‹ RonsardChapitre 8 sur 15 · Aniniinl liiii l'alai-i d,- .lusd'i'c · texte numérisé non relu

Aniniinl liiii l'alai-i d,- .lusd'i'c

Pontus de Tyard, gentilhomme-poète, astronome, futur évêque de Chàlons. fidèle partisan de « Ronsard Vendômois et du Bellay Angevin, lesquels, disait-il, le Parnasse français reçut comme fils aînés des Muses », avait publié, de 1549 à 1555, ses Erreurs amoureuses, et avait exprimé, dans ses Solitaires, dialogues en prose du même temps, sa vénération pour les idées platoniciennes, son respect pour la haute mission du poète et son mépris pour (t les pourceaux » qui vont w se touiller en la bauge de leurs ordes voluptés ». Il vénérait le Ronsard des Odes et ignorait celui des Folàtrics. Son ami des Autels, comme lui du groupe lyonnais et comme lui plein d'admiration pour la « ])latonique hautesse et socratique gravité », d'horreur pour « les pourceaux épicuriens », dédiait à sa « Sainte » ses Repos, publiés de 1550 à 1553. Jodelle faisait . repi'ésenter sa Cléopdtrc captive en 1552 et les poètes ronsardisants l'honoraient de la fameuse « pompe du bouc » dont s'indignèrent si fort les protestants. Baïf, l'ancien compagnon des veillées de Coqueret, publiait ses Amours la même année, et sa Francine en 1555. Les Œuvres poétiques de la Péruse, VArt poétique de Peletier, non traduit d'Horace celui-là, sont aussi de 1555; les Amours, les Gaietés (de très grosse gaieté) et les Soupirs du secrétaire d'ambassade Olivier de INIagny sont imprimés de 1553 à 1557; Belleau donne son Anaeréon et quelques Hymnes en 1556 et rime plusieurs morceaux qui prendront place par la suite dans sa Bergerie. Du Bellay compose à Rome et publie à son retour les recueils auxquels il doit le meilleur de sa renommée,

90 RONSAHD.

les Aiiliqiiiti's de Roinc, les I{ci:;rrts, les Jeii.r rustir/iiefi. 1558.

Autour de ces soldats de la première heure se iruilli|tlient des volontaires nombreux, trop mêm.c et parfois compromettants, celte « grande (lotte de poètes » dont parle Pasquier dans s(>s licclicrchrs de la France et que produisit « le règne de Henri second. Je compare celte brigade à ceux qui sont le gros d'une bataille (armée). Chacun d'eux avait sa maîtresse qu'il magnifiait, et chacun se promettait une immortalité de nom par ses vers; toutefois quelques-uns se trouvent avoir survécu leurs livres ». Une telle multitude inquiétait ceux mêmes qui avaient semé ces dents de dragon si prolifiques. Ronsard constatait avec émoi, dès 155G, dans ses vers liminaires pour VAnarréon de lîelleau, que :

Une tourbe est venue...

Se ruer sans égard, laquelle a tout gâté... Cliétifs qui ne savaient que notre poésie Est un (Ion qui ne tombe en toute fantaisie, Un (Ion venant de Dieu.

Les vrais, ceux ([ui com()tcril, combien sont-ils? A vn croii'o les dédicaces, les vers liminaires, les énuméralions amicales et d'ailleurs variables qui pullulenl «lie/, llonsard. ce nombre atteindrait bien vingt ou trente. Mais quand il se recueille et veu( dire au vrai ce qu'il pense, il s'arrête d'ordinaire à six ou sept. Sous Ilciui. dit-il dans le mênu! poème, nous étions « ciuti ou six » ; dej)uis nous avons eu Belleau qui vint

en la brigade Des bons, j)our accomplir la so|ilic'nie IMéiade.

LE PRIXCK DES l'OETKS FRANÇAIS. 91

Il emploie là le mot « brigade », cotnmc presque partout dans ses vers, avec le sens qu'il avait alors de troupe quelconque et gardait encore au xvn'' siècle :

Et parlout dos passants enchaînant les brigades,

dira Boileau. Une applicalion spéciale du terme aux poètes de la « troupe gentille » fut cependant faite do leur temps, mais bien rarement. Une seule fois, en 1563, et sans lui donner, au resle, la majuscule qu'on trouve dans les éditions modernes, Ronsard employa le mot à peu près clairement dans ce sens :

La brigade qui lors an ciel levait la têle...

Lui fit présent d'un bouc, dos Tragiques lo prix.

