

Cette longue incertitude rehausse l'éclat de la victoire; dés son premier combat, le fils d'Hector a surpassé son père.

Et cependant il manque à ce héros quelque chose : ce n'est qu'un instrument dans la main des Dieux, dans celle du poêle ;

il ne tient de lui-même ni sa beauté, ni sa valeur; il agit sans passion; ce qu'il fait, il ne l'a pas voulu, c'est à peine s'il s'y résigne; en pleurant, il obéit aux ordres qui lui viennent des Dieux , et s'abandonne à une destinée qui l'entraîne, sans qu'il l'ait même souhaitée. Il a vingt ans lorsque le poème commence, et il est encore complètement obscur ; Hélénin l'a fait voyager en maint pays pour qu'il connût lés mœurs des peuples et apprît ainsi à les conduire; il a vu l'Egypte; il a été prendre sur le tombeau de son père l'engagement de le venger, et cependant, depuis toute une année, il consume se< jours dans une oisiveté complète. Hélénin dit bien qu'il est hrave et sons bon astre né; mais on ne voit pas que celte oisiveté lui pèse, comme à Télémaque, dans Homère, comme à Hippolyte dans Racine. Il l'avouera bien lui-même :

sans envie

D'estre cognu. j'allois traînant ma vie En Chaonie . aux pieds de mes parens :

à l'heure du péril , il envie ceux qui voient la tempête du rivage , et ceux qui dorment au sein de la terre

D'un éternel et paisible sommeil:

lorsque les jeunes Troyens destinés à le suivre l'attendaient tléjà sur ses vaisseaux , il sommeillait encore :

Tout engourdy demeures le dernier,

Serf de ta mère, et te fraudes toy-mesmes

Du haut espoir de tant de diadèmes.

Il faut qu'on l'arrache à celte torpeur : c'est Mars qui dessille ses yeux , enflamme son cœur, le remplit d'audace. Aussitôt, le jeune héros parait grandir; une mâle assurance brille sur son front, et il s'avance, pareil à Mars lui-même, lorsque, au milieu de la mêlée, ce dieu de sa lance menace un roi ,

Pour le punir d'avoir contre équité Vendu les loix et trahy sa cité.

Ainsi Francus n'est rien que par les dieux; en vain pleure-t-il

comme Enée, et bien souvent, sur ses misères, en vain lutlel-il avec courage contre les dangers , on n'admire guères plus qu'on ne saurait plaindre un héros à qui les Dieux donneront la victoire comme ils lui ont donné la vertu :

je trace une affaire bien haute .

Ht si je faux , au destin soit la faute , Et non à moy, de rien ambitieux .

Qui n'ay suivy que l'oracle des Dieux.

Son cœur se trouble , s'enflamme et doit s'éteindre aussi à l'heure que les dieux ont fixée: Leucothée, l'aimable nymphe des mers, qui prit pitié d'Ulysse après la tempête, lui a dit qu'il fallait aimer, Amblois son compagnon, lui dit comment il faut le faire. Grâce à Vénus, il devient « beau à merveille, beau comme l'amour » ou comme le printemps; ses larmes même l'embellissent , la déesse lui donne

sa douce vois Ses doux propos et ses devis courtois;

Cupidon se cache dans sa robe et atteint a la fois de ses flèches les deux sœurs, Anna comme Didon, Phèdre comme Ariane. Amoureux banal, qui se plaint de l'amour comme de la destinée,

Bien peu de miel et beaucoup d'amertume .

il est aimé deux fois, il n'aime pas; c'est un niais pour Clymène , et c'est un traître pour Hyante ; au moment où il repousse l'une des deux sœurs avec la vertueuse indignation d'IIippolyte, cet « honneste amoureux * trompe l'autre par calcul : il se sert d'un amour auquel il ne doit pas répondre ; il implore la pitié d'Hyante; il lui prend, comme un suppliant, le menton , les genoux ; il la trompe par ses caresses et par ses serments , jurant qu'il ne ressemble ni à Thésée, ni à Jason, et qu'il l'épousera si elle veut; à ce prix, il saura de cette prêtresse inspirée le nom de tous les rois de France , ses descendants; puis, il la trahira, malgré tant de belles paroles, sans l'avoir un instant aimée.

Son éternelle excuse, c'est que les destinées l'ordonnent.

Ainsi le merveilleux n'est pas accessoire dans le poème de Ronsard, comme dans la Henriade ; il y tient presque une place plus grande que dans Y Enéide. A chaque pas, l'intervention des dieux se fait sentir; tout est dans leur main ; seuls, ils ne changent pas, comme les personnages épisodiques, et, à la place du héros qu'ils font agir, seuls , ils savent ce qu'ils désirent et ce qu'ils veulent ; c'est leur volonté qui règle la succession et l'issue des péripéties, et, dans les moindres circonstances , dicte à chacun sa conduite , sans que jamais les passions, dans leur élan spontané, préviennent ou traversent les ordres apportés de l'Olympe par Mercure , et ainsi donnent à l'action, avec le charme de l'imprévu , le mouvement de la vie. Il faut chercher la vie, comme la conduite du poème, dans l'Olympe.

L'Olympe de Ronsard ne saurait être agité comme celui d'Homère; il en a fallu bannir l'indécent tumulte, les injures, les menaces , les éclats de rire. Si l'on y voit encore quelques révoltes , une Junon qui s'obstine à poursuivre les Troycns de sa colère , un Neptune qui s'irrite d'être vaincu par le démontant d'Achille, et, pour se venger, soulève les vagues furieuses, néanmoins, Jupiter est un maître qui peut parler très-longuement sans qu'on l'interrompe , sans qu'on ose ouvertement protester contre ses volontés souveraines; lorsqu'il s'assied sur son trône d'ivoire, le ciel tremble, les Dieux se soumettent,

En murmurant comme flots de la mer De qui le front commence à se calmer .

Quand Aquillon assoupit son orage.

Et Tonde bruit doucement au rivage.

Mais dès le seizième siècle , on a dû regretter que l'exposition du poème ne pût être claire, ni la haute origine de Francus établie d'une manière authentique, sans que l'arbitre des destinés descendit lui-même au rôle des verbeux Prologues qui , dans Euripide et dans Piaule, viennent annoncer le sujet de la pièce. Jupiter abaisse trop ses regards vers la terre : si Francus était plus livré à lui-même , il serait plus héroïque , et le roi des Dieux et des hommes garderait mieux sa majesté.

