‹ RonsardChapitre 1 sur 15 · Ronsard · texte numérisé non relu

Ronsard

Tijiis ilriiils ilr Iniductiun. de iciiroduilioii l'I d'iKlaptulion n'-scrvi^s pour tous puys. f,il,>/,-i;iht h;/ llachvtU et df, I9IS.

Il y a çiiiîit-huU fins, comme je iiagnais, avec Gaston Paris, un lointain petit /joini; (jiii couronne de ses cieu.r murs un rocher surplombant le i>al de Loire, nous passâmes la nuit ensemble sur une de ces li^/ies ferrées oii le lu. te des couchettes demeure ii^norè.

Pour occuper le temps, du sair à l'aube, nous rep/i/nes un sujet plusieu rs fias discuté entre nous, celui d'une collection à créer de nnna>graphies, brè^>es et simples, (fui rendraient plus familière aux Français d'aujourd'hui la connaissance de leurs ancêtres, penseurs, poètes, lettrés.

Le nombre devait être f.ve : (juarante i'olumes en l honneur des Quarante de l'Académie l'rançaise. De là, dans notre noir wagon, sur ce (jue Bacon eût appelé les l'cjcctunirs rt cxcliisiones débitas, d'aussi ardents plaidoyers (juc si nous avions eu des foules à convaincre, avec des gestes passionnés que la tremblante veilleuse dessinait en ombres sur les coussi/is.

VI nOXSARD.

.1// joui', volume noii.s //jjprac/iion.s de la vieille Imuriicide oii nous devions èlre tous deii.v témoins d'un 7)i(ni(i^e, nous avions d/-ess(' tant bien (jue mol une liste souvent modifiée dejuiis; la fondation^ en tout et/s, était décidée.

Je ndi rien néi^Uiié pour (ju un plus dii^/ie et moins sujet tiu.v dèpliieements fût c/iariié de la réalisation du projet. Xul fie s'ojl'rant ni ne voulant, plutôt <jue de le voir échouer, non sans de ^ra/ids scrupules, j assumai la tticlie. De précieuses collaborations, (/((piises des le pre- /nie/' /no/ne/\t, en alléi^é/'cnt le fard '-au.

Un des der/iie/-s, j(>/]re nio/i tribut à l'truvre co/n/)/une ; et tjua/ul j'apporte, à /no/i t(a(/\ mo/i hu/nble pie//-e à l édifice, celte voir s'est tue (jui /nieu.r rju au( u/> liv/-e a fait co/i/iaitre la pe/iséc f)-a/içaise à des auditeuis île tous les pays du monde. Le canir é/nu, je dédie la j/rése/ite étude, (jue j'eusse voiilue ///oins indiiine de ce iii-a/id citoije/i de la Ixépublifjue des fjCtt/'es, (I la /né/noire de (uisto/i Paris.

.Il SSIUIAM).

/'lalddcl/ilnc. 17 janvier l'JlS.

CMAPITIIK 1

La longue période peiidaiil lacjiicllc diaciui. eu France, se plut à oublier sa |)rovince, et niènie en rougit, prend fin sous nos yeux. Au xvi'- siècle elle n'était pas encore commencée ; tout le monde; était fier alors de sa petite patrie, quelh; (pTelle (ùl, et tâchait de Tillustrer, comme chaque Américain est fier, de nos jours, de son Etal, quel c[u"il soit. Nul écrivain ne manquait, en signant un livi'c, de dire (|ue Touvrage était dû à Joachim du Bellay, « Angevin », ou à Pierrcî d(î Ronsard, « gentilhomme Veudômois ».

Pierre de Ronsard avait plus de; raisons (piil ne; croyait lui-même de se dire X'endômois, Les jilus récentes recherches, (telles avant tout de M. Longnon, ont mis hors de doute qu'il existait, dès Tan mille, des Ronsard à Vendôme et dans les environs, tout au long de la vallée du Loir. Un premier Pierre de Ronsard essaima eu Italie au xiv" siècle et fut tige des Ronsardi de Parme, aux

HONSARD. 1

2 RONSAllD.

pi'élenlions nobiliaires excessives, tout (.oiiime leurs parents de France; on les suit dans relie ville jusqu'à la fin du xvn'' siècle.

Les Ronsard de France, seigneurs de la Poissonnière dès le xiv'' siècle, sont, au xv'', « sergents fieffés », c'est-à-diie gardes forestiers et gardeschasse héréditaires de cetu» forêt de Gàline que leur descendance devait illustrer plus tard autrement que par la répression du braconnage. 1/un d'eux, Olivier, est éclianson royal, balaille |iour et contre Louis XI, et a pour fils aîné Louis, qui fui père du poète. '

Louis de Honsard, qui signail llonsart, el c'était rortli()gra])he admise de son lemps, mais celle du poète a prévalu, clievalici'. l'un des cenl « mansionnaires » ou gardes du cor})s des rois Louis XII et François L"", puis Tun des maîtres dhôlel du dauphin, se distingua dans les guerres d'Italie à Rapallo, Xovare, Alexandrie, Milan, passant vingt-deux fois les monts, du temj)s que l'armée française avait pour chefs La Trémouille, La Palice, Gaston de Foix, el où le roi de France se faisait armer chevalier pai' Bayard sur le champ de bataille de Maz'ignan.

Sa femme, Jeanne de Ghaudrier, descendante de Jean Ghaudrier qui avait repris, eu 1372, la ilochelle aux Anglais, apparentée aux La Trémouille, petitenièce de Joachim Uouaull, maréchal de l'rance, l'un des héros de la bataille de Gastillon, celle qui termina en 1^103 la guerre de Genl Ans et où Tallxil fui |M('', avait eu, or[)heliiie de bonne heure,

1. Henri Long-iioii, Pierre de Itonsard, i'.H'J, cli. i cl Pièces jusliliiMli vos.

AXiNKES DE .lEUNESSK. 3

une jeunesse avenlurcusc. Elle étail veuve de Guy des Hoches quand elle avait épousé, à li"enle-cin(| ans, Louis de Ronsard, âgé de quarante-cinq. Ils n'en eurent pas moins six enfants, dont le dernier fut le poète. On répète parfois que celui-ci mentionne souvent son père dans ses écrits et ne dit jamais rien de sa mère; mais il parle d'elle en fils aimant dans sa Prosopopée de Louis de Ronsard, oîi Ion voit l'ombre de la morte songer tristement aux « peines et soucis « de l'enfant demeuré dans le monde.