Quant à « Pléiade », le vers ci-dessus est le seul aussi oîi Ronsard usa de ce terme; il le fit sans y attacher d'importance ni se douter de l'avenir réservé au mot. Nul de ses fidèles ne le reprit; mais les protestants, aux aguets, par la suite, de ce qui pouvait lui nuire, crièrent que là paraissait encore son immense orgueil. Leurs clameurs altirèrent l'attention, involontaire service dennemis qui rendirent classique ot glorieuse une expression demeurée inaperçue. ¥A\c ne devint, au reste, que bien plus tard d'usage courant. Henri Estienne l'emploie, par exce[)lion, en 15GG, mais les poètes « de la Pléiade » n'en font rien. Ponlus de Tyard donne leurs noms en 1573 : six noms en le comptant; il ajoute vaguement « et quelques autres », et ne dit mot de Pléiade. Aux yeux do Ronsard môme, Brigade et Pléiade s'appliquaient si peu précisé-

92 UONSAIU).

ment à un groupe défini que lui qui a si souvent énuniéré ses amis lilléraires n'a jamais dressé deux fois la même liste, et dans Tunique occasion où il menlionne la Pléiade il nen donne aucune. On peut se faire cependant une idée de ce en quoi consistait pour lui le groupe « des bons », au nombre d(; sej)l comme la Pléiade ptolémaïque. C'étaient, avec lui. chef reconnu, du Bellay, Baïf, Jodelle. Pontus de Tyard. compris dans toutes les énumérations, la liste ('lant complétée, selon le moment, par La Péruse. mort en 1554, des Autels, Pelelier ou Belleau. Dorât, le prêtre du temple, le poète grec et latin, était considéré comme à part et n"y figure l'amais.

Le Prince des poètes français avait, en tout cas, sa cour qui était fort brillante; ses revenus avaient moins d'éclat. « Quand l'avare enfouit ses richesses », avait écrit Pindare dans sa première Ist/ntiif/t/r, « il ne songe pas qu'il lui faudra livrera Pluton son âme })rivé(' de renommée ». Honsard continuait, sans se lasser, et bien après l'époque de ses odes pindariques , de rappeler aux lliérons de son temps cette im])ortante vérité'. Il adressait ses louanges inlc-ressées aux rois, aux reines, aux princes, aux cardinaux, aux chefs d'armées, aux trésoriers de l'épargne. Non seuieiiient il n'en avait point litmle, mais il s'en vantait ; aux princes pai'ririioiiieiix

d'avoir honle; il leur faisait leur « Procès », et c'est le titre d un poème où il rappelait au cardinal de Lorraine la série d'éloges impayés que lui devaient les Guises. II imprimait ses suppliques en plaquettes, les réimprimait, les insérait dans ses œuvres, prenait le public à témoin. Célébrer en vers des protecteurs possibles ne lui semblait pas plus une humiliation que les trente-neuf visites propitiatoires n'en semblent une de nos jours aux candidats à TAcadémie. Sa thèse était, d'ailleurs, de portée générale; il s'indignait de l'insuffisance des récompenses obtenues par autrui, par Jodelle, malgré sa « grandeur )), par du Bellay, par Ba'if; il se félicitait que Salel eût donné le bon exemple

D'clrc mort riche poêle et d'avoir par labeur, Le premier d'un grand roi mérité la faveur.

Les princes qui dépensent tant d'argent jjour leurs sculpteurs, leurs peintres, ces « étrangers », leurs architectes, ces « maçons », counne si 1 on pouvait comparer l'art d'où sort un château destiné à la ruine et celui d'où sort un poème conférant rimmortalité, devraient, en bonne justice, récompenser les poètes spontanément, leur évitant le souci et l'ennui des sollicitations. Un Ronsard n'attend des grands rien que son dû. leur « donnant de mes biens », dit-il, puisque je leur donne mon chant; c'est, ajoute-t-il, parlant au roi même, « troc pour troc », et ce sont les grands qui y gagnent,

Contre-échangeant la libéralité D'une faveur à l'immortalité.

Les poètes sont clercs, c'est pour eux que sont

faits les biens d'Eglise. Ronsai'd en est si convaincu qu'il va jusqu'à plaindre ces pauvres « trépassés » dont les legs pieux sont employés à auire chose qu'à récompenser des lettrés. 11 est rare qu'il en visage, avant ses querelles proleslanles, la possibilité de biens d'Eglise allanl aussi à des gens d'Eglise.