Bien que la plupart île ces divinités empruntées à la fable , et Neptune, et Vénus, et Mars aient des attributs nettement déterminés, qu'Iris soit bien l'arc-cn-ciel , et que l'Olympe admette parmi les Dieux des abstractions telles que la Ilenommée et la Victoire, cependant on ne peut pas reproeber au merveilleux de Ronsard d'être purement allégorique. Ce n'est pas que Ronsard , élevé à l'école des mylhographes de la fin du moyen-âge, n'aime à voir dans ces fables des poètes anciens des vérités morales déguisées sous des formes imaginaires : il le répète en maint endroit; mais ces formes sont vivantes ; le poète ne se borne pas à nommer ses Dieux , à les faire agir; il aime à les peindre; il veut qu'on les voie en lisant ses vers, aussi bien qu'il les voit lui-même dans les poèmes de l'antiquité classique. Il décrit le vol rapide de Mercure et la Renommée aux cent voix , comme l'avait fait Virgile; sa Vénus a la séduisante parure et toutes les grâces mignardes que lui prête Apollonius de Rhodes; il ne craint pas d'aller avec Homère jusqu'aux détails les plus familiers, mêlant, pour rendre plus saisissante la vraisemblance de la fiction, à la peinture du inonde idéal quelques-uns des traits de la vulgaire réalité. On louche à Y Iliade, au drame satyrique , avec le boiteux Lemnien , avec Neptune

Gros de despit. du jour que mercenaire.

Dieu fait maçon . demanda son salaire.

et Iris qui se couche aux pieds de Junon comme un limier craintif et fidèle.

Ces réminiscences de la mythologie poétique donnent à la Franciatle un certain nombre de vers aimables , soit , par exemple, que le dieu des mers, suivi par Triton et les Néréides, guide sur les vagues les dauphins qui traînent son char; ou que l'Amour, comme dans les Argonauliques , sous une treille épaisse, joue aux échecs avec Ganyméde , ou que f.ybèle , fouettant ses lions, se rende dans la demeure du dieu des songes.

Le Dieu vieillard qui aux songes préside , Morne habitoit en une grolte humide :

Devant son huis maint pavot tlcurissoit....

ou bien que le prêtre troyen et les chœurs sacrés implorent celle mère des dieux , à la tète couronnée de tours :

Enlcn du ciel tes louanges. Cybclle.

Mère des Dieux. Bérécynthc la belle....

Sois-nous propice, ô très-grande déesse, Romps de tes mains le lien qui nous presse .

Et . de caplifs . mets-nous en liberté ; Jà dés vingt ans Ion peuple est arrosté .

Serf sous les pieds do ceste Argive audace :

Donne qu'un jour quelqu'un de nostre race Refonde Troye . et restablisse encor Un nouveau sccplre aux reliques d'Hector...

Si Ronsard n'atteint pas à la grâce de Fénelon et de Chénier, du moins il la devine, il la cherche , il nous la fait quelquefois pressentir.

Ce qui semblerait donner au poème une sorte d'unité, c'est que, depuis le premier chant jusqu'au dernier, Francus n'a pas d'autre pensée que celle de fonder la ville où Jupiter le conduit, dont Neptune et Junon l'écartent. Malgré cette circonstance, la Franciade n'est, à le bien prendre, et ne pouvait cire qu'une longue succession d'épisodes isoles. Ronsard ne se ledissimule pas ; il s'est même fait ace sujet toutun système ; dans sa préface', qui est une théorie de l'épopée, il laisse bien voir que c'est dans les épisodes qu'il cherche le mérite d'un poème. Il parle peu , et avec une certaine légèreté, du sujet, des héros, des Dieux; il lient davantage aux incidents, à la forme : la forme peut déguiser, racheter la pauvreté du fond. D'une petite eassinc, les poètes « font un magnifique palais qu'ils enrichissent, dorent et embellissent par le dehors de marbre, jaspe et porphyre, de guillochis ovalles, frontispices et pieds-dcstals, frises et chapiteaux, et par dedans de tapisseries eslevées et bossées d'or et d'argent , de tableaux cizeléz et burinez, raboteux et difficiles à tenir es mains, à cause de la rude engraveure des personnages qui semblent vivre dedans. Après, ils* adjoustciil vergers et jardins, com-

1 U secundo, celle qui figure dans toutes les éditions posthumes.

parti mens et larges allées.... » Ainsi Francus, les Gaules , 1 l'Olympe, tout le sujet du poème , c'est peu de chose : qu'est-ce que le sujet? la matière; et il importe peu que la matière soit vile, si le génie de l'artiste en sait tirer une œuvre divine.

Le danger, c'est que Ronsard songe à faire la Franciade si longue : il y faudra trop d'épisodes ; dès les premiers pas, au lieu de courir au dénouement, le poète s'oublie avec complaisance à tous les détours , à tous les buissons , à toutes les fleurs du chemin ; chaque épisode languit comme l'action elle-même; et la forme, qui devait sauver le fond, devient aussi, par une conséquence inévitable, pauvre, verbeuse, monotone. Pour déguiser la misère de cette casshic, Ronsard cherche partout, dans Y Iliade et Y Odyssée, dans les Argonautiques, dans Y Enéide, le marbre, le porphyre, les ciselures; il prend ici et là, un songe, un augure, une prophétie, une tempête, des sacrifices et des prières adressées aux Dieux, un festin et des courtoisies faites à un étranger, tous les hasards du champ de bataille; puis, les fleurs poétiques, les comparaisons, les périphrases. 11 prend sans trop de choix, de toutes mains; car il a le vide de vingt-quatre chants à remplir.

Dans les quatre chants qu'il a publiés , ce qui décourage , c'est la nonchalance avec laquelle il s'attarde sans cesse. Tout un chant se consume à prouver que Francus est le fils d'Hector et à dire qu'il met à la voile. Le premier point avait peutêtre besoin qu'on s'y arrêtât : il faut bien que Jupiter refasse le second livre de Y Enéide pour apprendre aux dieux comment le fds d'Hector, que tout le monde croyait mort, ne l'est pas; il faut aussi que Mercure, que la Renommée, qu'un discours d'Hélénin , confirmé par un augure , fassent accepter par les hommes ce miracle sur lequel repose toute la donnée du poème. Du moins, dès qu'on connaît l'origine et les destinées de Francus, Jupiter veut qu'il parle; rien ne l'arrête, il doit partir. Sans doute, mais Mercure a gourmandé l'oncle : Mars gourmande le neveu ; le poète a décrit le vol de Mercure : il décrira le char de Mars ; il détellera ses divins coursiers pour qu'ils paissent dans la prairie. Les Troyeus reçoivent ces ré-

vélations sur le passé et sur l'avenir au milieu d'une fête dont on ne peut interrompre les chants et les danses sacrées. Il faut couper les pins dans la forêt, les traîner au rivage, construire les vaisseaux , tendre les voiles et les cordages, embarquer, non sans l'avoir haranguée, la jeunesse troyenne, couper les cables. On partira cependant; les rames frappent l'eau, comme les pieds des danseurs frappent la terre , en cadence ; les navires, poussés par elles, glissent sur la mer, comme sur l'écorce la chenille aux cent pieds ; ils bondissent comme des chevreaux; enfin, lorsque toutes ces comparaisons sont épuisées, Francus est sur la route des Gaules ;

La terre fuit ; seulement à leurs yeux Paroist la mer et la vouste des cicux.

