RONSARD ET PIE V
Mais il en allait tout autrement. Sans parler des autres princes italiens 1, on sait avec quel interet passionne la papaute suivait les peripeties de la lutte2. Le Saint-Pere multipliait ses doleances aupres de la reine Catherine jugee trop indulgente pour l’heresie; il recornmandait l’extermination complete des huguenots ; il n’epargnait a leurs adversaires ni ses conseils ni son or. Ouant a la Saint-Barthelemy, ce massacre provoqua dans la cite des papes une allegresse qui se manifesta librement au cours de fetes solennelles 3.
Or, la politique preconisee par Pie V ecait precisement celle que Ronsard appuyait de ses vers enflammes. Aux craintes, aux joies, aux amertumes du Saint-Pere et de son entourage correspondaient les sentiments du poete frangais. Si, le 28 mars
1 Ajoutons que, dans la Peninsule, le chef de l’Eglise n’etait pas seul a s’inquieter des progres de la Reforme frangaise. Quelques faits choisis entre beaucoup d’autres suffiront a le prouver. En 1561, les princes italiens, en particulier le due de Savoie et le grand-due de Florence, unissaient leurs instances pressantes a celles du nonce Viterbe pour recommander au Saint-Siege la formation dune ligue qui maintiendrait la religion dans le royaume de France. Ils redoutaient, en effet, la contagion, et non sans motif: a Turin et a Chieri, on prechait deja publiquement, « a la mode de Geneve », contre les catholiques ; vers la mi-novembre, toute l’Europe parlait d’une intervention armee non seulement « du roi d’Espagne et du Saint-Siege, mais des Venitiens, du due de Savoie et des autres potentats d'ltalie. Calvin redoutait fort que Forage s’abattit en premier lieu sur Geneve ». Voir L. Romier, Catholiques et Huguenots, pp. 242 et suiv., 258, 275.
2 P. Rajna, Jacopo Corbinelli e la sirage di S. Bartolommeo ( Archivio storico italiano, 5a serie, t. XXI, anno 1898). — F. Charbonnier, La poesie frangaise et les guerres de religion (1560-1574), pp. 116 et suiv., 298, 306, 352, — Lucien Romier, Catholiques et Huguenots d la cour de Charles IX, pp. 149 et suiv., 174 et suiv.
3 P. Rajna, Jacopo Corbinelli, art. cite.
1 569, Pie V ecrivait a Charles IX, apres la bataille de Jarnac. pour le feliciter de sa victoire et surtout du trepas de Conde ', si, selon sa propre expression, il avait, en apprenant ees nouvelles, « leve les mains au Ciel pour rendre graces a Dieu Tout-Puissant dans l’humilite de son coeur » =, Ronsard, de son cote, celebrait ces evenements avec le « chant triomphal sur l’insigne victoire qu'il a pleu a Dieu donner a Monseigneur Frere du Roy » 1 2 3 4. Un pen plus tard, le Souverain Pontife n’hesitait pas a ecrire les deux phrases suivantes, la premiere a Charles IX, la seconde a Catherine de Medicis : « Vous devez profiter avec soin et diligence de l’occasion que vous offre cette victoire pour poursuivre et detruire tout ce qui reste encore d’ennemis. » « Si, V. INI. continue... a combattre... les ennemis de la religion catholique jusqu’a ce qu’ils soient tous massacres, quelle soit assuree que le secours divin ne lui manquera jamais \ » Ronsard, a la meme cpoque, trouvait des accents qu'on a pu qualifier de sauvages, pour conseiller au roi de ne pas laisser trace de l’heresie, mais d’abattre sans pitie toutes les tetes de l’hydre nouvelle *.
Le zele de Ronsard ne resta pas ignore a Rome. Le P. Antonio Possevino, en meme temps qu’il denoncera les obscenites de Ronsard, demandera l’indulgence pour le chef de la Pleiade, en rappelant que Ronsard a aussi compose des poemes contre les calvinistes et en declarant que ce sont les meilleures de ses oeuvres *.
1 F. Ciiarbonnier, La poesie frangaise et les guerres de religion, p. 298.
2 Id., pp. 298 et 306.
3 Le po&me commence ainsi:« Tel qu’un petit Aigle sort »,Cf. Ronsard, CEuvres, t. IV, p. 252.
4 F. Ciiarbonnier, La pocsie frangaise et les guerres de religion, p. 298. 6 P. Laumonier, Ronsard, poetc Jyriquc, p. 234.
0 « Inter Gallos Petrus Ronsardus excelluit, praesertim in iis quie adversus Calvinianos gallice edidit.» A. Possevini, Tractatio. p. 2.44.