Sur la louange des grands, limilée aux circonslauces d'apparat, ses idées demeurèreul jusqu'à la lin telles qu'on les lui a vues au début. Dans les panégyriques, toutes les hy|)erboles (ju'on voudra : il promettra au [)Ius frôle l'empire du monde (Malherbe; fera de même), sans plus de scrupule que les sculpteurs mettant le globe aux mains de toutes leurs statues l'oyales; c'est de style. Mais le poète ne saurait renoncer au droit de conseiller et même juger ses protecteurs cjuaiid le moment vient d'être séi"i(nix. A Henri 11, qu'il avait tant loué cl dont il avait tant besoin, il représentait énergiquement, vers la lin de son règne, qu'il fallait au pays la i)aix; ses guerres n'avaient pas toujours élé heureuses: il serait temps de n'en plus faire :

Il vaudrait beaucoup mieux, vous (jui venez sur l'âge, Jà grison, gouverner voire royal ménage. Votre femme pudique et vos nobles enfants, Qu'acquérir par danger des lauriers triomphants... Pensez-vous être Dieu? L'honneur du n\onde passe, 11 faut un jour mourir, quelque chose qu'on fasse; Et après votre mort, fussioz-vous empereur. Vous ne serez non plus qu'un siinj)l(> laboureur.

« Pense/.-vous être Dieu »? Cette remar(pie adressée au Jupiter des panégyri(jues est caiactéristique de Ronsard : ({ue le roi n'aille pas prendre

à la lettre des hyperboles obligatoires. L'année même où paraissaient ces vers, la lance de Montgomer}'^, dans les fatales joutes de 1559, égalait le roi de France aux simples laboureurs. « Peu de personnes », disait Ronsard quelques années après, « ont commandement sur moi ; je fais volontiers quelque chose pour les princes et les grands seigneurs, pourvu qu'en leur faisant humble service je ne force mon naturel ». Ce qu'il appelait ne pas forcer son naturel c'était dire parfois à eux-mêmes, et toujours au public, ses vrais sentiments, particulièrement quand un ordre exprès ou les règles du genre lui en avaient fait exprimer d'autres. A Callierine de Médicis régente, dont il loue ofOcicllement le gouvernement, il dit ailleurs ce qu'il pense de l'invasion du royaume par tous ces compatriotes à elle, ces « hommes étrangers », changeurs, usuriers, bouffons qu'elle attire, et généralisant sur le chapitre des rois, il lui écrit encore, dans la même pièce, aussitôt publiée :

L'autre jour que j'étais au teni[)le à Saint-Denis, Regardant tant de rois on sépulture mis, Qui naguère faisaient trembler toute la Franco... Et les voyant couchés, n'ayant plus que l'écorce, Comme bûches de bois sans puissance ni force, Je disais à part m^oi : ce n'est rien que des rois!

On verra tout à l'heure sur quel ton il donne de bons conseils à Charles IX et Henri 111. Requis, comme tous les poètes du temps, de pleurer en vers le trépas de Quélus et Maugiron, il s'exécuteia et l'emplira, en tant que poète royal, un devoir de profession, pareil à celui de ({uel([ue ofùcier de cour

accompagnanl le convoi. Mais comme honiine. il avait déjà dit ce qu'il pensait au vrai des luignons :

Si quelque dauieret se farde ou se déguise... Aliiré, godronnc, au collet empesé, La cape retroussée et le cheveu frisé.,. Qu il craigne ma fureur!

(>i' c'est à Henri 111 lui-ujème quil avait adressé ces vers, dans une pièce écrite pour ses « Etrennes », et (|u'il n'avait pas manqué, comme d'ordinaire, de rendre publique tout aussitôt.

Ce (ju'il souhaitait n'était pas la grande richesse, ni ces amples récompenses, convenables, disait-il, à des généraux vainqueurs ou des ambassadeurs heureux :

Non, non, je ne quiers pas ces publiques offices,

Ces grasses cvêchés, ces riches bénéfices.

Tels biens sont dus à ceux qui le méritent mieux,

A nos ambassadeurs, qui d'un soin curieux

Veillent pour notre France, et pour ceux qui en guerre.

Au danger de leur sang, augmentent notre terre.