Le second chant est le mieux conduit, le mieux écrit de la Franciadc. Neptune se plaint qu'on brave sa puissance; il associe à sa querelle les Vents, Iris et Junon, qui amasse les nuées : la tempête éclate ; les navires sont dispersés ou engloutis; Francus échappe sur un canot, et, après trois jours et trois nuits d'angoisse , atteint à grand peine la terre hospitalière de Crète. Cependant, un songe décide le bon roi Dicée à entreprendre une chasse , et trouble le cœur de ses deux filles. Hyante et Clymène; la chasse amène le roi sur le rivage où Francus s'est endormi; les malheurs du jeune prince, la communauté de leur origine décident le roi à le recueillir. Francus se dirige vers le palais ; l'amour l'y accompagne , et blesse en même temps de ses traits les deux jeunes princesses. Au milieu de la fêle , tandis que Terpin chante l'Amour, Dicée laisse échapper des larmes à la pensée que son fils unique, prisonnier d'un géant sanguinaire et invincible, doit être dévoré le lendemain ; Francus offre de le sauver, il provoque Phouère ; un combat acharné s'engage, et la victoire reste au jeune héros. L'action , assez intéressante , assez rapide, n'est guères ralentie que par quelques descriptions et l'apparition des ombres des Troyens naufragés qui viennent demander à Francus endormi les honneurs de la sépulture.

Los contemporains de Ronsard admiraient le duel do Krancus et de Phouère ; on n'en saurait lire « un si brave , s'écrie Jamyn, en tous les poètes Grecs et latins; » et il faut convenir que c'est le fragment le plus épique du poème. Phouère est esquissé largement , en quelques traits : cruel , emporté, méprisant dans son orgueil les hommes et les Dieux, il tient à la fois de Polyphème, d'Amycus et de Mézence, mais , grâce à la liberté de l'imitation , garde à côté d'eux une certaine originalité. On le provoque , il s'élance sur sa cavale fidèle, il la caresse, il lui promet qu'en souvenir do cotte nouvelle victoire , en ses vieux ans , elle mangera seule, au haut de l'étable et couronnée de fleurs , deux fois le foin que mangent les autres. Puis , il insulte à la crédulité de Dicée, qui compte follement sur les Dieux: que peut Jupiter?

De3 vains destins de Krancus je n'ay cure ; Tels sots abus ne me viennent piper.

Le fer tranchant ne nie sçauroit coupper.

Ny Jupiter tuer de son tonnerre :

S'il régne au ciel, je régne en ceste terre.

Cependant, Krancus vient fièrement à sa rencontre, et le menace: Phouère le regarde avec surprise, avec dédain; en voyant cette taille greslc, celte main douillette, cette peau mignonne, son front rougit de honte, il retient la bride et gourmande avec une admirable naïveté l'imprudent enfant :

Jeune garçon, on ne combat icy Pour remporter à sa mère la gloire D'un verd laurier : le prix de la victoire N'est ny trépied, ni cheval, ni escu.

Mais bien la vie et le sang du veincu.

C'est le sien qui coulera, mais après une lutte ou l'intérêt a été ménagé avec art; la main des Dieux ne s'y fait pas trop sentir, et, des deux champions, celui dont l'armure est divine et le corps invulnérable , n'est pas le héros du poème. Dans ce passage, Francus est grand; et le lecteur qui attend avec une certaine anxiété l'issue de ce combat mortel, s'associe sans trop

de peine à l'émotion Je Dicée et de ses filles, qui tremblent,

ainsi qu'on voit deux eolombellcs Frémir de peur et tremblolter des aisles, Sous l'esprevier aux ongles bien trencbans, Qui loing du nid s'cn-voloicnt par les champs . Trouver de l'orge et des graines, pour paislre Leurs doux enfants qui ne font que de naistre.

Le troisième chant est bien long, bien mal conçu, étrange. On s'explique difficilement pourquoi Ronsard a voulu que Francus fût aimé en même temps par les deux filles de son hôte, le roi Dicée: pour être aimé deux fois, il n'en sera pas plus héroïque; il n'en aura ni plus de peine, ni plus de gloire à quitter la Crète ; et le personnage de Clymènc, la sœur jalouse, n'est pas toi érable. Sa position ne cesse pas d'être fausse; chacune de ses paroles , chacune de ses actions est coupable, et elle inspirerait le mépris plutôt que la pitié.

Les longues plaintes de Clymène, l'héroïdc qu'elle écrit à Francus, son désespoir, sa mort bizarre, les entreliens de Vénus avec son fils , de Cybélc avec le dieu des songes , les honneurs funèbres rendus aux victimes de la tempête comme à Misène et Pnlinure dans YEnéide f ne laissent dans ce chant du poème qu'une petite place à Ilyanle, qui est cependant l'héroïne véritable de la première partie de la Franciadc; c'est ainsi que, dans chaque épisode, aussi bien (pie dans l'ensemble du poème, l'essentiel est sacrifié aux accessoires. Les aveux qu'llyante fait à sa sœur, unanimem alloijuilur malrsam sororem , ont une certaine grâce: « D'où vient, demande-t-ellc,

Que ma raison a perdu sa puissance, Que je m'oublie, et qu'un nouvel esmoy Me trouble toute et m'en-volc de moy ? »

À la seule pensée que son père désavouera son choix , elle s'inquiète. De son père pourtant, elle n'a rien à craindre : le bon Dicée aime sa fille et doit tout à Francus; il offre au héros de resserrer, en épousant Hyante, les antiques liens qui unissaient leurs familles. Mais l'inconséquent Francus re-

fuse, el les dieux ne le veulent pas. Et néanmoins, Vénus vient en songe gourmander la jeune fille et déposer sur son lit virginal la perfide ceinture, tandis que Cybéle, sous les traits de Turnien , exhorte Francus à la courtiser. C'est bien le mot, et l'intention du poète n'est nullement déguisée:

Courtise Hyante. afin qu'elle te face Voir ces grands rois qui viendront de ta race ; Puis donne voile . et , sans plus t'allécher, Va-t'en ailleurs ta fortune chercher.