Ancienne forteresse aux murs lisses et aux tours rondes, la Poissonnière', où naquit Pierre, le 11 septembre 1524 (date très discutée, mais c'est la plus probable), avait été entièrement reconstruite par J^ouis de Ronsard en ces heureuses années où, les gueiTes anglaises et les guerres féodales finies, on ne pensait plus avoir à soutenir de sièges, on égayait les grand'salles de larges fenêtres aux meneaux ouvragés et on parait les façades d'inscriptions, de médaillons et de guirlandes. Naguère sourcilleuses, les demeures se faisaient avenantes; nul ne prévoyait les guerres de religion. Louis fit comme tout le monde : depuis le roi jusqu'aux plus modestes hobereaux et aux boui'geois des villes, chacun, en cette première partie du siècle, bâtissait — et souvent princes ou bourgeois passaient ensuilc dans la gêne le reste de leurs jours. Dans la vallée

1. Possonnière, deposson, mesure de capacité, semble avoir été Tancien nom, ce que remarquaient, dès le xvi° siècle, les gens instruits, comme Amadis Jamyn dont les remontrances érudites prouvent surtout que déjà, dans le parler courant, Poissonnière avait prévalu.

4 RONSAIU).

de la Loire surloiil. « fleuve très noble ». écrivait en ce siècle rAlleniand Ilentzner, « et région d une douceur incroyable », s élevaient ces manoirs, maisons (>l châteaux en pierre blanche du |»ays. qui oui gardé jusqu'à nos jours leui- sourire, el dont les plus modestes même ont, comme le parler des habilanls, quelque chose de non vulgaire. Dans la « ville aux rois », Louis XII, qui y était né. avait commencé la transformation en palais du château de lîlois; François P'" avait continué, adoplaiil un stvlc ])lus brillant encore. Cest Tépoque où Floi'imond llobertet faisait construire, aussi à Blois, Lhôtel dWIluye et en parait la galerie des médaillons des douze Césars, où Ghambord, Ghenonceaux, Azay sortaient de terre, œuvres de l'rançais qui connaissaient Lart italien, mais le transformaient pour l'adapter aux besoins du climat et aux goûts nationaux. Mutilée par le temps et les restaurations, la demeure des Ronsard, qu'entouraient de nombreuses terres leur appartenant, garde encore de nos jours son air de dignité aimable, avec ses fenêtres sculptées, ses inscriptions sur les façades témoignant du savoii" du maître et de. l'ignoi-ance du maçon, sa grandsalUî à la magnirK[ue clKimiiM'e comme la mode voulait qu on se ruinât pour en avoir, et celle des Ronsard n'eût pas déparé un palais de Louis XII.

La famille était lière de ses origines et de ses alliances. Louis de Ronsard, expei't en blason, s'était plu à orner sa gi-ande cheminée dos trois poissons des Ronsard, avec la conûante devisi; : Non falliint ftitura //irrcntciii, d un gi'and bas-i'elief représentant des buissons d églantines consumé.s

par le feu (calemboui- de pierre ; Ronce ard) et des écussons et emblèmes de tous les alliés illustres de sa famille. On se targuait, à la Poissonnière, de descendre dun mythique marquis de Ronsard, « riche en villes et gens », écrirait un jour le poète, qui aurait existé jadis sur les bords du Danube. Tous les Ronsard, sans aucun doute, croyaieul au marquis; Pierre, plus que personne : celte région danubienne c'est la Thrace, le pays d'Orphée, et lui-même s'en trouvait anobli encore; il pouvait dire comme Chénier plus tard :

Salut. Thrnce, ma mère et l:i inère d'Orphée !

Les criti(jues se sont beaucoup moqués de ces f>rétentions nobiliaires et du mystérieux marquis. Mais il n"}^ avait rien là que d'usuel; les boui'geois d'aloi's prenaient la parlicule. eslimanl déjà qu'elle donnait à leur nom meilleure lournun'. et cela ne tirait pas plus à conséquence que le titre d'écuyer adopté de nos jours par le ])lus hiimbb; sujet du roi d'Angleterre; les moindres familles nobles s'attribuaient des origines merveilleuses auxcpiellcs elles finissaient par croire, tels les Baïfs, descendants, disaient-ils, de Louis le Gros, et les Sainl-Gelais, de la fée Mélusine. L'exemple venait de haut : Hugues Capet ne sufflsait pas aux \ alois qui se croyaient issus de Charlemagne, et même de Fi-aiicus le Troyen, et même d'Hercule, pendant que les Guises défendaient leurs prétendues origines carolingiennes dans de gros livres qui contribuèrent à les faire assassiner. « Combien avons-nous, disait Montaigne, de gentilshommes en France cjui sont de race royale,

G UOXSAIID.

selon Icui- (■umj)le? Plus, je crois, que daulivs ». Celte vanité n'était pas, du resle, spéciale à la France : Pic de la ^lirandolo se figurait descendre de remj)er('ur Conslanlin, et Bcnvenulo Cellini dun lieutenant de César.

Au pied du coteau où s'élève la Poissonnière, les blanches maisons du village de Couture, le village des Ronsard, se pressent autour de leur vieille église oîi se retrouve en maints endroits reçu aux trois poissons, et se voient encore, belles malgré les mutilations, les pieri-es tombales de Louis de Ronsard en armure, et de Jeanne de Chaudrier aux traits réguliers, à la taille élégante, aux mains jointes. Au iond de la vallée, verte et tranquille, coule le Loir que le dernier-né des Ronsard allait faire entrer dans la littérature, mais qui figurait déjà dans Thistoire pour avoir causé par la froideur de ses eaux, tout aussi i^emarquable aujourd'hui qu'autrefois, la mort de Geoffroy PJantagenel, tige des rois d'Angleterre.