11 avait « un peu de bien » à lui et en était fier, mais pas assez pour pouvoir « philosopher à son aise » ; il aspii'ait à mieux que la médiocrité : n'étail-il pas le Prince des poètes? Ses vœux furent remplis, mais moins vite et moins spontanément qu'il n'eût souhaité, ce qui le vexa extrêmement. « Ce grand roi Henri, disait-il })lus tard, ma honoré, non avancé ». Mais dès celte r[)oque divers personnages prirent soin de sa fortune, surtout les deux célèbres cardinaux, frères des deux célèbres soldats, le cardinal de ChàtilloH, Odetdi^ Coligny, frère de ramiral, et le cardinal Charles de Lorraine, frère de b'rançois

de Guise, tous deux pi'olccteurs d'un autre gi'and lettré du temps, Rabelais, qui avait dédié au premier le 4'" livi'e de Pantagruel et qui voisinait à jMeudon avec le second. Pour Odet, cardinal à dix-huit ans et archevêque de Toulouse à dix-neuf, qui devait adopter, par la suite, le pi'otestantisme comme ses frères, se marier, combattre à Saint-Denis et mourir en exil, empoisonné, Ronsard avait une extrême sympathie quil nélendait pas à l'Amiral. Il n'a pour ce dernier que les énormes louanges de style; pour le cardinal il a une tendresse qui survécu! à son changement de religion. Il proclama alors, dans des vers qu'il ne cessa jamais de réimprimer, que, s'il blâmait son erreur, il demeurait fidèle à sa personne, ce qui élait fort courageux :

Je n'aime son erreur, mais h:iïr je ne puis Un si digne prélat dont serviteur je suis, Qui bénin m'a servi, quand Fortune prospère Le tenait près des rois, de seigneur et de père. Dieu préserve son chef de malheur et d'ennui!

Pour l'Amiral, à ([ui dailleurs il ne devait rien, nul sentiment semblable. Goligny esl, lors des troubles, le chef des rebelles aux yeux de Ronsard qui souhaite ardemment leur destruction et la sienne.

Quant aux deux Lorrains, Ronsard les aima d'une affection égale; il ne se lassa pas de célébrer les vertus du prélat et la vaillance du soldat, l'habileté en affaires du cardinal et les exploits du défenseur de Metz. Gomme rien de tel pour un haut sujet qu'une imitation de l'antique, il composa, sur celle fameuse défense et la retraite de Gharles-Quint, un grandiloquent poème, « traduit en partie de Tyrlée

98 KONSAIll).

poêle grec», ce qiril signale coiiiiiie un allrail, sans se douter que trois mots gravés sur la médaille du siège étaient plus émouvants dans leur brièveté que tout son pastiche : « lla?c tibi Meta », juste et spirituelle réplique à Tw Ultra » de la devise impériale.

Grâce à ses patrons, Ronsard reçut, à partir de 1553, un certain nombre de cures et de bénéfices ecclésiastiques, « en comniende », système qui avait pris, après le concordat de 1516, un immense développement et selon lequel le meilleur du revenu allait à un laïque censé protéger la cure ou Tabbaye. et le reste à un j'cligieux remplissant les devoirs de la fonction. I^es biens d"h]glise récompensèrent ainsi des mérites cpii irétaieni pas toujours fort édifiants, ceux de Pierre de lîonrdeille. [)ar exemple, abbé de Brantôme, ceux de Primatice, un de ces peintres étrangers jalousés par les poètes, dont plusieurs fresques à Fontainebleau furent détruites depuis pour cause d'obscénité, ou ceux encore de Larivey, le plus licencieux de nos dramaturges. Racine fut, en son temps, pr'ieiir de ri'',|)iiiay.

Trois prieurés surtout com])tent dans la vie de Ronsard, parce que c'est là que, d(> plus en plus, il aima vivre, composa ses vers et se sentit chez lui : le prieuré de Saint-Gilles de Montoire.en \ Cndômois, dont la sombre cha])elle du xi'" siècle, aux antiques fresques représentant le Christ, le chevalier « Castitas », le chevalier « Prudenlia », subsiste encore, celui de Saint-Côme-en-rile, sur la Loire, près de Tours, obtenu en 15()5, vaste établissement dans les ruines romanes duquel tout un hameau est mainte-

LE piuxcr: Di;s poktes français. oo

nant logé, ce même îlot, rattaché aujourdhui à la rive, où s'était donnée six ans plus tôt la « noce gentille » et où Ronsard était venu voir danser Marie, et Baïf, Francine; enfin en 15G6 le charmant Croixval, pittoresque, écarté, silencieux, remontant au xii'= siècle, caché avec son vieux puits et ses fleurs en un repli de la forêt de Gâtine.