Au troisième chant, Hyante est oubliée pour Clyménc; au quatrième, elle s' efface elle-même: l'amante disparaît pour laisser parler la prophétesse ; à peine a-t-elle le temps d'interroger encore son cœur qui hésite au moment de se livrer. Francus ne prend guércs celui de faire la galante peinture de son martyre. Les tendres propos échangés par les amanls, la description de leur toilette, de leur cortège, du chemin qu'ils suivent pour arriver au temple d'Hécate, comme la colère un peu trop prompte qui arme le crédule Dicée contre le héros auquel il doit la vie de son fils, importent assez peu au poète : l'unique objet de cet épisode est de faire connaître la lignée des princes troyens qui régnent sur la France. Il faut pourtant dire, avec un soin minutieux, les enchantements, les sacrifices, qui, pendant trois jours, préparèrent l'évocation des âmes : Ronsard s'y oublie pendant quelques pages. Il s'oublie encore à raconter comment les âmes retournent, après s'être purifiées, animer de nouveaux corps. Mais ces trois premières parties du chant, Y Amour, la Magie, la Métempsycose (comme dit Jamyn dans son argument), Y Amour surtout , sont entièrement subordonnées à la quatrième. Et c'est à cette généalogie des rois que le poète s'arrête, sans plus se souvenir ni de ses héros ni de l'action de son poème, qui va languir, suspendue, et peutêtre pendant plusieurs chants.

Cet incident était naturel, nécessaire; on ne saurait dire qu'un tableau rapide de notre histoire fût un hors-d'œuvre une digression, dans un poème sur les origines de la monarchie française; comme le Léthc, comme le bouclier de

Y Enéide, c'est, à le bien prendre, le cœur même du sujet, et l'un des principaux éléments de l'intérêt ; Francus ne devient un héros national que parce qu'Hyante lui montre et nous fait connaître ses descendants.

Mais une vaste carrière s'ouvre devant la docte prêtresse qui a trop bien lu le Miroir historial et les Chroniques. Dans cette foule de rois qui doivent naître , il faut au moins qu'elle distingue, et ne rappelle que ceux dont les exploits ou les vertus sont populaires, les fondateurs, les héros, les saints. Sur les murailles de Troie, Hélène ne nomme pas à Priam les guerriers obscurs; elle s'arrête aux principaux chefs. Anchise, sans dérouler les fastes consulaires , dégage des longues annales de Rome la généalogie des Césars, et esquisse en traits rapides les gloires de la république. Si saint Louis, au septième chant de la Henriadc, peut descendre à de plus grands détails, c'est que, depuis Henri IV jusqu'au poème dont il est le héros, un siècle à peine est écoulé. En face d'un intervalle de vingt-cinq siècles , dont douze appartiennent à l'histoire positive, n'ayant d'ailleurs pas même la ressource de réparer de l'histoire du pays celle de la famille , puisque c'est la même , Ronsard est tenu d'être beaucoup plus sobre que ne le fut Virgile ; il est nécessaire qu'il néglige des dynasties, franchisse des siècles, pour passer de Tolbiac à Poitiers , des preux de Charlemagne aux croisés de Godefroy et de saint Louis, de Du Guesclin à Jeanne Darc : tâche ardue, mais glorieuse, et propre à séduire, par ses difficultés même , l'àme ficre et patriotique de Ronsard.

Malheureusement, Ronsard ne voulut point choisir sans l'aveu de Charles IX; et, par une généreuse et magnanime candeur, le roi ne permit à son poète d'omettre aucun de ses aïeux , disant que la malice des mauvais, comme la bonté des autres , aurait, pour le retirer du vice et le pousser à la vertu, l'efficacité d'un exemple domestique. Et ainsi , moins heureux que Virgile), Ronsard, c'est lui-même qui nous le dit, eut « sur les bras le faix de soixante-trois rois ». Il soutint bravement ce fardeau, épuisant l'arbre généalogique, sans rien changer à l'ordre de succession , faisant même aux fainéants l'honneur de les nommer, et, au lieu d'éluder la difficulté, donnant quel-

quefois dans son poème aux moindres (Tenir eux plus de place qu'ils n'en ont gardé dans l'histoire. Aussi, ce quatrième chant était déjà plus long que le plus long chant d'aucune épopée , et cependant la seconde race n'était pas encore montée sur le trône.

Du moment où, quelle que soit d'ailleurs son importance, un incident d'un simple épisode prend un tel développement, il n'y a plus de proportions dans le poème. La tâche d'ailleurs devient singulièrement aride, surtout pour un poète qui se pique de n'être pas un historiographe, et qui se plaint qu'on prenne pour une histoire de France une œuvre qui n'est qu'un notnau comme Y Iliade cl Y Enéide !

Aussi après la mort de Charles IX, Ronsard découragé laissat-il à d'ohscurs continuateurs le soin de versifier le reste de cette chronologie. C'est un chanoine de l'église de Bourges, nommé Jacques Guillot, qui, trente ans après sa mort, entreprit d'écrire celte suite. A la fin du sixième chant, Louis XIII monte sur le trône. Hyante a eu la voix de fer que n'avait pas la Sibylle de Virgile; enfin, elle s'arrête là, uniquement par discrétion; la nuit est tombée, et d'ailleurs les hommes ne doivent pas tout savoir; au surplus, quoique Guillot ait ajouté plus de deux mille vers à ceux de Ronsard, elle n'a pas trouvé le temps long ,

Un tel plaisir n'avoit assez duré Ce luv sembloit... 1

Ronsard n'eut pas autant do patience. L'épisode avait trop duré: il s'en lassa comme du poème.

J'ai montré combien, en traitant un sujet aussi pauvre , Ronsard avait peu de raison de se hâter; ce qui l'attardé aussi, c'est l'abondance des souvenirs. L'abeille, dit Jamyn, « tire son profit de laides fleurs » ; entraîné par le charme des réminiscences, Ronsard s'arrête à chaque pas pour imiter les anciens; il le fait avec trop peu de discrétion, jusqu'à la satiété et jusqu'aux disparates. Hyante ou Clymène sera tout à

' La suite de la Frnnàade, Livre sixième, Bourges, Maurice Levez, 1(»l5, 8".

la fois Méuee, Ariane, Didon; Apollonius et même Catulle seront mêlés confusément à Virgile. La poésie savante d'Apollonius de Rhodes , par la délicatesse des analyses et la grâce souvent mignarde des détails , a pu plaire au poète des Amours: il tire des Argonautiques la description du départ au premier chant et le monologue de Clymène. L'analogie des sujets explique assez pourquoi Honsard a plus emprunté à Virgile qu'à personne; on retrouve le souvenir de Y Enéide partout, dans le plan du poème, dans les épisodes, dans les détails de la forme. Cependant Ronsard prend soin de nous avertir que si, dans sa préface, il invoque [dus souvent l'autorité du poète latin que celle du poète grec, c'est parce qu'il sera mieux compris en raisonnant sur des exemples connus ; surtout il tient à ce que ses lecteurs sachent que son œuvre même est patronée plutôt sur la naïve facilité d'Homère que sur la curim.se diligence de Virgile.

