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CHAPITRE II

Sous QUELS ASPECTS ON CONNUT RONSARD EN ITALIE DE l55o A 1630

L’oeuvre de Ronsard offrait une assez grande variete pour satisfaire les exigences les plus diverses, ou, du nioins, pour compenser par ses merites les defauts qu’on pouvait lui reprocher. Avec un peu d’habilete, les amis de Ronsard — Italiens venant de France ou Franqais sejournant de l’autre cote des Alpes — ne devaient pas etre trop en peine s’il fallait trouver <ies arguments propres a faire valoir le chef de la Pleiade ou a plaider en sa faveur.

Ils ne purent, evidemment, dissinmler aux defenseurs de la morale, que Ronsard suit trop docilement l'exemple impudique de poetes voluptueux ou lubriques comme Catulle, Tibulle Arioste, Aretin, Pontano, Marulle, Flaminio, Navagero, Sannazar.

En effet, il ne s’en tient pas aux charmes visibles de la femme, aux graces de son attitude et de sa demarche. II n’oublie jamais les details de la poitrine nue. II est plus audacieux encore : ainsf, dans la troisieme ode A la fontaine Bcllcrle, « Cassandre apres s'etre baignee dans la source, se couche et repose tcute nue sur la rive; aucun voile ne la recouvre, et .Ronsard ne nous fait grace

d’aucune des formes et des couleurs du bel animal humain. Tous les traits de l’hetaire anacreontique et la plupart de ceux de Bathyllos ont ete reprodnits ou plutot developpes dans I’Elegie a Janet, depuis les cheveux jusqu’aux talons \ »

« Les nobles poetes, ecrivait Lemaire de Beiges, disent que cinq lignes y ha en amours, cestadire cinq poincts ou cinq degrez especiaux1 2. » Ronsard les celebra tous, y compris le « poinct » final qu’on appelait par pudeur, sous Louis XII, le « don de mercy » et que Clement Marot lui-meme « n’osoit dire ». Bien mieux, Ronsard les chanta souvent les tins ou les autres, avec une « gaillardise toute gauloise et quelque pen brutale, avec un realisme de pensee et une nudite de langage qui egalent peutetre tout ce que les poetes libertins de la France avaient ecrit de plus audacieux » 3 4 *.

Enfin, presque toute 1 ’oeuvre erotique de Ronsard est une protestation co litre le mariage, une exaltation de 1 ’instinct sexuel et de 1’amour fibre \ A son avis, c’est un crime de

Trahir nature et mespriser les Cieux Et resister a leur loy venerable 6 *.

11 faut, d'apres lui, se garder de prendre conseil des lois civiles ou religieuses, sottement inventees par nos « peres reveurs » pour gener « Venus la germeuse » 8. Voyez au contraire, dit-il,

1 P. Laumonier, Ronsard, poete lyrique, pp. 501 et suiv.

E Lemaire de Belges, Illustrations de Gaule, I, ch. xxv fin. Louvain,

8 P. Laumonier, Ronsard, poete lyrique, pp. 514 et suiv.

4 Id., pp. 550-553-

6 Ronsard, QJuvres, ed. Blanchemain, t. IV, p. 321.

6 Ronsard, CEuvres, ed. Laumonier (a laquelle, nous le rappelons, nous

renvoyons totijours, sauf indication contraire), t. VIII, p. 335.

IMPUDICITE DE RONSARD

Voyez deca dela d'une fretillante aile Volleter par les bois les amoureux oiseaus.

Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaus Et toute chose rire en la saison nouvelle \

Nous ne serous done pas surpris si, off rant a Charles IX les Dialoghi di Amore, ou Leon l’Hebreu preconise l’amour platonique, Ronsard conseille au roi de preferer, au contraire, la Venus terrestre \

Quel effet pouvait produire une telle attitude sur le Saint- Office en Italie? Ne l’oublions pas: nous sommes a l’epoque, d’abord, du fameux Concile de Treute, puis de la reforme que cette assemblee celebre imposa aux lettres et aux arts. L’Eglise, violemment attaquee, s’est ressaisie. Elle a organise sa defense. Elle y veille avec une grande efficacite, en Italie : ede enquete, poursuit, condamne, emprisonne, livre au suppbee, aidee en general par le pouvoir seculier.

Elle proscrit les ouvrages des heretiques. Elle se montre, d’autre part, fort soucieuse de retablir l’honneur du corps ecclesiastique. De la l’edition expurgee des contes de Boccace publiee en 1 573 : on y efface non seulement les passages d'une orthodoxie douteuse, mais les commentaires railleurs sur l’institution monastique et les brocards lances contre les ministres du culte. Un pretre, un moine, une religieuse sont-ils engages par quelque malin conteur en une intrigue compromettante ? On les transforme en un etudiant, un professeur, une bourgeoise. Deja, en i56o, Ascanio Centorio degli Ortensi avait fait subir une epuration analogue aux nouvelles de Bandello. S’attachant, comrne il le dit

1 Id., t. VIII, p. 363-

s P. Laumonier, Ronsard, poete lyrique, p. 253.

lui-meme, a garder celles qui lui paraissent « digues » et a rejeter les « indignes », il retranche tous les recits roulant strides scandales ou sont meles des clercs \ En revanche, il faut l’avouer, ces recueils epures laissent subsister l’obscenite, si elle est attribute a de simples laics : on desespere, sans doute, de l’extirper toute entiere et on se borne a la debarrasser de ses manifestations les plus compromettantes et, par suite, les plus dangereuses \

Or, les vers lyriques de Ronsard etaient loin de servir la cause de l’Eglise: le parti huguenot s’en servait comrne d’une arme. Il denongait, dune maniere generale, la gaiete lascive de la poesie greco-latine maintenant acclimatee en France. Il s’indignait de la complaisance qu’elle trouvait aupres des catholiques1 2 3. Songeant a Ronsard et a eux Theodore de Beze ecrivait : « Quand parurent les Amours d’un autre, poete assurement meilleur qu’homme prive... quand done l’un d’etix est-il intervenu?4 »

1 Charles D/'job, Dc Y influence du Concile de Tronic stir la litterature ct les bcaux-arts choc les peuples catholiques, pp. 161, 167.