Ronsard était en outre, depuis la dernière année du règne d'Henri II, aumônier ordinaire du roi. avec pension de 1 200 livres. Il garda jusqu'à sa mort ces fonctions qui nécessitaient sa présence auprès du roi trois mois par an, lui valaient d'avoir « bouche à cour », c'est-à-dire prendre « son repas ordinaire en l'hôtel du roi », et pas plus que les autres n'imposaient la prêtrise. Les protestants accusèrent plus tard l'auteur de tant de vers d'amour d'être devenu prêtre. Il non existe pas la moindre preuve valable, il l'a toujours nié et nous pouvons l'en croire. Mort dans les idées les plus pieuses, il eût sûrement proclamé le fait, à la fin du moins, s'il eût été réel. Quant aux fon<lions d'aumônier, elles ont été décrites tout au long par ("luillaiiirie du Peyrat, aumônier d'Henri IV, et nous savons exactement par lui ce que Ronsard avait à faire : « L'aumônier servant », cest-à-dire servant son quartier, « se trouve de bon matin au Louvre ou ailleurs où Sa Majesté a couché et entre au cabinet du Roi, où il attend que l'habillement entre en la chambre et que le Roi se lève. Soudain que le Roi est habillé, s'il prie Dieu en son oratoire, il lui présente le carreau de velours sur lequel il s'agenouille. » Il prie à côté du roi, prend ses ordres pour la messe et les

transmet » au clerc de la chapelle qui est tenu de Tatlendre dans lanlichanibre ». A la messe, il présente au roi ses heures el le roi lui baille à garder son chapeau et ses gants. Il disiribuc h. la sortie les aumônes du roi « par quarts d'écus ». Rien en tout cela ne supposait la prêtrise, à la différence des fonctions de confesseurs ou chapelains. Ces derniers, au nombre de liuil, « servent par (juarliers » et disent devant le roi «les basses messes de l'oratoire ».

Après douze années d'un règne qui avait valu à la France, Boulogne, Metz, Calais, et pour un temps,

La belle île de Corse enlevée aux Génois,

Henri II était mort, le 10 juillet 1559, de la blessure reçue aux joules pour les mariages de sa sœur Marguerite, la « Pallas de France » et protectrice de Ronsard, avec le duc de Savoie, et de sa fdle Flisabeth avec Philippe II, roi d'ivspagne. Le poète publiait, au milieu du deuil universel, les chants de liesse qu'il avait préparés pour la paix que scellaient ces unions. La partie éclatante du siècle était finie, celle où, avec tous leurs revers, les Français avaient vaincu k Ravenne, Marignan, Gerisoles, avaient forcé le Pas de Suse, conquis les Trois Evêchés, défendu Metz el pris Calais. La France avait t''[r gouvci'née par

des hommes, elle allait maintenant Tètre par une femme et des enfants, Catherine et ses fils, les trois derniers Valois, instruits, courageux, mais dégénérés, François II, époux de Marie Stuart à quatorze ans, mort à seize, après un an de règne; Charles IX. roi à dix ans, mort phtisique à vingt-quatre ; Henri III. roi des mignons, assassiné en 1589.

Les tristesses de la guerre de Cent Ans reiommencent. Les bûchers allumés dès 1525, les massacres inaugurés dès 1544, avec l'horrible boucherie de iNIérindol et Cabrières, les jugements de la « chambre ardente » n'ont pu avoir raison des prolestants, dans un âge de libre examen, de curiosités déchaînées, d'individualisme poussé à l'extrême. Dans le royaume s'élaient multipliés ces « guerriers perpétuels » dont parle La Noue, aimant les querelles pour les querelles et la guerre pour la guerre, indiilei'ents aux causes et conséquences des troubles, batailleurs et duellistes. « tout à eux, tant ils s'aimaient », comme dit, avec éloge, Brantôme, de sou propre père, tout prêts pour toute guerre civile. Poussés d'un même esprit, catholiques et protestants jugent servir le Dieu de charité en égorgeant quiconque ne pense pas comme eux. .Sur la nécessité de châtier les hérétiques, tous sont d'accord; chaque religion a les siens et ce sont tous les sectateurs de l'autre; des Adrets pend les catholiques et JMoniluc les protestants; Calvin publie en 1554 sa Defensio... ubi ostenditur /lœreticos jure gladii coercendos ebse. \ Les protestants ont pour chefs les Coligny et les Bourbons, surtout le prince de Condé, oncle du futur Henri IV; les catholic[ues, les Guises, Mont-