Et à la vérité , même dans les passages où c'est Virgile que Honsard imite , on peut voir comme il revient volontiers à Homère , et comme il s'étudie de préférence à lui ressembler. La tempête commence comme celle de V Enéide et finit comme celle de Y Odyssée. Hyante est une Sibylle comme celle de Cumes , mais Francus ne descend pas aux enfers : il évoque les ombres sur le bord de la fosse ensanglantée , comme fait Ulysse. Francion rend, comme Enée, à un de ses compagnons les honneurs de la sépulture ; mais il lui offre , comme Achille à Patrocle, sa chevelure, promise pourtant au Dieu de Seine, et lui dit aussi :

Nous n'irons plus comme nous soûlions faire , Tous doux seulets en un lieu solitaire , Loing de la troupe ensemble deviser :

D'un doux sommeil il te faut reposer ; La mort te tient, 'Je silence suivie.

Et maugré moy je traîne ceste vie, Oui m'estoit douce alors que je pouvois Voir ton visage et entendre ta voix.

Parmi ces passages, il faut citer surtout les dernières paroles adressées par Andromaque à son fds; Honsard a pu

emprunter, môme à la belle scène des adieux dans Y Iliade, quelques vers qui rappellent un peu la grâce touchante du texte original. Francus est le seul fils qu'Andromaque ait eu d'Hector :

Seul tu estois mon plaisir et ma peur, Enfant, mary, seul mon frère et ma sœur.

Seul père et mère...

Pour toy la vie et le jour me plaisoit.

Elle espérait qu'au jour du trépas, son fils, après lui avoir fermé les yeux, lui rendrait les honneurs de la sépulture,

Serrant ensemble en un mesme repos

De mon mary les cendres et les os.

0 Jupiter, si la pitié demeure

Là haut au ciel . ne permets que je meure

Ains qu'il se (asse en armée un grand roy.

Et que le bruit en vole jusqu'à moy !

Donne, grand Dieu, qu'au milieu de la guerre

Puisse ruer ses ennemis par terre .

Mordans la poudre, en leur sang renversez.

D'une grand'playe en l'estomac percez ;

Que des citez la puissante muraille

Trébuche à bas en quelque part qu'il aille ,

Soit à cheval, soit à pied guerroyant.

Et que quelqu'un s'escrie en le voyant ;

(Favorisé de fortune prospère) :

Le fils vaut mieux aux armes que le père !

El elle lui donne une robe qu'elle avait de ses mains faite pour Hector, et sur laquelle elle avait brodé les murs de Troie , le Xanthe ,

Les plis tortus de sa lente rivière .

et les cimes

D'ide pineuse. où sourçant sauteloit Maint vif ruisseau qu'en la mer couloit.

D'ailleurs , et j'en ai déjà fait la remarque , c'est Homère surtout que Ronsard cherche à rappeler par le ton du style comme par les détails de l'expression. Souvent, dans ses pein-

tures et surtout dans ses comparaisons, il se borne à le traduire , quelquefois même d'une façon trop littérale , ailleurs , avec une heureuse fidélité. Plus souvent, quelques traits originaux empêchent de confondre avec l'exactitude servile du traducteur, la libre imitation du poète; ainsi quand il parle des arbres esgayés de verdure, de X aboyante chasse, des troupeaux

qui bêlent à l'entour De leurs pasteurs , quand la poincte du jour Et 1a rosée aux herbes les convie ;

de l'heure du soir, alors

Que le toreau , qui tout le jour labeure , Franc du collier retourne à la maison ;

ou quand les Sarrazins qui tombent sous les coups de Charte Martel le font songer aux épis mûrs de la moisson:

Au mois d'esté, quand la pauvre famille Du laboureur lient en main la faucille, Et se courbant abat de son seigneur Les espics meurs . des campagnes l'honneur.

On sent à la fois qu'il a lu Homère et que , comme Homère , il a vu la mer en fureur, le poète qui nous montre les vents

Chargez d'esclairs. de tempeste et de nuit.

et la nuéequi

blafarde et noirastre couloit.

Ayant d'azur la robbe enlrc-scmée .

et ces bruits redoutables de Y importune outrageuse tempeste, lorsque l'eau, entr' ouverte d'une abysme profonde, esrume aux astres, et que la nuit effroyable

Et jour et mer aux matelots desrobe.

Les préférences de Ronsard pour Homère se reconnaissent même à ses défauts : non pas sans doute qu'Homère puisse être mis en cause, pour avoir été imité hors de propos ou d'une façon malheureuse ; mais il est des dangers contre les-

quels Virgile, pai l'exemple même de sa curieuse diligence, met en gardes ceux qui marchent sur ses pas, et où l'auteur de la Franciaile fut quelquefois entraîné par le désir d'atteindre à la naïve facilité de VOdysséc: il est familier et il est prolixe.

Lorsque Honsard décrit les sacrilices, les apprêts des repas, et surtout la toilette des personnages, lorsqu'il attelle le char d'Hyanle ou construit la flotte de Francus, la prolixité de son langage a quelque chose d'homérique, et, à ce titre, Pasquier la lui pardonne aisément : la lin du premier livre de la Francien! e est même un des passages qu'il se plaît à citer pour prouver « que nos poêles français, imitant les latins, les ont souvent égalés et quelquefois surmontés. » Pasquier oublie avec Ronsard que Francus n'est pas, ainsi que rélait Ulysse, ainsi (pie le sera Mentor dans le Tclcmaqne, réduit à prendre la hache et à construire de ses mains le radeau qui le conduira, si les Dieux le veulent, à S\ cambre. Dés lors, qu'importe le bois dont on fait le navire et la façon dont on le traîne à la mer, pourvu que le héros nielle à la voile et que le poème commence enfin? Francus fùt-il bien le fils d'Hector, il faudrait encore que nous fussions les contemporains d'Homère pour irouvcr à de telles circonstances l'intérêt qu'elles ont perdu depuis si longtemps; après quelques chants, ces lenteurs auraient lassé Pasquier lui-même; elles sont sans excuses, et trahissent d'une manière trop évidente le poète qui a peu de chose à dire et veut cependant grossir son œuvre en un juste roi urne.

