‹ RonsardChapitre 9 sur 15 · Certainement Coligny et non Coivdé · texte numérisé non relu

Certainement Coligny et non Coivdé

110 ROXSAIU).

Dieu qui regardes tout, qui vois tout et entends.

Donne, je te suppli, que l'herbe du printemps

Si tùl, parmi les champs, nouvelle, ne fleurisse,

Que l'auteur de ces maux au combat ne périsse...

Donne que de son sang il enivre la terre.

Et que ses compagnons, au milieu de la guerre,

Renversés à ses pieds, haletants et ardents.

Mordent dessus le champ la poudre entre leurs dents,

Etendus l'un sur l'autre; et que la multitude

Qui .-j'assure en ton nom, franche de servitude.

De fleurs bien couronnée, à haute voix, Seigneur,

Tout à l'entour des morts, célèbre ton honneur,

El d'un cantique saint chante de race en race,

Aux peuples ii venir, tes vertus et ta grAce.

Beaux vnrs, mais quelle belle parole aus.si dans la prose évangélique : « Aimez-vous les uns les autres » I

Les attaques du « J^rinee des Poètes français », si écoulé dans tout le pays et même loule rKuropc, irritèrent au plus haut point les protestants qui, en partisans du lil)rc examen, tenaient l'orl à l'opinion publique. Les répliques se multiplièrent, lîonsard eût souhaité <pie quelque chef illustre du j)arli adverse, un de Bèze, comme lui oentilhomme et lettré, parût dans la lice, mais il n'eut ailaire qu'à de médiocres insulteurs, combattant sous le masque, ne donnant pas leur nom, ni celui de leurs im|)iimeurs. Il crut seulement pouvoir en identifier un ou deux, et en particulier Grévin. donl il venait tout justement de présenter, en 15()1, le 'Jlivâtrr au |)ublic. Les attaques sournoises de ce « jeune drofçueur » ((rrévin était médecin) lui causèrent uiu; vive peine; il rompit avec lui et ne se réconcilia jamais ; « J'ôte Grévin de mes écrits ».

L'année iï^()^ vit éclore en foule les pamphlets protestants (onlre lionsard, vers et prose. « Vous

donc, quiconque soyez, écrivait-il à ses adversaircîs, qui avez fait un Temple contre moi, un Enfer, un Discours de ma vie, une Seconde réponse, une Apologie, un Traité de ma noblesse, un Prélude, une fausse Palinodie en mon nom, une autre Tierce réponse, mille odes, mille sonnets et mille autres fatras qui avortent en naissant, je vous conseille, si vous n'en êtes saouls, d'en écrire davantage ». Nous n'avons que quelques échanlillons de ces facturas dont beaucoup demeurèrent en manuscrit. « muettes copies, disait Ronsard, épandues secrètement de main en main' ». Ils sont bourrés d injures et de lourdes et indécentes bouffonneries : lionsard est un âne qui no sait que « I)raire », un « pourceau », un ivrogne, un <( lourdaud vanleur », une « grande bête » ; il est vieilli, « malade de la tête », sans aucun talent depuis « sa prêtrise » ; tout le monde se rit de lui et de sa Muse à la « li'ogne maussade », il a fait « un dieu de sa panse », et il a fait bien pire encore. Nul mérite littéraire dans aucune de ces diatribes, et là aussi le poète voyait une manière d'insulte : lui répondre, à lui, dans ce style! à ([uoi don( avaient servi ses enseignements? 11 prend la peine de disséquer, au j)oint de vue grammatical, un sonnet contre lui (celui où le mot Pléiadi; ligure pour la deuxième Ibis dans les lettres françaises), montrant par là, comment il eût pu jouer au Malherbe s'il avait voulu, et il adresse aux « rimasseurs » qui 1 attaquent, mauvais élèves d un bon maître, l'aposti'ophe si souvent citée, mais à tort,

1. Plusieurs spécimens à la Bibliothèque Nationale, notamment dans le ms. Fr. 225t)0.

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comme écrite à rinlenlion de tous les poêles coulem-

porains :

Vous êtes tous issus de ma Muse et de moi; Vous êlcs mes sujets, je suis seul votre roi i.