A paz't un séjour de six mois, vers sa dixième année, au collège de Navarre, à Paris, où selon son propre témoignage il n'apprit rien et se déplut fort, mais fit la connaissance, utile plus tard, d'un petit prince lorrain, Charles de (îuise, futur cardinal de l>orraine, Ronsard passa, jusqu'à sa douzième année, son enfance à la l'oissonnière, c'est-à-dire aux champs. Il y grandissait dans la société de sa sœur et de ses frères; deux étaient morts au berceau, mais il restait Claude, le fils aîné, cpii devait être à son lt)ur 1 un des cenl gentilshommes du roi, chevalier et seigneur de la Poissonnière. (Charles, destiné

ANNEES DE JEINESSE. 7

à la carrière religieuse el qui précéda le poète Desportes à la riche abbaye de Tiron, Louise qui devint dame d'honneur de la reine Eléonore, sœur de Charles-Quint, et épousa en 1532 François de Crevant. D'autres membres de cette famille, nombreuse comme étaient alors les familles, un oncle et trois tantes, paraissaient de temps en temps au château, surtout Tonde Jean, chanoine du Mans, qui s'intéressa de bonne heure au petit dernier-né, semble lui avoir donné ses premières leçons et, en tout cas, lui légua sa très belle bibliothèque. Le père de famille était souvent absent : une de ses absences dura quatre ans, de 1526 à 1530, rudes années d'exil passées en Espagne, à Quintana, Villalpando, Pcdrazza, « dans l'ennui el le dé[)Iaisir », écrivait « Mus. de la Poçoiîera », comme l'appellent les documents espagnols, à garder et assister les petits princes français, le dauphin François et le futur Henri 11, otages à la place de leur père, le vaincu de Pavic. A dater de 1530, quand il n'était pas à « servir son quartier » à la cour, Louis de Ronsard rentrait en sa demeure vendômoise et y menait cette vie de « gentilhomme champêtre », si bien décrite par Nicolas Rapin, futur admirateur de son fils. Le gentilhomme champêtre avait chiens, chevaux el faucons, furets aussi « pour aider à fournir la broche » au cas de visite imprévue. Il gardait, dans sa salle à la belle cheminée.

le harnais et la lance El le harquebus de Milan...

Au soir, avec sa femme, il cause, Tous deux, près du feu, se chaufl'aiit.

8 lîO.NSAlU).

(-oiiiiiic le pcrsonna*;e de liapiii. Louis de Ronsard avait u vu la guerre » el se plaisait à w en parler en devisant » ; et certes, après onze campagnes en Italie, au temps de Bayard et de Gaston de Foix, après ses quatre années d'Kspagno, le vieux chevalier valait d'être écouté. Sur un point il se distinguait du « gentilhomme champêtre » ordinaire que Rapin nous montre prenant parfois un livre, sans doute, mais seulement à la dernière extrémité et quand il lui était impossi!)le, à cause des intempéries, de faire autrement : Louis de Ronsaitl, au contraire, était un soldat savant, patron des lettres dans sa province, respecté non seulement |)our la manière dont il portait la « lance et le lieaume », mais pour ses connaissances en « latin et français » et les bons conseils (juil jiouvail donner à un poète. Jean Rouchet, célèbre en son temps par sa j)oésie, et du nôtre par sa platitude, lui rend humblement grâce de lui avoir révélé la lieaulé, alors ])eu appréciée, de rallernance des l'imes féminines et masculines :

Mais peu de gens gardent celle rigueur, Car à le faire y a peine cl longueur.

]']n plus dune n)ère cjui lui contait les hauts faits des Rouault et des La Trémouille, d'un père lettré qui parlait poésie, disait les exploits de Bayard et pouvait ajouter : « .l'étais là », d'un oncle qui lui inculcjuait le goût des livres et lui faisait apprendre ses premiers vers de Virgile, le petit Ronsard avait encore d'autres éducateurs dont les leçons laissèrent en son âme une trace durable, comme l'événement

ANNIŒS l)K .IKl'NKSSr,. 9

ic jn'ouva : ("étaient le ciel, le sol, les rivièi'cs, les forêts, les lontaines du pays natal ; ces « antres » taillés dans la roche frialde des collines vendôinoises, les uns « secrets, de frayeur tout couverts », les autres habités depuis les époques les plus reculées et qui le sont encore. Le poète parlait plus tard, avec reconnaissance, de ce maître qui avait tant aidé à former son esprit, le pays de ^'endônle :

Je n'avni<î pas douze ans qu'au profond des vallées. Dans les hautes forèls des hommes reculées, Dans les antres secrets, de frayeur tout couverts. Sans avoir soin de rien, je composais des vers. Echo me réfjondail et les simples Dryades, l^'aunes. Satyres, Pans, Napéës, Oréades, |]gipans qui portaient des cornes sur le front, El qui, t)allant, sautaient comme les chèvres font, El le g-enlil troupeau des fantastiques fées. Autour do moi dansaient à colles dégrafées.

Quand Ronsard mêle ainsi mythologie cl réalités, c'est chez lui, comme on verra, signe de respect et d'amour, manière d honorer ce qu'il aime. Pour trouver chez nous un autre poète qui ail reçu dune enfance passée aux champs une empreinte aussi profonde, il faut venir jusqu'à Lamartine.

Les parents de Ronsard avaient conclu de l'expérience manquée du collège de Navari-e, (ju'il était, selon les termes d'un contemporain, n auhe quam schola; aptior «, mieux fait pour la cour que pour l'école. Le vieux chevalier, en crédit auprès des princes après quarante-cinq ans de services en paix et en guerre, obtint en 1536 que son fils devînt page de ce jeune dauphin P^i'ançois dont lui-même avait partaigé l'exil espagnol et qu'attendait, (;omme ses deux frères, une fin prématurée.

10 lîONSARD.

Après la paix des vallées vendôinoiscs, le poêle

allait connaître la cour, les camps, les ambassades,

et voir de quelles fêtes et tragédies étaient coupées

la vie des princes et celle des nations, danse des

vivants, danse des morts. Débuter comme page,

c'était se destiner à la carrière militaire et, jeune

garçon adroit, solide, à l'esprit éveillé, au cœur

sans crainte, Ronsard se croyait, et ses parents le

croyaient, fait pour elle. « Car j'avais », disait-il plus

tard,

tout le cœur cnllé d'aimer les armes... Et de mon naturel je cherchais les débals. Moins désireux de paix qu'amoureux de combats.