L'élégance de l'expression ne fait pas oublier assez souvent que ces détails sont inutiles ; Ronsard, infidèle aux règles qu'il avait posées lui-même, a trop appelé les choses par leur nom : et on a pu s'étonner qu'un poète , si jaloux des droits de la poésie , qui parle avec tant de mépris de la prose limée , s'abaissât presque toujours au-dessous du ton de l'épopée. Mais quelle que .soit en certains passages la bassesse des termes et des images, il n'est point juste de rire autant qu'on l'a fait des disparates de ce style à la fois trop relevé et trop familier. C'est un plaisir aisé de nos jours : autour de Ronsard, personne n'eût compris qu'on accusât son style de manquer

<le noblesse. L'Hôpital et les autres , jusqu'à Montaigne , trouvent les expressions du poète assez recherchées , assez. rehaussées; aucune bouche ne sonne plus hautement que la sienne; et s'il ne va pas, comme Dubartas, se perdre dans les nues, s'il sait, malgré la sublimité de son inspiration, qu'il ne faut pas être toujours orné, c'est parla qu'il ressemble à Homère, qu'il l'égalera. La plupart des expressions qui semblent triviales aujourd'hui, qui le seraient dans Chapelain et dans Thomas, n'étaient que simples à cette époque où notre langue , comme celle d'Homère , osait encore tout dire. Il faut donc oublier un peu lorsqu'on lit Ronsard , les lois qu'établit la société polie du siècle suivant, et lui pardonner, si, comme tout son siècle, il dit une camisole et une chemise au lieu d'une tunique; s'il parle de Y estomac et des poumons, comme M. de Ramsay parlait des boyaux, là où l'usage veut qu'on dise la poitrine et les entrailles ; s'il met un maillot à Jupiter enfant ; s'il donne une perruque aux arbres et aux héros, à Protéc, une perruque bleue, une perruque de lumière au Soleil ; enfin , s'il n'a pas deviné que tous ces vieux mots de la langue de nos pères, familiers, mais expressifs, brasser, tancer, brocarder, esgrafujner , acagnardez , et tant d'autres, ne seront plus permis à Racine tandis qu'on les trouvait à chaque page dans les plus estimés de nos vieux auteurs.

Il y a d'ailleurs, outre la prolixité du style et la familiarité excessive de l'expression , une raison très-simple , pour que le ton de la Franciadc manque d'élévation : elle est écrite dans un rhythme qui n'est pas celui de l'épopée. Il semble cependant que Ronsard était moins exposé que personne à une telle méprise : parmi nos poètes , il n'en est aucun , et je n'excepterai point Malherbe même, qui ait plus fait que lui pour les progrès de la versification française ; ses odes nous montrent combien il eut surtout le sentiment de la convenance et de la noblesse du rhythme. Or, par une rencontre singulière, la première preuve qu'il en ait donnée dès sa jeunesse fut de mettre en honneur un vers jusque-là fort négligé , l'alexandrin. Le premier, Ronsard prétendit et prouva que ce vers cesse d'être lourd et commun dès qu'il est bien fait et bien pro-

nonce; le premier, il lui donna un nom qui élail le sien, celui de vers héroïque. Or, ses ouvrages ont eu un tel suceès qu'en 1572, d'après son propre témoignage, ce vers, que. Pelletier recommande, qui fui employé vers la même époque par la l'érusc et par Garnier, par Jamyn dans son Iliade, par d'Aubigné dans les Tragiques, par Dubartas dans la Semaine, esl reçu plus favorablement que les autres par les seigneurs et dames île la cour et par toute la jeunesse française. Sur ce point, Ronsard, qui donna l'exemple, est le seul peut-être qui ait conservé des doutes ; après avoir de nouveau réfléchi, comparé, interrogé son expérience, il lui semble maintenant que ce long vers de douze syllabes a trop de caquet , qu'il sent trop sa prose, et ressemble moins aux maynanimes vas d'Homère et de Virgile qu'aux senaires de la tragédie ancienne'; il le renvoie donc à la tragédie, qui est moins noble que l'épopée, et à la traduction , qui a besoin d'un peu d'espace. Cependant, il répèle qu'un bon artisan peut en hausser le ton, et donne ainsi, mais sans le savoir, le secret de ses propres incertitudes. Le vers alexandrin se prête en

' ■ Cctic espèce... ne se peut appliquer qu'à choses fort graves, comme aussi au pois de l'aureille se trouve pesaule. » (Art Poétique François, Paris, Gilles Corratet, 1318, in-12.) — Le vende dix syllabes, dit J. Pelletier du Mans on 1555 (Art Poétique, Lyon, iu-12 Livre II, p. 57.") • jusquesici a été accommodé aus Wt. heroiques. Le bodecussilal c , aulremanl vers alexandrin, étuèl fort rare jusques à cet flye... Il a puis nagueres (c'est-à-dire depuis que Ro; sard a écrit ses Hymnes) été reçu pour héroïque, qui èt son vrei et propre usage. » — En commentant les Amours de Marie (les Amours avaient paru en 1556, le commentaire est de 1500), Rellcau dit: • 11 ne se faut esbahir si l'autheur a escrit en vers alexandrins la plus giand part de ce livre, pour autant qu'il a opinion que resoyont h s plus françois et lesplus propres pour hien exprimer nos passions ;et si quelqu'un les blasnie do sentir trop leur prose, ce n'est que faute d'entre hien faits et bien prononcez. » — Ronsard a soin d'écrire en tète des pièces écrites en alexandrins: vers héroïques. Celte note est répétée après le titre de chaque Hvnme dans l'édition de 1535; on la retrouve encore dans l'édition des Œuvres de 1507, par exemple au T. I, f° 8 v° (sonels en vers héroïques); elle a disparu dans lY.liiion de 1571. En revanche, les vers de dix syllabes s'appelaient jusqu'en 1507 vers commis (H. de 1555, p. 179. T. V, de 1507, f» 75.) Voyez la palinodie dans Vépitrc au lecteur de 1572. Ronsard craint de se dédire dans la préface posthume de 1587, mais il écrit en alexandrins V Equité des vieux Gaulois.

ellet avec une souplesse singulière à tous les tons; par la simplicité et la monotonie de ses coupes , aussi bien que par les intervalles réguliers qui séparent le retour des consonnances , il est ce qu'on le fait : tour à tour, le plus solennel et le plus familier de nos vers, celui de Pépitre et de la tragédie, celui de la comédie et de l'épopée; c'était son défaut, aux yeux de l'auteur de la Franciaik, et, aux nôtres, c'est son mérite. Mais il ne faut pas trop reprocher à Ronsard d'avoir méconnu, à ce moment de sa carrière et dans ce seul poème, un vers auquel il revint dans les meilleurs ouvrages de ses dernières années et qui doit précisément à l'heureux emploi que le poète en avait fait de 1550 à 1502 le rang et le nom qu'il a gardés depuis trois siècles dans nos Poétiques.