102 KONSAIU).

inorcncy, la régenlc. En vain radniirablo Michel de 1/Hôpital, chancelier du royaume, prêche la lolérance, la paix et rédige la fameuse ordonnance de 1561, aussi impuissant que Turgot à la veille de la Révolution. Ni tolérance, ni pitié; c'est une tuerie générale. En 1562 commence la première des huit Guerres de Religion, dont la dernière durait encore lorsque Ronsard mourut. Dès le lendemain de la première, le soldat-diplomate Castelnau, une des belles figures du siècle, ami de Ronsard qui lui dédia en 1563 le troisième livre de ses Nouvelles Poésies, trace le lamentable tableau de Tétat de la France : « Ees villes et les villages, en quantité inestimable, étant saccagés, pillés et ])ri'ilés, s'en allaient en déserts; et les pauvres laboureurs, chassi's de leurs maisons, spoliés de leurs meubles et bétail, pris à rançon et volés aujourd'hui des uns, demain des autres, de quelque religion ou faction (pi'ils fussent, s'enfuyaient comme bêtes sauvages, abandonnant tout ce qu'ils avaient, ]iour ne demeurer à la miséricorde de ceux qui étaient sans merci. Et le pis était qu'(!n cette guerre les armes que l'on avait prises pour la défense de la religion anéantissaient toute religion... IjCs églises étaient saccagées et démolies... et ce qui avait été bâti en quatre cents ans était détruit en un jour, sans pardonner aux sépulcres des rois et de nos pères ». Les catholiques jettent au vent les ccmdrcs des Bourbons à Vendôme, les protestants violent la tombe de Louis XI â Notre-]3ame-de-Cléry et jouent avec son crâne à la <i courte boule » ; ils cièveni les vitraux, abattent les statues et s'acharnent sur le « 'Irépassement de la

LE l'IÎIXCE DES l'OÈTES FRANÇAIS. 103

Vierge », chef-d'œuvre de Michel Colombe à Tours. C'esl deux ou trois têtes à faire tomber, avait-on assuré à Charles IX, et à Paris seul il en tombe deux mille, le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthéleray. Charles languit deux ans et meurt, répétant dans ses derniers jours : « Que de sang » 1

« La pensée et racllon peuvent seules se compléter Tune l'autre », a dit Lamartine; le poète qui n'est que poète et se désintéresse des luttes de son temps n'est qu'une « espèce de baladin... qu'on aurait dû renvoyer avec les bagages parmi les musiciens de l'armée ». Ronsard, fils de soldat et destiné d'abord aux armes, n'était pas homme à vivre en simple musicien. Peu de poètes se sont plus étroitement associés aux espoirs, joies et peines de leur pays. (^)uan(l la maladie l'avait contraint d'adopter la carrière des lettres, il y avait été encouragé par la pensée que, « d'honorer son langage », c'était comme de reculer par les armes les frontières nationales :

Par ces deux points s'augmente la patrie.

Son sentiment pour h; pays se confond beaucoup moins qu'on ne le répète parfois avec son sentiment de fidèle sujet pour son roi. La France est à ses yeux une entité à part, qui lui est chère en elle-même et lui est source d'inspiration. 11 prie pour elle comme pour le roi, mais sans confondre l'un avec l'autre.

GarJe, grand Dieu, la françaisp province, Garde le Roi.

104 H(l.NSAHI).

I.e (îrcN', disail-ii encore, clianle l;i (Irèce. 1 llalien ritalie,

M;iis moi, Fratu-ais, l;i France aux belles villes.

) C'est le pays sans pareil :

Soleil, source de feu, haute merveille ronde, Soleil, l'âme, l'esprit, l'œil, la beauté du monde. Tu as beau t'éveiller de l)on matin et choir Bien lard dedans la mer, tu no saurais rien voir Plus beau que noire France.

Des maux aliVeux. ralleigiient, souvent causes par ses fautes; elle l'cnait de ses cendfes, elle « l'cjelonne » ; toujours féconde, elle continue à produire des paladins, et, couiine preuve, le poète associe, à ceux de jadis, les compagnons d'armes de son [)ère, dont il avait entendu conter les hauts faits dans son enfance, au loyer de la l'oissonnière :

itoland, Renaud cl (Iharlcmaf^nc aussi, tiaulrec, Bavard, Trénuiuillo cl I>a I'alic(;.