Il réfuta ses adversaires, en vers, dans sa Ri'pon.sc de Pierre de lionsnrd, gentil/ioinine Veiidôinols, an.jinjures el calomnies de je ne sais quels Prcdicanls et Ministres de Genève, dont il parut deux éditions en 15()o, et en prose dans son /:j/itrc par laquelle l Auteur répond succinctement à ses calomniateurs, publiée plus tard la même année. La Réponse, de ])lus de onze cents alexandrins, écrite de verve au lendemain de lassassinat du duc de Guise, est de grande importance dans l'œuvre de Ronsard, par son ampleur, son élo^juence, son intérêt biograpiii([ue (M historique, son extraordinaire sincérité. (Quantité d'événements et de gens y sont représentés au naturel, mais nul plus au vrai, en nne confession ]»lus franche, que lîonsard lui même. Dépositaire de biens d'Eglise? certes; moins toutefois qu'il ne voudi-ait. Prêtre, futur évcijuc? non; s'il était })rètre. il serait déjà évèquc Porte, admirateur des ancieus? oui, avec passion, et courtisan des Muses, dApullou el des dieux. Ami des femmes, amoureux de lamoui'? eerles oui. el de loul temps. Croyaiil (|uaii(l iiièuKi et chrétien d(! ((wur? de tout leiu])s aussi.

11 est si peu disposé à voiler ses penciianls (piil

1 . Ces •• poelastrcs, riiuasseurs et vcrsificaleiirs » se» sentent offensés », disait peu après Ronsard clans son Kpi'lrc en prose, de la fin de L'id:}, « de quoi je les ai 0[>pelés apprentis et discij)k's de mon école »; or tel d'entre eu.x (Grévin?) " m'a lu, relu, noté par lieux communs et observé comme son niailre ■>, m'ayani ■• a|)pris ])ar cu-ur ".

LE l'UlNCE DES l'OETES FRANÇAIS. 113

les montre tous à la fois, en leurs contradictions, comme ils existaient clans son cœnr et dans sa vie, sans rien voiler par pndeur ou alléiiuer })ar intérêt de polémique. Gardant, malgré l'indignalion, sa maîtrise de lui, il ne peut s'empêcher, au milieu de ces graves discours, de rire si l'occasion s'en offre. Il n'eût pas eu plus franc parler si, au lieu d'un adversaire, il se fût adressé à un ami. Son histoire du bouc de JodeUe, avec l'appel aux Muscs ([ui la précède, est contée d'aussi bonne liumeui' (jue s'il l'avait écrite pour le gros Bergier de Montembœuf; sa description de sa propre personne, la Icte émergeant d'une chape, couime celle d'un escargot de sa coquille, n'est pas moins gaie. Il s'y amuse luimême, et au lieu ([ue c(; soit en passant, il regarde à loisir son escargot, et le fait promener dans ses vers, aussi peu pressé lui-même en sa course que le « guerrier de jardin.; ».

Accusé de mal vivre, il va déclarer au vrai ce quil en est, et sans se préoccuper de concilier ses deux vies, trouvant apparemment naturel de les mener de front, il trace, comme s'il posait devant un miroir, le portrait de Ronsard homme du monde et de Ronsard homme d'Eglise. Le Ronsard qui est du siècle donne à l'étude ses matinées qu'il commence à l'aube, « composant et lisant quatre ou cinq heures » et fermant sa porte aux fâcheux. Il se rend un moment à l'église, fait « sobre repas », et la partie sérieuse de la journée est finie. Dans Taprèsmidi il se livre à de longues promenades « par les lieux solitaires et cois ». Ou bien, dit-il, s il fait mauvais,

114 noNSAni).