A devenir page dans une maison princière, ou était certain d'apprendre alors beaucoup de belles et beaucoup de laides choses. « Les gentilshommes français, amateurs de vertu et d'honneur », écrivait La Noue Bras-de-fer, la sagesse même, « quand les enfants sont en âge de sortir de la maison, ordinairement les envoient dehors, pour apprendi'c ce qu'ils ne pourraient faire y demeurai! I. La couluuie est de les donner pages aux pi'inces et seigneurs, ou de les mettre dans l'infanterie, ou de les envoyer en Italie ou en Allemagne, ou bien de les faire aller aux universités ». Ceux qui deviennent pages, u voient plusieurs belles choses, comme Iriomphcs, festins, combats . apprennent à sliiibilicr proprciiu'nt. à parler selon la <(ualité des personnes, et à composer leurs gesles. Davantage voient plusieurs exercices honnêtes; mais ils ne relicniiciil encore si bien cela comme ils s'impriinciil daulres mauvaises fai^'ons qui abondent es dites cuiirs. h (juoi leur âge est bien

ANNKES DE JEUNESSE. I 1

disposé : car ils s'y rendent dissolus en paroles, incontinents aux effets, jureurs de Dieu, et surtout moqueurs ». Le xvi" siècle fut, en effet, un siècle de moqueurs; Ronsard a signalé souvent combien ils pullulaient dans notre pays, celui de tous où le goût de la raillerie, de la caricature et de la dépréciation a causé, et pas seulement au xvi'^ siècle, le plus de mal. Autour du moqueur s'étend le désert.

« Mais, dira-t-on, continue La Noue, les maîtres et écuyers y veillent. Certes, c'est trop mollement ». Le père de Ronsard fut près de lui d'abord, pour veiller. Pendant les années qui suivent, ce furent, sous les yeux de l'enfant, une suiU; d'événements éclatants ou terribles, se succédant avec une impressionnante rapidité. C'est d'abord son vo3'agc dans la vallée du Rhône pour rejoindre la cour et le dauphin, en passant par I^yon, la Florence française, la « ville aux lettrés », comme Ijlois était alors la « ville aux rois », rivale de Venise par ses imprimeurs et sa richesse, de Paris par ses érudits et ses poètes,

... le clief de la Gaule celtique, Refleurissant comme une autre Ilion,

disait Jean Lemaire, louée par Marot, vantée par Pasquier, la « ville aux nouvelles » aussi, où du Rellay s'étonnerait bientôt

de voir passer tant de courriers.

De voir tantde banquiers, d'imprimeurs, d'armuriers, Plus dru que l'on ne voit les fleurs par les prairies.

Le roi et la cour, arrêtés d'abord dans cette ville, descendirent bientôt la vallée, se portant au-de-

12 liONSAKI».

vanl dt' (]liarlcs-(^iiinl (jui allait envaliir la France, piMidaiit que Monîniorency, par ses dévastations méthodiques, sapprèlait à lui valoir sa désastreuse retraite de Provence. Ronsard et son père rejoio;nii'ent le dauphin à Tournon ; six jours après, le 10 août ir)3(), le jeune prince était mort; une autopsie, comme on en savait faire alors, peririettait de croire au poison, el l'on voyait, dans ce crime supposé, la main des lm])ériaux. Celle première traii^édie se ])assait sous les yeux de renlaul (pii pouvait dire plus lard : « J'étais là » —

Six jours devant sa lin jo vins à son sorvirc; Mon malheur nie permit qu'au lit mort je le visse... Je vis son corps ouvrir, osant mes yeux repaître Des poumons et du nvur et du sanj^' de mon maitrc.

Henri, l'autre ancien prisonnier de Tempereur, devenait dauphin, et Charles, le troisième fils du roi, duc d Orléans, lîoiisard passa au sei'vice de ce dernier, son aîné de deux ans, pi-ince nous dit-il,

lîcan, courageux cl fort et de hante entreprise.

Puis, hruscpiemcnl, ce sont des fêles, des 7'r /)('/ii>i, des clianis de Iriomphc Pareil à un héros de roman —

De hcaulc d'homme avait plus grande part Que le Troyen qui l'ut épris d'IIclène —

(Mauot.)

le roi de la lointaine lù'osse, Jacques \'. paraissait ;i la cour; il olIVait, fidèle aux anciennes li-adilioiis, son épée contre Charles-( hiiiit ; il dciiiaiidail la main de Madeleine de France. Illle du l'oi. (>ii icnlra par lîoanne et la l'alisse, et hienlùl. dans la capitale

en liesse, délivrée du spectre germanique, le cardinal du Bellay, bénissait à Notre-Dame les nouveaux époux. Et s'ensuivaient, dit le chroniqueur écossais Robert Lindsay, les « plus belles fêtes qu'on eût vues depuis Charlemagne ». IMarot composait un épillialame et le duc d'Orléans cédait à sa jeune sœur son petit page qui lui rappellerait la patrie. Le couple royal abordait à Leith, le 3 mai 1537. et c'était de nouveau une brusque tragédie, aussi terrible que la première :

A peine elle sautait en lovre du navire,

Pour toucher son Ecosse et saluer le bord,

Quand au lieu d'un royaume elle y trouva la mort...

Elle mourut sans peine aux bras de son mari

Et parmi ses baisers.

De nouveau Ronsard pouvait dire : j'étais là ■ — « Et tout ce fait je vis ». Le roi retint deux ans auprès de lui le petit page pour qui il s'était pris d'amitié et qui assista, avant de quitter l'Flcosse, au mariage de Jacques avec une autre l'rançaise, Marie de Guise, sœur du fameux duc François et mère, par la suite, de Marie Stuart. Ronsard reprit alors le chemin de la France, s'arrètant [dusieurs mois en Angleterre où Henri ^'lll, veuf dune femme divorcée, d'une autre décapitée; et dune troisième morte en couches, se préparait à épouser la quatrième de ses six femmes. Il assure avoir appris la langue, de même qu'il se figurait un peu plus tard avoir a))piMs l'allemand, illusion commune à quantité de voyageurs de tous les pays et de tous les temps quand ils se haussent à pouvoir demander leur chemin et régler leurs notes d'aubero-e. D'une

14 IIOXSAUD.

vraie connaissance, alors si rare, des langues du Nord, lanivre de Ronsard n'olfre, en loul cas. pas la moindre trace.

Son séjour en France fut bref; après y avoir vu, par un nouveau tour de la roue de fortune, choyer dans les fêtes splcndides de janvier 1540, le grand ennemi de naguère, Charles-Quint, bientôt exécré comme avant, Ronsard fut adjoint à Claude de Lassigny charge par le roi de missions en Flandie. Zélande et Ecosse, el cet autre voyage fit connaître au jeune homme les émotions d'une tempête et d'un naufrage sur la côte écossaise :

Plus de trois jours entiers dura celte tempête D'eau, de grêle et d'éclairs nous menaçant la têle.