Son ami Cliasleigni;r a été tut' au siège de Thérouanne, il l'en fc'dicile : il est mort « pour sauver sa patrie », « pour riionucur de Fi*ance ». De telles fins I seules justifient la guerre, car, sauf dans ses poèmes ' d'apparat, Ronsard ne cache pas qu'en son âme il csl pour la paix. Son coeur saigne à la vue du malheur des humjjles. De ce mèuie Henri, dont il a loué les prouesses, il loue mieux encore la miséricorde :

iliw lu n'es pas ci'uel cl la royale main

Ne se réjouit point du pauvre sang- luiiiiain.

(.]r. lui la pilié ipii. lors des grandes lempètcs, lui mit la plume a la main et inspira au chantre de

Lli PIUNCIi DES POETES EUANÇAIS. lOa

Cassandre, Sinope et Marie, ces extraordinaires (Discours et Remontrances qui révélèrent à d'Auhi- Igné sa voie :

Voyant le laboureur tout pensif et tout morne. L'un traîner en pleurant sa vache par la corne, L'autie porter au col ses enfants et son lit, Je m'enfermai trois jours, refrognc de dépit, Et prenant le papier et l'encre, de colère, De ce temps malheureux j'écrivis la misère.

II composa ainsi, coup sur coup, le Discours des Misères de ce temps (auquel répondait, la rriètnc année, un Contre Discours des Misères), puis la Coulinualion du Discours, enOn la Reiuoulrance au /'cuple de France, publiés tous trois lors de la première guerre civile, en ir)62, le dernier de ces poèmes avec la date de 15G3.

Depuis quelques années riiisurrcM-tion était iiriiriinenle. En attendant un recours aux armes les jn-oteslants s'cd'orçaienl de gagner des partisans cl d'agir sur l'opinion publique, déjà puissante, par d'innombrables petits livres, pleins de verve railleuse, imprimés d'ordinaire à Genève et introduits en France par contrebande. Les catholiques avaient longtemps dédaigné ces écrits populaires, mais la cause des réformés progressait et l'on s'émul au camp des lettrés. Des Autels, fidèle à son rôle de précurseur, écrivit, des 1559, une Remontrance au peuple français, suivie, Tannée d'après, d'une Harangue au même peuple où, allant à l'autre extrême, il ne réclamait, comme contrepoison au libre examen, rien moins que la soumission aveugle au roi, quel qu'il ptJl-être, fùt-il « Scylbe barbare

106 HONSAPxn.

et plein de félonie », à i)lus forle raison s'il s'agissait de rois de « race céleste », descendants dllercule, et en même temps « très chrétiens », comme ceux de France.

Ronsard approuva fort, non la thèse, mais la lin du silence, et dans une élégie à des Autels (15G0), qui est en réalilé le premier de ses Discours, il loua ridée de répondre à lennemi et à ses livres par « la voix », par « vives raisons » et non par un violent recours aux « canons et harnois » :

Il faut, en disputant, par livres le confondro. Par livres l'assaillir, par livres lui répondre.

I Les torts des adversaires, qui ont le cœur allemand, anglais, genevois, sont criants, et il les énumère :

Ils faillent de laisser le cliemin de leurs pères. Pour ensuivre le train des sectes étrangères; Us faillent de semer libelles et placards... Ils faillent de penser qu'à Luther seulement Dieu se soit apparu...

Or nous faillons aussi.

lleiiiar([iial)le retour sur soi : indispensable, pense Ronsard, car il ne s'agit pas de louer un parti, mais de le sauver, et le pays avec lui. Du même style âpre, dans ces beaux alexandrins dont on n'avait jamais fait un lel usage cl qu'il plie au sarcasme, à l'éloquence, à léiiiolion religieuse, il apostrophe ses coreligionnaires :

Mais (]uo dirait saint Paul, s'il revenait ii'i.

De nos jeunes prélats qui n'ont, [)oint de souci

Di' leui- pauvre troupeau, dont ils prennent la laine,

Va tpiel<piefoi-i le eu il", ([ui vivent tous sans peine,

LL; i'IUXCE DKS POKTLS l'IîA.XÇAIS. 107

Sans prêcher, sans prier, sans bon exemple d'eux. Parfumés, découpés, courtisans, amoureux?...

Que dirait-il de celte Eglise, « jadis fondée en humblesse desprit »,

Pauvre, nue, exilée, ayant jusques aux os

Les coups de fouet sanglants imprimés sur le dos,

Et la voir aujourd'hui, riche, grasse et hautaine.

Toute pleine d'écus, de rente et de domaine,

Ses ministres enflés, et ses papes encor

Pompeusement vêtus de soie et de drap d'or?