2 Dans la i8"‘° session du Concilc de Trente, il fut entendu qu’on mettrait les livres immoraux a 1'index. Une des regies arretees par le Concile fut la suivante : « Libri qui res lascivas sive obsccenas ex professo tractant, narrant aut docent, quum non solum fidei sed et morum qui hujusmodi librorum lectione facile corrumpi solent, ratio habenda sit, omnino prohibentur, et qui cos habuerunt severe ab episcopis puniantur >. Collection des Concilcs des PP. Phil. Labbe ct Gab. Cossart, vol. xiv, col. 841, pp. 952-956, Paris, 1672.

On le voit done : si, dans la pratique, on fermait les yeux sur l’indecence de beaucoup de livres, on etait arme pour sevir contre elle le cas echeant.

3 P. Pebdrizet, Ronsard ct la Reforme, chap. IV.

* T11. de Beze, Poemata. Epitre dedicace de la 2’ edition, expurgec, publiee sous le litre de Juvenilia, chcz H. Estienne. Trad. d’Alex. Machard, Paris, 1879, p. lxv.

RONSARD DEFENSEUR DE l’eGLISE

Aussi cotnprend-on qu’en i594, le P. jesuite Antonio Possevino, entreprenant de guider les fideles dans leurs lectures, ait cherche a leur inspirer horreur et degout pour les vers erotiques de Ronsard. « Ils sont tout a fait indignes, dit-il, d’oreilles et d’yeux chretiens ; si l’auteur vivait, lui-meme ne voudrah pas les voir aux mains de ses semblables \ »

Neammoins jamais aucune oeuvre de Ronsard ne fut mise a 1’index. N'en soyons pas surpris. Si d’aventure la pensee de soumettre I’ceuvre du poete a la congregation competente etait jamais venue a des esprits apeures, les amis de Ronsard n’eussent pas manque de protester et de dire : « L'Eglise ne peut condamner Ronsard et donner cette joie aux huguenots. Euxmemes inclinent Rome a 1’indulgence et a la bienveillance, lorsqu’iis accablent Ronsard pour s’etre fait le champion des catholiques et quand Th. de Beze, le traitant de vendu, le qualifie un « gentilhomme doue de grandes graces en la poesie frangoise entre tous ceux de notre temps, mais au reste ayant loue sa langue pour non seulement souiller sa veine de toutes mdures, mais aussi medire de la Religion et de tous ceux qui en font profession » ”j Rome fenna done les yeux sur les lascivites de Ronsard, en faveur des luttes qu’il avait soutenues pour l’orthodoxie.

On l’a deja observe: l’Eglise fut de longues annees sans repondre aux allegres et vifs pamphlets des Reformes. Elle avait ete prise a 1'improviste par cette levee subite d’esprits actifs,

1 « Quae de amatoriis scripsit, ea oculis et auribus christianis sunt indignissima, quippe quae nec auctor ipse, si viveret, tractari hominum manibus vellet ». Antonii Possevini Tractatio de pocsi et pictura eihitica, Humana et fabulosa collata cum vera, honest a et sacra, p. 244.

1 Th. de Beze, Histoirc ccclesiastique (Ed. G. Baum et Ed. Cunitz), t. II, p. 633.

cultives, rompus a la dispute, adroits a la critique* 1 * 3. Ronsard rendit done un service considerable aux catholiques, lorsqu’il publia contre les Huguenots une serie de poemes dont le premier parut en 1 562, e’est-a-dire l’annee meme ou commencent les guerres de religion. C’est le Discours sur les miseres de ce temps. On peut mesurer a deux signes l’importance de tels ecrits, ils souleverent une vraie fureur dans le camp adverse, d’ou les attaques partirent desormais nombreuses et virulentes contre Ronsard ; ils firent au contraire exulter les Francais attaches a la foi romaine b Assez longtemps apres, un echo de leur joie reconnaissante se trouvait encore sur les levres de Jacques Du Perron, quand il fit l’eloge funebre de Ronsard. « II sembloit aux ames populaires (catholiques) que leurs docteurs estoient homines barbares et ignorans, qui ne scavoient pas seulement parler leur langue maternelle ; jusques a tant que ce grand Ronsard, prenant en mains les armes de sa profession, e’est-a-dire le papier et la plume, a fin de combattre ces nouveaux escrivains, s’aida si a propos d’une science prophane comme la sienne pour la defense de l’Eglise, que Ton recogneut incontinent que toute l’elegance et la douceur des lettres n’estoient pas de leur cote, comme ils pretendoient \ »

Le role ainsi joue par Ronsard aurait risque d'echapper aux etrangers ou de laisser leurs Cioeurs indifferents, si nos cruelles discordes n’avaient ete. menacantes que pour la France seule.

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1 P. Pf.rdrizet, Ronsard et la Reforme , p. 5-

s Voir P. Perdrizet, ouv. cite, pp. .13 et suiv., Bibliographic de la Polemique entre Ronsard et les protestants, et, plus recemment, Pamphlets Protestants contre Ronsard (1560-1577). Bibliographic et chronologie des pamphlets protestants contre le Discours de Ronsard avec une etude critique de trois pieces inedites et d’une piece pen connue, par F. Charbonnier, Paris, X923.

3 Ronsard, CEuvres, ed. Blanchemain, t. VIII. p. 190.

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