Une fausse manœuvre, la lourmenle Unie, porta le navire sur les rochers, à l'entrée du port; la coque souvril, mais par bonheur, « point n'y eut de perte », sauf celle du navire même, avec, li'isie si)eclacl(' pour des voyageurs, « le bagage épars », servant « aux ondes de jouet ».

A peine revenu, Ronsard fut mis hors de pages et adjoint à lambassade de Lazare de Raïf, diplomate lellr('', traducteur de VElcctrc de Sophocle, (jui se rendait à llaguenau pour un de ces collotpics par lesquels on essayait déjà de fusionner les deux i^glises (!l de mettre fin à la grandissante Réforme. (]e fut une absence de trois mois, où Ronsard vil de ])rès qiianlih' de célébrilés religieuses el politiques, Slurm, Rucer, Sleidan, nombre de princes et électeurs allemands, et, plus intéressant que tous, (^ilvin, alors cximlsé de Genève el qui résidait à

ANNEES DE JEUNESSE. lo

Strasbourg. C'est en connaissance de cause que le poète parlera plus tard de gens « à la tète Calvine ». Au mois daoùt 1540. il était de retour à Paris et le dernier de ses voyages au delà des frontières avait pris fin. La vue de tant de scènes, gens et pays contribua au précoce éveil de son esprit, et quelques traits caractéristiques de ces terres lointaines, notés en sa mémoire, trouvèrent, par la suite, place dans ses œuvres. L'Ecosse demeura avant tout pour lui, et assez légitimement, un pays « de vagues emmuré ». Il se souvenait d'avoir vu en Angleterre

CCS grand» milords, Accorts, beaux et courtois, magnanimes et forts,

ce qu'il écrivait plus lard, à un moment d'entente cordiale célébrée par lui presque en ces propres mots. Les cygnes fameux de la Tamise et surtout les moutons des prairies anglaises l'avaient frappé, ces troupeaux innombrables, à la blanche toison, qui s'acheminent le soir vers leurs étables, « d'un ordre épais », et dont la laine est pour le pays un bien

Plus précieux que la soie étrangère Qu'un Florentin ouvre de main légère.

Mais ces voyages ne laissèrent dans son esprit aucune trace d'exotisme ; s'étant dit de bonne heuiv qu'il lui fallait demeurer « tout français », il se tint parole, ne se soumit à aucune autre influence de terroir que celle de la petite patrie et l'esta, pardessus tout et jusqu'à la fin, « gentilhomme vendômois ».

Un don précieux, reçu dès l'enfance, servit grandement, à ses débuts, ce petit cadet de modeste

10 UONSAUn.

maison, le don de plaire. Page du diu- d'Orléans, son niaîliv^ le cliéi'it. Le hasard des événenienls le nicl en rapports avec le roi d'Ecosse, et le prince ne |>eul se séparer de Ini; adjoint à ranihassadeur lîaïf, il est pris en si vive aniilii- ]iar son chef cpiMl esl admis, an retour, dans rinlimili' tic la tamiilc; entre le (iilur |)oèle et le lils de la maison, le petit Jean- Antoine. j)lus jeune de liuit ans. et parla suite une des étoiles de la l'Iéiade, se lormc» une amitic- qui devait durer leur vie entière.

Pionsard, mis hors de paires, était maintenant éi-u3'er d'écuiùe; ce n'étaient j)as là fondions de palefrenier : Bayai'd les avait remplies. Au témoignage de ses biographes du xvi'' siècle, dont les descriptions se rapportent à cette période de sa vie et aux quelques années qui suivirent, le jeune liomnie, « d'une stature fort belle, auguste et martiale », avait, dit Claude Binet, l'ami des dernières années, « les membres forts et proportionnc's, le visage noble, libéral et vrainu'ut fraïK^'uis. la barbe blondoyante, cheveux châtains, nez aipiilin. les yeux pleins de douce gravité et le Iront foi-l serein. Mais suiMcjul sa conversation était lacile cl attrayante ». Passionné de musique, il jouait bien du luth et [)ar-dessus tout brillait, et se distingua longtemps, dans les ex(»rcices du corps alors si estimés. Des })ages du duc d'Oi'léans. dit encore lîinet, « Ronsard en tous exercices était le mieux a|)pris, fût à danser, lutter, sauter, ou escrimer, lut à monter à cheval et le manier ou voltiger ». Il était aussi des meilleurs pour le jeu de ballon au pied et au [loing, (jui ne [>assait |)as encore pour un jeu

anglais, et nous avons le récit irune partie où le camp du dauphin, futur Henri II, qui « portait la livrée blanche », défit au Pré-aux-Clerts le camp de M. de Laval qui |)orlait la livrée rouge, llonsard, Tun des blancs, « fil si bien » que Henri « disait tout haut quil avait élé cause du gain du prix ».

Il semblait destiné à l'avenir mondain le plus brillant, quand un malheur inattendu vint ruiner ces espoirs que d'autres tout différents allaient l'emplacer. Hélas, écrivait-il,

ù mon l'etour, une âpre maladie.

Par ne sçais quel destin, nie vint boucher Touïe, Et dure, m'accabla d'assonimement si lourd, Qu'encores aujourd'hui j'en reste demi-sourd.

La science a prononcé de nos jours qu il s'agissait de crises d'arlhritisrne accompagnées dotile chronique*. Aussi difficiles à s'accorder entre eux. c|ue les médecins leurs contemporains, les biographes d'alors en attribuèrent la cause, l'un, Binet, aux vins « souffres et mixtionnés » d'Allemagne, qui auraient pi'oduit « plusieui-s humeurs grossières » dont serait résulté une « défluxion » ; l'autre, ^'elliard, au bruit des vagues qui, lors du naufrage d'h'cossc, aurait élé, à hi letli-e, assourdissant : a sui'ditalem ex ventorum tumultuose spirantium fragore... contraxil ». Le fait certain est que, avec des alternatives de mieux et de pire, de cruelles insomnies, et des attaques intei-miltentes de fièvre et de goutte, Ronsard demeurait, pour le reste de sa vie, sourd ou, au mieux, « demi-sourd ».

RONJAUD. 2

Le jeune homme comprit que son avenir ne pouvait plus être à la cour, pays, z'emarque Binet, « où il faut plutôt être muet que sourd ». Il décida de w transférer Toffice des oreilles aux yeux par la lecture des bons livres et se mettre à Tétude à bon escient ».