La vraie guerre cependant, avec « canons et harnois », ne pouvait tarder. Le 19 décembre 15G2, la première bataille des guerres civiles, et Tune des plus sanglantes, donnait, à Dreux, l'avantage aux catholiques, six mille morts restant sur la place; au siège d'Orléans, où Coligny s'était retiré, F'rançois de Guise, le défenseur de la patrie, tombait assassiné par un protestant.

L'horreur et l'indignation grandissaient; il fallait répondre à la fois par le livre et parles armes ; ainsi fit Ronsard, « gentilhomme de courage », écrivait d'Aubigné, « à qui les vers n'avaient pas ôlé l'usage de Tépée », et qui prit part à quelques courses, aux environs d'Évaillé dont il possédait la cure en commende ; il essuya quatre ou cinq coups d'arquebuse, mais de mauvais tireurs qui le manquèrent; surtout il publia ses Discours, de [)lus en plus éloquents et violents à mesure que les désordres s'aggravaient. ' Le jn'emier gardait encore des limaces d'optimisme ; dès la Continuation le ton change; ce ne sont plus des généralités, mais des imprécations directes contre les rebelles, nommés un par un, avec liste de

nONSAHU.

leurs im-lails, cl la (aiiieiise aposlroplic à de lîczc :

Ne pi'èclio })liis en Fronce une évangile armée, Un Christ cnipislolé tout noirci de fumée, Portant un niorion en tête, et dans sa main, Un large coulelas rouge de sang humain.

IjC Christ n'est u que coiuorde », les reformés ne sont que division,

Si l)ii'n (juo ce Lullier, lequel élail luciiiicr, Chassé par les nouveaux, est presque le dernier, Et sa secte qui fut de tant d'iiommes garnie. Est lu moindre de neuf (jui sont en Germanie.

Aussi orgueilleux que les plus orgueilleux prélats, les docteurs de ces sectes diverses parlent en conseillers et secrétaires de Dieu :

Ils oui la ciel' du ciel et y etili'cnt tout seuls, Ou (|ui veut y entrer il (aut parler à eux.

Mais la mesure est comble, l'avenir de la France ('st mis en jeu, comme celui de la religion héréditaire, par les méfaits de ces « reniés Français » (|ui m- ri'pandcnt plus leurs doctrines par sermons et libelles, mais (( par ler et par feu, par plomb, par poudre noire ». il faut leur répondre de même et non plus « par la voix » ; ils veulent nous détruire, détruisons-les. l^e plus remarquable est qu'au milieu de ces violences Jlonsard demeure clairvoyant et reconnaît, non seulemeni qu'il y a de mauvais catholi(jues, mais ce «pii alors était plus iiK'ritoire, (piil y a de bons proleslants :

Au reste je ni^ nie Qu'on ne [)uisse trouver dans leur lourix- infinie, Quelque liomnie juste et droit qui garde bien sa foi.

Et il recommence le procès de ses propres coreligionnaires, suppliant les princes et la reine-mère d'exclure des « digaités plus hautes » ces « importuns », ces « harpies ». ces « éponges de cour », cl de réaliser sans retard cette rélornic inlc'ricure de TEgiise souhaitée par tous les lidèles de bonne foi et si nécessaire (|ue. comme il le révèle, il avait incliné dans sa jeunesse vers le protestantisme, croyant cpie c'était de ce genre de réforme qu'il s'agissait. Elle est plus indispensable que jamais; se lournanl en pensée vers les prélats français assemblés pour se rendre au con(;ile de Trente, il les adjure d"y pourvoir :

0 vous, doctes prélats, poussés du Saiiil-Espril,

Qui êtes assemblés au nom de Jésus-Cbrist,

El tâchez saintement, ])ar une voie utile.

De conduire l'Eglise à l'accord d'un concile.

Vous-mêmes, les premiers, prélats, réformez-vous!

Et comme vrais pasteurs faites la guerre aux loups;

Otez l'ambition, la richesse excessive,

Arrachez de vos cœurs la jeunesse lascive,

Soyez sobres de cœur et sobres de pro[)os...

Fuyez la cour des rois...

Allez faire la cour à vos [)auvrcs ouailles.

C'est toutefois par un appel au Dieu vengcMir de la Bible et non au Dieu d'amour de l'Evangile que Ronsard conclut, en vers tels que noire littéral iire n'en comptait encore point de semblables et qui, par l'énergie et l'ampleur de la période poétique, font songer à Corneille :

Dieu tout grand et tout bon, qui habites les nues Et qui connais l'auteur des guerres advenues ',

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