A celle époque , le vers qui lui parait le plus noble , c'est celui de dix ou onze syllabes , ce vers incisif, rapide , dont Marot s'était déjà servi avec tant d'à-propos dans l'épigramme, et auquel Déranger revient si souvent dans ses chansons ; cette fois, l'oreille de Ronsard le trompe: il prend le vers de la chanson et de l'épigramme pour celui de l'épopée. Ce qui le décide, il faut le dire , c'est que ce vers plus court contraint le poète à lutter davantage, à se contenter moins vile. Il l'accepte comme une école de patience et de précision , et , par ces honorables scrupules, il est amené, fortune étrange! à employer dans la Frantiade le mètre que Vollaire devait choisir pour la Publie. En même lemps , par une sorte de contradiction, Ronsard croit qu'il faut rendre quelque liberté à la poésie, et permettre aux vers, à la manière des anciens, d'enjamber les uns sur les autres ; et ce principe , en ramenant la versification au nombre de la prose , achève de lui faire perdre sa noblesse soutenue : où est la noblesse et l'harmonie îles vers avec des coupes telles que celles-ci,

. Uu sifflement de cordes — et un bruit D'hommes — s'élève... .

et encore la préposition ou le pronom, ou le verbe auxiliaire rejelés à la rime el isolés île leur complément' ?

' Ex. Pimmj— ses propres m; un — nwustur; tu n us - - besoin.

A la vérité , si l'on rencontre dans la Franciade de telles licences, et des hiatus, et des élisions incorrectes, c'est tout à fait par exception ; en général , la versification est pure , facile, nerveuse; et, lorsque les coupes s'écartent un peu de la règle stricte, c'est pour suspendre à propos le sens et donner plus de relief à l'expression'.

Pour le style aussi , à la condition de choisir, il n'est pas difficile de trouver dans la Francimlc, des passages dignes à plusieurs titres d'être remarqués. J'en ai déjà extrait quelques images gracieuses ; voici des traits qui ne manquent ni de sentiment ni de délicatesse. Uyante dit à Clymène :

De ce Troyen tousjours le beau visage Ravie en luy pensive me retient...

Lorsque les deux sœurs, comme Didon, cherchent à se fuir elles-mêmes jusqu'au pied des autels, le poète s'écrie:

lia ! pauvres sœurs , pauvres sœurs insensées ! Nv pleurs, nv vœux, nv offrandes laissées.

Ny tournoyer des autels à l'entour Ne guérit point le mal que fait Amour.

Et, jusque dans cette héroïde étrange de Clymène, on rencontre quelques détails qui méritent d'être isolés du reste :

Je meurs pour toy. et si ne m'en repens...

Il ne m'en chaut, te suivant, qui je soye, Pourveu qu'il plaise à ton cœur de m'aimer...

Ailleurs, Ronsard sait exprimer l'ironie et la colère: quoi î s'écrie Dicée, irrité contre Francus auquel il reproche la

1 Ex. Une importune outrageuse tempestc...

Luy dénia sa promesse — et parjure...

Et d'un grand heurt sur le tillac s'avance Victorieux — ...

Ils sont tous morts — ha! je meurs! — et ne resle Sinon mon fds !

mort de sa fille , cet étranger

Moque mon sceptre, et, masquë de feintise.

Ma vieille barbe et mes cheveux mesprise... Puis . en faisant ses galères ramer Lave le meurdre és vagues de la mer.

Met voile au vent : le vent qui lui ressemble Pousse sa voile et sa foy tout ensemble :

Et tu le vois. Jupiter!...

Quel mépris dans cette peinture des rois fainéants,

Masques de Rois, idoles animées ,

Et non pasteurs ny princes des armées ,

qui se montrent en pompe à leurs peuples une fois l'an ! On voit leurs ombres sur le bord du Léthé ,

abeslis en un monceau se pressent , Et le regard contre la terre baissent :

Une grand'nue esparse sur leur front Les obscurcist : regarde comme ils vont Efféminez, et, d'une allure lente.

Monstrcnt au front une âme nonchalante !

Ah ! ces rois qui portent le sceptre ne sont pas dignes de porter l'aiguillon ! Et, à la vue de son empire ruiné par ses lils , Clovis ne peut retenir ses larmes :

Ne vois-tu pas comme Clovis en pleure !

Ce fragment ne fait-il point songer à Dante?

Il semble que les discours valent mieux que les narrations . ils sont moins traînants, moins monotone; Francion a de nobles paroles où respire bien l'amour de la patrie et de la liberté : Dicée lui offre un trône , et Francion refuse ; comme Enée, s'il était libre de sa destinée, aucun royaume ne le tenterait :

impatient de joie.

J irois chercher encor ma vieille Troye.

Et me plairoit entre les vieux tombeaux De mes ayeux bastir des murs nouveaux.

Et rhabiter la cendre de mes pères...

Ailleurs, il adresse à ses compagnons ee mâle discours :

Quoy î voulez-vous eu vergongneux servago Vivre tousjours. et, sans langue et sans cœur. Tousjours souiïrir l'orgueil de nos vainqueurs?

A l'énergie, Ronsard veut joindre l'éclat; c'est une préoccupation qu'il pousse, dans sa théorie , jusqu'à la puérilité, voulant qu'on choisisse les mots et les syllabes de telle façon qu'en démembrant les vers, les lambeaux en offrent encore de belles et magnifiques paroles. Ses vers valent mieux que ses préceptes : ils ont de la couleur, de la noblesse, et cependant , les paroles qui les composent sont tout -à-fait simples. Un des morceaux les plus épiques du poème, est celui où Marcomir quille Sycambre pour la Franconie. Un monstrueux fantôme lui apparaît en songe et lui parle;

Mais Marcomir ne le pourra comprendre.

Cependant il obéit à la voix mystérieuse qui le pousse, comme les fils d'Attila, vers l'Occident, et part avec son peuple,

chargeant

Le corps des siens de fer et de cuiraces , Et leurs regards de fierté/ et d'audaces ; Mars en leurs cœurs sera si bien entré Qu'ils laisseront leurs maisons do bon gré .

Prenans congé des vieux Dieux de leur terre . Loin devant eux courra la triste guerre.

Des laboureurs les champs abandonnez Dessous leurs pieds trembleront estonnez .

Et des ruisseaux les courses azurées N'estaneheront leurs gorges altérées...