11 n'eut pas, })our cela, de violence à se faire. Ce qui lui avait déplu au collège de Navarre, c'était lécolc et non l'élude. Page, écuyer, attaché d'ambassade, suivant des méthodes fort difFérentcs de celles du « régent de ^'ailly », il lisait d(''jà de « bons livres » et proljablemenl (jn('l(|ues mauvais el déjà faisait des vers, (détail un singulier milieu (|ue cette écurie royale des Valois, ce « haras des pages », comme dit l>raulôme. où la licence des mœurs était cxlrêuie cl la ]iassion de s'instruire presque aussi grande. Il s'y trouvait des gens comme ce Fran<;ois de Carnavalet (pie Ronsard aima loulc sa vie, jjour son habileté à dresser « la jeunesse », c'est-à-dire les [)ages, el la « fière bête », c'est-à-dire les chevaux, ou ce « seigneur Paul » (Paul Duc, frère de Philip[)inc Duc. Piémonlaise, maîtresse d'Henri II, mère de la fulure duchesse d'Angoulême), qui. éci'il liinet, w avait fort bien étudié les poètes lalins cl même, lorsqu'il était page, avait aussi souvent un \ irgile à la main qu'une l)aguetle, interprétant aucunes fois à Housai'd (pielques beaux traits <le ce grand poète, el llonsard au contraire, ayant toujoui's en mains (pichpie |)oète français ».

Le père de IJoiisard cslimait (pi uu gciililliDiiime dc\ait être iii-^truil, saii'^ doute, selon lesprit des

temps nouveaux, et s'intéresser aux lettres comme il avait fait lui-même, mais non s'exposer à la tentation de devenir un vrai poète, et il lui sembla de bonne heure que son fils s'exposait. Quel métier, pour un cadet surtout, que la poésie!

Que te saurait donner ce beau chantre Apollon?... Que te sauraient donner les Muses qui n'ont rien, Sinon, autour du chef, je ne sais quel lien De myrte, de licrr'c?

disait-il à son fils. Mais, pensait le jeune homme, je sais, moi, ce que c'est que ce lien, ce myrte, ce lierre, c'est la gloire. La maladie vint et il fallut bien se rendre à l'évidence: Ronsard ne pourrait être ni officier aux armées, ni courtisan à la cour, ni diplomate aux pajs étrangers. Mieux valait donc qu'il se fit « clerc », au double sens que le mot gardait depuis le moyen âge et qui comportait instruction et entrée dans l'Église : ainsi pouvait-on aspirer aux bénéfices et éviter le sort d'Homère qui, disait encore le vieux chevalier, avait dû mendier son pain « d'huis en huis », bien qu'il fût, ])Our la poésie, (' comme un dieu ».

Vers 1541, Ronsard commença le long apprentissage de sa carrière poétique; il dura huit ou neuf ans. Kn 1543, il accompagnait son père au Mans pour les funérailles du célèbre soldat, historien et diplomate, Guillaume de Langey du Rellay, à la « tant illustre, généreuse et héroïque âme », dit Rabelais; et l'évêque de la ville, René du Bellay, frère du défunt, conférait à Ronsard la tonsure, ce qui n'engageait à rien et donnait accès aux bénéfices : « Noverint universi quod nos Renatus Bel-

20 HONSARD.

layus... Pelro, lilio nobilis viri Ludovici de Ronssart fl doiiiicelle Joliamie de Cliauldrier... toiisurain in Domino conUiliinus clericaleni ».

L'évèque avait pour secrclaire un jeune Iiduéuic aux aptitudes multiples, passionné de savoir, destiné à briller comme poète, malliéniatieien et médecin, enthousiaste de sa ])atrie et convaincu que Vàge dor des lettres françaises allait commencer; il suffisait, pour que cela fut, de le vouloir. C'était Jacques Peletier, du Mans, un peu plus âgé que Ronsard et le plus avéré précurseur du renouveau. On pense si les deux futurs poètes durent discuter avec ardeur le meilleur emploi à faire de leurs jeunes vies, et tomber d'accord sur la vénération que mérite le « lien » de feuillage ceignant le front des Muses. Peletier rappelait par la suite à Ronsard « quanta fuerit dudum inter nos studiorum consensio et conciliatio ». L'amitié ainsi commencée dans les jardins aux plantes rares du château cpiscopal de Touvoie, ne se démentit jamais.

Tandis qu'il « servait son ([uartier chez le Roi », Louis de Ronsard mourut brusquement le G juin 1544, âgé de soixante-quinze ans: il fut enterré dans l'église de Couture oîi se voit sa statue; le partage de ses biens, dont une portion très faible, mais dont il était fier, revint au poète, se fit dans les années suivantes. Plus que jamais celui-ci était libre d"o!)éii" à sa nature « aux Muses inclinée », avec la perspective d'obtenir, é<rivait-il,

lui scrvaiil 1111)11 i)nyïi, plus li'IjDiiiicur 'luc d'avoir.

L amitié nouée au cours du voyage d'Allemagne

avec l'ambassadeur Baïf produisit alors ses fruits. Le fils du diplomate était instruit en latin et en grec par le célèbre Dorât, de mine « un peu paysanne », mais de bonne famille limousine et qui se monti'ait glorieux d un coup dépée tout justement reçu par lui au service du dauphin. Ronsard fut invité à suivre renseignement du professeur-gentilhomme, el « ayant le plus souvent pour compagnon le sieur de Carnavalet », écrit Binet, « se dérobait de Técurie du roi où il était logé aux Tournelles, pour passer leau » et venir écouter le savant helléniste dans la maison de Lazare de Baïf, rue des Fossés-Saint- Victor, alors fréc{uentée par les plus illustres érudits. A l'automne de 1547, l'ambassadeur moui'ait à son tour. Dorât devenait, en décembre, principal du collège Coqueret, l'un des plus modestes do l'Université et dont le dernier vestige, une porte avec fronton à coquille, impasse Chartièro, a été tout récemment abattu par des mains sacrilèges. Que le maître fût hors ligne et le nombre des élèves restreint, c'était double attraction. Ronsard et Baïf, décidés à se vouer aux Muses avec l'ardeur austère que comporte un culte, renoncèrent au monde pour s'enfermer à Coqueret.

Le moyen âge avait pris fin. Son art, ses théories, les solutions qu'il avait préconisées pour les grands problèmes du gouvernement des peuples et du gouvernement des âmes, rôle de l'homme sur la terre et place de la terre dans l'univers, papauté et royauté, tout était remis en question. ]\Iuret signale, au cours du siècle, que les autorités les plus hautes se contredisent : lesquelles croire? La Boétie s'élève.