Je cherche compagnie et je joue à la prime (caries),

Je voltige, je saule et je lutle ou j escrime.

Je dis le mot poui" rire et, à la vérité,

Je ne logo chez moi trop de sévérité.

J'aime ;i faire lamoiir, j'aime à parler aux femmes,

A mettre i)ar écrit mes amoureuses flammes;

J'aime le bal, la danse et les masques aussi,

La musique et le luth ennemi du souci.

Ne pas aUacher du reste, et c'est sa seule précaution oratoire; (il pril plus lard celle de supprimer quatre de ces vers dont on avait abusé contre lui), trop d"itn[)ortance à de simples ])ropos amoureux, à tels ou tels poèmes composés en o-aieté, « en riant », et que ce sérail folie ou malic(^ do prendi'e à la lettre :

.•\insi tu penses vrais les vers dont je me joue?... l'u riani je ooniposc.

l'^n pendant, le llonsard homme dM'^glise, qui n'était pas encore prieur commendalaire, mais était titulaire d'une stalle de chanoine au Mans, et ([ui, en temps voulu, vêlait le surplis, la chape, Taumussc :

Je ne perds un moment des prières divines ; Dès la pointe du jour je m'en vais à matines. J'ai mon bréviaire au poing, je chante quelquefois, Mais c Csl bien rarement, car j'ai mauvaise voix.

l{é[)ondant à l'accusation de paganisme et d'athéisme, il formule son Credo, et c'est encore, par sa fermeté et son acceni, un morceau sans analogue dans la lilléralure française antérieure. 11 croit en ce (ihrjsl qui vint sur terre sauver les hommes,

Et sans péché porta de nos [jéchés la jjeine; Publiquement au peuple en ce moiidi- prêcha... El sans conduire aux champs ni soldats ni armées, l'il germer l'Evangile aux terres Idumées.

II fut accompagné de douze seulement, Mal logé, mal vêtu, vivant très pauvrement. Bien que tout fût à lui de l'un à l'autre pôle... Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux... Il arrêta les vents, il marcha sur les ondes, Et de son corps divin, mortellement vêtu. Les miracles sortaient, témoins de sa vei'tu.

Contre la sincéi'itc d'un tel Credo, ])Iusieurs fois affirmé au cours de la polémique, et qui n'était que la répétition de celui de l'Hi/mnc de la Mort (1555) —

Beaucoup, ne sachant point qu'ils sont enfants de Dieu,

Pleurent avant partir, et s'attristent au lieu

De chanter hautement le péan de victoire,

Et pensent que la Mort soit quelque bêle noire

Qui les viendra manger —

les protestants s'étaient élevés avec vigueur, faisant de Ronsard un alliée, un païen, un sacrificateur de bouc, et dénonçant le ton dans lequel il avait écrit son poème religieux le plus célèbre, \ Hercule chrétien, dédié au cardinal de Châtillon en 1555, oîi mythologie et religion sont si étrangement associées. Mais c'était oublier, et plus d'un moderne a fait de même, qu'un tel mélange n'avait rien alors de singulier et était au contraire d'usage courant, en art comme en littérature, par tout pays et chez les poètes de toute religion : c'était orner et honorer le sujet, le traiter en artiste. Les puritains anglais Giles Fletcher et George Wilhcr prenaient des libertés tout aussi grandes. Marot, dont on sait les tendances protestantes, avait représenté le Dieu des chrétiens « sous la personne de Fan, dieu des bergers ». Si nous sommes surpris de voir Ronsard découvrir dans les travaux d'Hercule une préfigura-

IIG HO.NSAIil).

tion de ceux du Christ, il ne faut pas oublier que les mêmes travaux faisaient, aux mêmes fins, le principal ornement du célèbre jubé érigé en 1533 par l'évêque et ambassadeur Jean de Langeac dans la cathédrale de Limoges.