Malheureusement, ces beaux passages, il faut les chercher dans la Franciade; il y aurait quelque imprudence à ouvrir le livre au hasard, et même à lire d'un bout à l'autre la page qu'on a choisie. Et, en somme, il faut, lorsqu'on juge la forme, comme •m parlant du sujet, du héros, du merveilleux, de l'action, mêler à ses critiques plutôt des excuses (pie des éloges.

En doit-on conclure que Ronsard, cet autre Homère, comme

on l'appelait, était incapable d'atteindre môme au langage de l'épopée? La sentence serait sévère, et nous le prouverons encore. Mais déjà la Franciade ne permet plus de la porter en termes si absolus, puisqu'on y rencontre par intervalles presque tous les caractères du style épique.

Si elle est, même dans la forme, si imparfaite, si inégale, cela tient moins encore à l'insuffisance du génie de Ronsard qu'aux circonstances au milieu desquelles il écrivit son poème. La Franciade fut commencée quinze ans trop tard. Ce n'était pas que la vieillesse fût déjà venue : Ronsard était jeune encore; mais il avait cessé de s'appartenir. De là, en partie, ces longueurs, ces négligences et même ces disparates de ton qu'on lui reproche. Au milieu des dissipations de sa vie mondaine , le poète ne trouve même plus où se recueillir ; son maître le perd par son impatience comme par ses conseils; il faut bien que Ronsard se bâte : la faveur lui éebappe, s'il fait attendre ses vers; il les écrit donc avant que l'inspiration soit venue; il les lit et les publie sans les avoir châtiés.

Tous les reproches que nous lui faisons, il se les fit bientôt lui-même. Son àme était singulièrement droite et sincère; il ne mettait point son orgueil à s'obstiner dans ses erreurs, à défendre les imperfections de ses ouvrages, et avouait sans peine qu'il s'était trompé. Mus sévère pour ses poèmes que ses amis et que le public , il aimait à les corriger, même après d'éclatants succès. Malherbe, dit-on, biffa tous les vers que Ronsard avait faits; Ronsard lui-même avait prévenu Malherbe pour le plus grand nombre, condamnant entièrement les uns, changeant , remplaçant souvent les autres. En comparant les éditions successives, on voit qu'il a corrigé ainsi tous ses recueils, les Amours, les Odes, les Poèmes. Mais, de tous ses ouvrages , celui dont il a le plus condamné la forme primitive, c'est la Franciade.

l\ en publia les quatre chants pour la première fois, dans un moment où une telle lecture ne pouvait guère passionner, les esprits : qui eut songé à s'attendrir sur les aventures du tils d'Hector? Ni L'Hôpital, l'un des premiers admirateurs du poète, ni le roi Charles IX , son dernier protecteur n'y sauraient plus

prendra garde : l'un est tout entier à son inconsolable douleur, l'autre aux remords qui le tueront. C'était le 18 septembre 1572, vingt jours après la Saint-Barthélémy. Treize années s'écoulèrent; en 1584, un peu plus d'une année avant sa mort, Ronsard publia la Franciade corrigée, dans le recueil de ses œuvres, édition définitive, qui devait être en quelque sorte son testament littéraire, et d'où il exclut, il faut bien qu'on le sache, la cinquième partie de ses vers. Ce n'est pas tout: le texte de 1584 lui laisse encore des scrupules; on le critique vivement autour de lui; il en est qui vont jusqu'à regretter les variantes ; Ronsard se remet à l'œuvre ; il passe les derniers mois de sa vie à se corriger de nouveau , et en 1587, lorsque Galland publie ses œuvres d'après les copies qu'il lui a laissées, c'est la Franciade encore qui a subi les changements les plus considérables.

En 1572, le poème est précédé d'une courte préface, qui est supprimée dans l'édition de 1584, remplacée par une préface nouvelle et plus longue dans celle de 1587.

J'ai fait une collation minutieuse de ces trois textes". L'édition de 1587 a huit cents vers de moins que celle de 1572, et , comme on compte dans ce nombre des vers nouveaux , il résulte de cette comparaison que, sur les six mille vers du lexle primitif, Ronsard en a condamné sans appel neuf cents, c'est-à-dire plus de la septième partie; et, même pour ceux qu'il garde , il en a corrigé et refait entièrement plus du tiers. 11 n'est peut-être pas sans intérêt de remarquer que le chant qui a subi le moins de réductions, c'est le second, et celui qui a été le plus remanié, c'est le troisième, précisément ceux que nous estimions, comme le poète lui-même, celui-ci le meilleur, et celui-là le moins parfait des quatre.

Le poète va de lui-même au-devant de nos critiques : il ajoute çà et là quelques traits à ses premières peintures; mais, parmi ces additions, généralement discrètes, souvent heu-

1 Je regrette vivement de n'avoir pu me procurer ni a Paris ni en province , les éditions de 1573 et de 1577 : car des études de cette nature n*ont tout leur prix que lorsqu'elles sont complètes.

reuses, une seule a quelque importance: c'est le passage où Phouère s'entretient avec sa fidèle cavale. En revanche, il abrège beaucoup; il resserre les descriptions trop minutieuses, celles de la tempête et des funérailles, celles des toilettes de Mercure, de Franeus, d'IIyante, de Vénus surtout, dont la ceinture, comme l'antre de la Jalousie, prêtait trop aux mignardises allégoriques, et les harangucsjde Franeus, et les plaintes amoureuses de Clymènc et d'IIyante ; il supprime des épisodes tout entiers, parce qu'ils sont inutiles ou font double emploi, par exemple, au premier chant, un long discours où Jupiter révélait à Junon les destinées futures de Franeus et de Charles IX , et l'apparition de l'ombre d'Hector à Hélénin , rendue superflue par le message de .Mercure. Lorsqu'il modifie les détails, c'est pour mieux atteindre à la propriété do l'expression, ou rendre la versification plus correcte, plus francKe , ou effacer quelques - uns de ces traits familiers dont l'exemple de Dubartas, qu'il goûtait peu, lui avait fait sentir le danger. Il a supprimé ainsi bien des vers malencontreux qui auraient certainement donné prise aux railleries- Quelquefois même, il lui est arrivé de condamner des passages auxquels notre critique aurait fait grâce, et je n'hésiterais point à recueillir dans le texte primitif un certain nombre de variantes. Du moins , sachons gré à Ronsard de ces sacrifices, de cette sévérité pour lui-même : il sentait les défauts de son œuvre; jusqu'au dernier jour il aurait voulu les faire disparaître. Mais il n'y réussit qu'imparfaitement, et, malgré ces ratures comptées par milliers, le style du poème devait se sentir toujours des circonstances au milieu desquelles il fut composé.

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