FLEURS ET LUMIERE CHEZ CIIIABRERA ET RONSARD
Les autres boutons vermeil lets,
La giroflee et les ceillets,
Et le bel esmail qui vane L’honneur gemme dime prairie En mille lustres s’esciatant, Ensemble ne me plaisent tant Que fait la rose pourperette Et de Mars la blanche fleurette. 1
En lisant les pages precedentes, le lecteur n’aura pas manque d’observer qu’apres tout, 1’ideal exalte par Ronsard et Chiabrera n'etait pas nouveau. « Cueille le jour et fie-toi le moins possible au lendemain. Car pc diem, quant minimum credula postero », recommandait Horace a Leuconoe dans une odelette fameuse. « Nous mourrons bientot, hatons-nous de jouir de la vie » avaient repete maints poetes latins, disciples, comme Horace, d’Epicure, et aussi dune longue suite de poetes lyriques grecs, heritiers euxmemes d’Alcee ou d’Anaereon. A de belles dedaigneuses les elegiaques grecs, puis Horace, Tibulle, Properce, Ovide et, apres eux, des poetes neo-latins ou italiens avaient dit non plus « Carpe diem », mais « Carpe florem » : hatons-nous de gouter les plaisirs de l’amour avant d’etre fletris par la vieillesse ». La comparaison de la beaute avec une fleur qui passe du matin au soir etait traditionnelle. Quant aux roses, un homme cultive du xvxe siecle « en respirait pour ainsi dire le parfum dans tous ses auteurs d’oit qu’ils fussent, de l'Antiquite greco-latine, de la Renaissance neo-latine et italienne, du Moyen Age franqais, de lecole marotique ».
1 Ronsard, Oluvrcs, t. IT, p. 423.
Deja aussi Horace avait maintes fois trace un court tableau de la nature printaniere ou estivale, qu’il associe aux distractions innocentes de 1’humanite ; il avait vante le repos dans une retraite ou l’on goute l’ombre et le frais, mollement couche sur une pelouse, au bord d’une onde fugitive, le verre en main, les fleurs sur la tete.
Tout cet heritage Henri Estienne l’avait comme rajeuni lorsqu’il publia, au debut de l’annee i554, sous le nom d 'Anacreon, son fameux recueil d'odelettes grecques accompagnees d une traduction latine. Ce sont pour la plupart des oeuvres apocryphes, mais certainement inspirees du joyeux vieillard de Teos, ancetre plus ou moins lointain aussi de tous les poetes que nous venons de citer. On y trouve notamment le petit Eros aile; il garde son arc, ses fleches, sa torche enflammee ; mais son air est un peu maniere et son langage ne manque pas de preciosite.
Aussi un doute se glisse-t-il dans l’esprit : le fait qu’un assez grand nombre de themes et de motifs s’observent a la fois dans les oeuvres de Ronsard et de Chiabrera, est-ce bien la preuve que le poete fran^ais fut le maitre de l’italien? La « rencontre de leurs muses » ne tiendrait-elle pas a une communaute de sources ? L’hypothese n’a rien en soi d’invraisemblable. Neanmoins tant de coincidences nous mettent en eveil ; elles nous obligent a songer que Ronsard est un des devanciers de Chiabrera, voire meme le plus proche de tous dans le temps, lui et les autres poetes de la Pleiade. S’il a donne a Chiabrera des rythmes llombreux, pourquoi ne lui aurait-il pas, en meme temps, suggere ou recommande des idees ? Pourquoi le sue antique et le sue italien entreraient-ils seuls dans le doux miel de Chiabrera, a l’exclusion du sue fran^ais?
Nous disons franqais, car nous ne pretendons aucunement que, seul entre nos poetes du xvi6 siecle, Ronsard ouvrit a Chiabrera
CHIABRERA PROCEDE-T-IL D’HORACE ET d’aNACREON ? 145
son jardin fleuri et lui permit d’enivrer ses sens de lumiere, de couleurs, de parfums, sources d’ineffable gaiete, — que se,ul il lui vanta, le sourire aux levres, Yaurea mediocritas, ou lui commenta les deux vieilles maximes « Carpe diem, carpe florem». II n’est pas impossible que Chiabrera ait entendu la meme chanson sur les levres de Belleau et de Ba’if qu’il connaissait \ Mais, dans la formation, pour ainsi dire, anacreontique, de Chiabrera, la part de Ronsard dut etre grande, comparee a celle des deux autres poetes, si on la mesure a la celebrite relative de ces trois Frangais et surtout au charme particular que Ronsard ne manquait pas d’exercer sur un disciple de Muret.
Ces raisons generates seront, sans doute, renforcees par l’examen de quelques poemes de Chiabrera consacres a l’amour, au « Carpe florem », au vin. I Is nous aideront peut-etre, a degager la parente de Chiabrera, auteur de canzonette, avec Ronsard.
L’amour • — Dans le courant d’octobre i563, Ronsard publia, au second livre du Recueil des Nouvelles Poesies , huit strophes rangees ensuite au deuxieme livre des Amours. C’est une chanson que M. Laumonier etudie dans son Ronsard poete lyrique (pp. 210, 530 suiv.). II y retrouve quelques souvenirs plus ou moins lointains d'Ovide, de Catulle, de Petrarque, de Marulle, de Second. II n’en juge pas moins l’oeuvre originale. L’histoire, dit-il, est la suivante. « L’aimee, au lieu d’eviter par la fuite le baiser et le regard amoureux qu’on lui demande, reste insensible sur sa couche, les levres et les yeux fermes, feignant de dormir. Elle s’amuse a faire languir son amant, qui obtient d’ailleurs
1 Voir p. 288.
ROXSARD EN ITALXE
la recompense de son attente. La premiere partie comprend quatre strophes. La seconde est proprement ce qu'on appelait au xvi® siecle une mignardise d’ amour: Je me garderais bien de t’eveiller, dit le poete a sa maitresse, car je suis trop heureux de voir tes yeux clos reposer sur mon sein. » Les strophes 6 et 7 « simples, alertes, expressives, contiennent l’argument irresistible : la coquette ne veut pas etre homicide et cede enfin; l’amant, transports de joie, revient a la vie. Tout cela appartient bien a Ronsard ».
Cette chanson seduisit Chiabrera. II l’imita de pres dans une canzonetta que Jacopo Peri mit en musique \ La ressemblance est frappante. Qu’on en juge par 1’extrait suivant : en face du texte frangais nous plagons, au fur et a mesure, les passages italiens qui en derivent.
1. Douce Maistresse touche Pour soulager mon mal, Ma bouche de ta bouche Plus rouge que Coral :
Que mon col soit prcsse De ton bras enlasse.
Bellissima regina De’ miei pensier di fuoco, Giungi a mie labbra un p.occi La bocca corallina';...
Gittami al collo intorno Le candidette braccia...