22 HONSARl).

au nom de lous, Contre Un : « C'est un extrême malheur, dit-il. d'être sujet à un maître, duquel on ne peut jamais èlre assuré qu'il soit bon puisqu'il est toujours en sa puissance d'être mauvais quand il voudra )■>. Les anciens systèmes ont fait leur tem])s; la littérature d'hier n'est que verbiage, l'art est « gotliique », les vieux axiomes philosophiques no sont plus que sujets do doutes et de querelles; les doctrines « sorboniques », les décrétales a uranopètcs » ou « extravagantes », occasions de raillerie. 11 fallait se détacher de ce i)assé, le reniei'. à tout le moins le transformer.

Les brumes qui voilaient l'Olympe s'étaient, dans le même temps, dissipées et l'anliciue idéal de beauté, si longtemps obscurci aux regards des hommes, leur était révélé à nouveau. A l'aube du siècle, les Adages d'Érasme, imprimés à Paris dès 1500, constamment accrus et réimprimés depuis, traduits en français en 1537, commentés par Henri Estienne en 1558, avaient remis en circulation dans le monde les plus belles et les plus sages pensées des écrivains antiques. L'enthousiasme gagnait de proche en proche : « Du temps de nos grands-pères, écrit La Noue, le proverbe courait que l'homme de guerre ne devait savoir sinon écrire son nom ». Maintenani les principaux chefs d'armée sont écrivains et soldats à la fois, lel Ciuillaume du lîellay, et plus d'un i)rofesseMr est gentilhomme et porte l'épée, tel ])orat lui-même, fier i\e sa blessure. Il faul être des hommes complets; il ne convienl pas, disait (^asliglione, qu'un cavalier pai'fait « épouse sa cuirasse ». Le roi François avait donné l'exemple, ayant non

seulement fondé le Collège Royal, depuis Collège de France, où serait enseigné, et continue de l'être, tout ce qui mérite d'être su et ne peut s'apprendre ailleurs; non seulement encouragé les peintres, sculpteurs, architectes, musiciens, fait acheter en Italie et ailleurs des livres, des tal)leaux et des manuscrits, gloires du Louvre et de la Bibliothèque Nationale d'aujourd'hui, mais s'était instruit et voulait qu'on fît de même autour de lui. Ses ancêtres avaient construit des églises, lui bâiit des palais; il juge les « moines cloîtraux » inutiles, oiseux et bons à «siffler des linotcs ». dit Brantôme. Il va faire renaître, écrivait Feletier, le siècle d'Auguste, « par sa libéralité royale en faveur des Muses ».

La logique des anciens, leur lucidité, leur simplicité voulue, le souvenir de leurs gloires (François I''" réorganise son armée à la romaine), la sobre beauté de leurs œuvres, leur indépendance de vues, et avec cela ce qu'ils offraient alors de rare, nécessitant fouilles et recherches, étaient faits pour ravir l'esprit des hommes nouveaux. On allait, émerveillé, de découverte en découverte : ^ énus de marbre arrachées au sol, manuscrits grecs apportés de Byzance, théories de la vie, de la mon, de la beauté, de la morale, de l'amour, tirées des livres, maintenant large ouverts, d'Aristote, de Platon, d'Horace, de Tibulle, dllomère. Leurs interprètes, clairsemés au commencement du siècle, sont vile devenus légion et, dans ce vaste mouvement qui gagne, l'un après l'autre, tous les pays d'Europe, la France joue un rôle éminent. « Le cours des arts en l'Université de Paris, disait I\amus, n'est pas moins continuel que

24 UOXSAHD.

le cours de la rivière de Seine ». La l'rance produit, dun bout à l'autre du siècle, nombre des plus célèbres interprèles des arcanes antiques, éditeurs et commentateurs de textes, compilateurs de dictionnaires, de prosodies et de grammaires : Budé, premier de tous, rambassadeur helléniste, dont les Comiticntarii Uugu,v Grpcav, parus en 152!). lurent le trésow où s'approvisionnèrent les lexicoj^raphes d'ensuite; Danès, autre ambassadeur helléniste, qui représenta la b'i'ance avec éclat an Concile de Trente; Dolel, à la fin tragifjue; Toussain, Félèvc de Hudé et le maître de Turnèbe ; Valable, l'hébraisant ; l'exti'aordinaii'e lignée des Kslicnne; Tuinèbe, aussi admiré ])ar ses qualités de cœur que pour son savoir; limpétueux l'amus c|ui tua, non le culte, mais la superstition d'Aristotc; Denis Lambin, édilenr un peu téméraire de quantité de classiques; Lazare de Baïf, Borat, Le Boy, Muret, Basserat, Casaubon, et une foule d'autres, dont l^onsard connut la plupart et à «pii il marqua par la suite son admiration. Ce ne sont pas seulement des Renaud, des Roland, des Tristan, des Charlemagnc qu'a produits la France, disait-il, ce sont des penseui's, des philosophes, des savants :

l'n Turnèbe, un JJudé, un Valable, un Tusan, i'I toi, divin Dorât.

^'er.s CCS lumières se tounieni les rcgiii-ds; l'ardeur sacrée passe des maîtres aux élèves; la partager c'est se moderniser, c'est sei'vir sa pairie (jui ne h^ doit céder à aucune autre, el c'est aussi servir « l'humanilé », l'homme en gi'-néi'al, dont on ne s'était jamais autant préoccupé depuis les temps

AN.M-:i:S 1)K .II.U.NESSE. 25

anciens. Un simple polier, mais c'était Bernard Palissy, proclamait sa découverte d'un système par lequel w ceux qui n'ont jamais eu connaissance des lettres pourront apprendre une philosophie nécessaire à toiifi les linhitants de la terre ». I/homme, disait Giraldi Cinlhio, dans une (euvrc aussi populaire en France qu'en Italie, « occupe le milieu entre le mortel et le divin ».

La vénération pour les anciens est si profonde qu'elle s'étend aux modernes employant les langues antiques, ou même simplement nés aux pays où jadis on les parlait. Les néo-classiques, l'Espagnol Mantouan, le Grec Marulle. les Italiens Navagero, Ponlano, Flaminio. le Hollandais Jean Second, qui tous versifient en latin, ont leurs fidèles. Les grands lettrés de langue italienne, qui vivent au pays des gloires romaines, sont aussi des manières de classiques, moins inaccessibles, pense-t-on, et d'une beauté moins décourageante ; c'est eux surtout qu'il faut avoir en vue afin de les surpasser, les vrais classiques étant insurpassables. On surveille et suit de près la production italienne.

Les traducteurs se mettent à l'œuvre : c'était manière de propager le nouveau culte, de sanctifier notre langue rien que par le contact des textes sacrés, de l'enrichir de tournures, idées, expressions hellénisées, donc admirables; c'était montrer au dehors et se prouver à soi-même quelle était capable de tout dire : car, en même temps que se répandaient (en un siècle de guerres, de supplices, de persécutions et de massacres) les sentiments humanitaires, l'idée de patrie se précisait, les natio-

nalités se définissaient et condensaient, et Teffort pour s'élever à la gloire devenait plus intense par la pensée, en chacun, que son propre pays, sa France, son Angleterre, son Italie, son Espagne, en serait grandi aux veux du inonde. « Il n'est point, disait Montaigne, dutililé ni plus juste ni plus universelle que la protection du l'epos et grandeur de son jiays ». Du conimencement à la fin du siècle, c'est un travail incessant. Les œuvres des grands classiques, Homère, Sophocle, Euripide, Aristole, Platon, Xénophon, Anacréon, Virgile, Horace, Cicéron, Ovide. Tacite, Tite-Live, César, et avec eux bon nombre d Italiens, ces quasi-classiques, sont mises eu français. Les plus illustres lettrés s'essaycnl à traduire; quelques écrivains consacrent leur vie à celte lâche : à un Amyot elle procure la richesse, les hauts emplois, la renommée; à un Jean Martin, le maladroit ami et premier annotateur de Ronsard, la notoriété et UÉainte querelle : de lui, entre autres écrits, un \'ilruve français très contesté, mais de grande influence et une foule d'œuvres traduites de l'italien avant le milieu du siècle, le Roland furieux d'Ariosle, VArcadie de Sannazar, les Azolnins de lîembo, le fameux Songe de Poli/ile.

Dorât était le chef des enthousiastes; il vivait sur les cimes et invitait la foule des écoliers à ly suivre; de l'antiquité venait, déclarait-il, toute beauté, et toute l'antiquité était belle; les anciens étant p;ii'faits, il serait vain de rhercher des degrés dans la [lerfection; les plus abstrus étaient le-; plus dignes dv soins, cl ses élèves apprenaieul à admirer les Alexandrins tout comme les vrais classicpie-^ et par-

tageaient leur temps entre Homère et Lycophron.

Ces élèves étaient la foule de gens de tout âge, ce « grand peuple d'écoliers », dit Ronsard, qui se pressaient à ses cours publics et le petit groupe de vrais dévols, cloîtrés dans le collège où déjà se formait, avec Joachim du Bellay, arrivé peu après Ronsard et comme Baïf un peu son parent, le premier noyau de la Brigade, future Pléiade. Ceux-ci, pleins de vénération pour leur maître et sa « science hautaine » (mot de Ronsard), suivant, en même temps, les leçons de Turnèbe au Collège Royal, étaient dévorés de la passion d'apprendre : « Ronsard, qui avait demeuré en cour, accoutumé d(! veiller tard », dit Binet en un passage célèbre, confirmé par Baïf, « étudiait jusqu'à deux heures après minuit, et se couchant réveillait Baïf qui se levait et prenait la chandelle et ne laissait refroidir la place ».

La jeunesse ne perdait pas ses droits, et c'étaient, de temps en temps, de joyeuses équipées au dehors, des « Bacchanales » à l'antique, un « folàtrissime voyage d"Ai"cueil », puis chacun retournait à sa chambrette, rallumait sa chandelle, se remettait à Homère, Horace, Pindare, taillait sa plume et essayait d'imiter en sa langue leur incomparable style. Les cahiers se remplissaient de morceaux choisis des grands auteurs (celui de Ronsard est mentionné par son contemporain Grilton ; celui de Baïf figurait au xvii'^ siècle dans la collection de du Cangc), et d'odes, sonnets, élégies, tels que la vieille école n'en eût jamais rêvé. Ronsard s'absentait pour un bref voyage dans le Midi gascon, revenait au plus vile et aussitôt qu'il apercevait les tours et les clothers de

28 UONSAUn.

la rapitalc du savoir, sentait son cœur battre cl notait en vei\s ses éniotions, « voyant de loin Paris ». 11 va retrouver ses livres en langues diverses (donl aucun en anglais ou en allemand que décidément il ne parlait lias"), sa l)ii)liothc([ne qui se plaint de son abandon :

De 1 auti'o |>;irl, ma librairie, hélas! Grecque, latine, espagnole, italique.

En me tançant d'un front mélancolique, Me dit que plus je n'adore Pallas.

Mais, voué aux Muses, il ne saurait cliani>-er de culte :

Plus que devant je t'aimerai, mon livre; A celte fin que le savoir j'apprinse.

J'ai délaissé et cour et roi et prince.

Il se remettait à lœuvre avec une ardeur accrue. Il iallait tenter de grandes choses, provoquer un renouveau, l'annoncer au monde pour qu'il le sût et produire des poèmes en style inusité pour qu'il le vît. Dans les cellules de Coqucret, on écrivait, discutait, préparait. Ronsard, dès le début, avec sa connaissance du monde, ses voyages, ses dons surprenants admirés par Dorât même, le mélange d'amabilité conciliante et d'autorité dominatrice qui faisait le fond de son caractère, « son vif esprit, exact savoir et solide jugement », disait du lîellay, était tenu par tous et par lui-même pour le chef et porlc-drapeau naturel de la naissante lîrigade. Sa personnalité s'imposait, il y avait en lui (piehpie chose d'impressionnant.

i'in 15'i!) cl lôôO parurent, coup sur coup, la

Défense et Illustration de la Langue française, par I. D. B. A. (Joacliim du Bellay, Angevin), VOliie et quelques autres œu\'res poétiques, le Recueil de Poésie, du même; enfin, et ce fut dans l'histoire des lettres françaises un événement mémorable, Les Quatre premiers lii'res des Odes de Pierre de Ronsard, Vendôinois, ensemble son Bocage, Paris, « chez Guillaume Cavellari, Imprimeur juré de TUniversité... A la Poule grasse », 1550.

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