Cette guerre « par livres » sévit deux ans, se calma, et [îonsard put croire un inomeni à une paix délinilive pour lui comme poui' le reste du royaume :

Morts sont CCS mots papaux et huguenots; Le jirêlrc vit en Iraïupiillc repos, I^e vieil soldat se tient à son ménage, L'artisan chante en faisant son ouvrage.

Mais ni lui-nième, ni le royaume de son vivant, ne devaient voir n reluif(^ le vieil siccle d'Astréc ». Plus tolérant avec les années, pardonnant à T'ioreut Chrestien, un de ses insulteurs avérés, il déconseilla de ])lus en plus les mesures de rigueur et plus dune l'ois rendit encore houimage à la sincérité et au savoir des meilleurs d'entre ses adversaires :

Ji; ne dis pas que maint et maint ministre Ne soit savant, ne Casse honneur au litre, Qui pour leur secte ont doctement écrit.

La vraie paix cependant ne vin! jamais. Pour le peiner, ses anciens ennemis réimprimèrent, à la veille de sa mort, ses Folàtrirs, pendant que lui, dans des vers posthumes, marquait son horreur pour les « mensonges des nouveaux fols », comme il avait exprimé, dès ses débuts de lôoO, son aversion pour ce qui! ap|irlail leurs « sectes dissolues ».

LE l'HINCK DES I'()|;TI:s FiîANCMS. 11

« Il ésl aussi peu en la puissance de toute la faculté lei'rienne », écrivait, en 1575, FEstoile, à la première page de ses Mémoires, « d'engarder la liberté française de parler, comme d'enfouir le soleil en terre ou Tenfermer dedans un trou ». Ni l'étiquette naissante, ni le poids des idées traditionnelles, ni la crainte des disgrâces ou des bûchers n'empêchèrent, au cours du siècle, Rabelais, Calvin, Montaigne, d'Aubigné et Ronsard même, tout poète de cour qu'il était, de dire ce c[u"ils pensaient. « Aumônier et conseiller » des rois. Ronsard les conseille parfois sur un ton qu'après toutes nos révolutions nul écrivain n'oserait employer, aujourd'hui, en public surtout, vis-à-vis d'un chef d'Etat dont il serait l'ami. Sur le trône de France un enfant était assis. Que serait cet enfant? l'avenir du pays en dépendait. Sa mère, en attendant, gouvernait le royaume et lui. Mère « ardente en son courage », disait Ronsard, comme elle avait été épouse aimante, Catherine n'avait qu'une idée : maintenir l'Etat uni sous la sujétion de ses fils, indifférente aux moyens à un degré qui eût ravi son compatriote Machiavel. Tolérance ou intolérance, fêtes ou massacres, c'est tout un pour elle, ce ne sont que des moyens; si les pi'eraiers manquent leur effet, les seconds seront essayés; il n'y a que le but qui compte.

Les premiers vers adressés par Ronsard à l'enfant

118 HONSAUn.

couronné. Charles IX. ((ui allait régner quatorze ans, débutent ainsi ;

Sire, ce n'est pas tout que d'être Roi de France;

et non sans assaisonner ses leçons des indispensables prédictions llatteuses, le poète tient au [)rince un très rude hingage. (^u'il travaille et s'instruise, c'est peu que d'être habile aux exercices et d'apprendre la guerre :

Les rois les ]>liis brutaux telles choses n'ig'iiorent.

C'est le savoir, par-dessus tout, qui importe, l'habilude de la réflexion, la connaissance des honmies, l'aptitude à gérer les affaires par soi-même, et non par '( un commis ». Si vous voulez « vous garder sans archers de la garde », c'est-à-dire éviter la perpétuelle appréhension de l'assassinat, faites-vous aimer de vos sujets, ne les rançonnez pas de tailles, soyez compatissant, vous êtes fait de même boue qu'eux :

Car comme notre corps votre corps est de boue.

Nul, sur terre, ne peut chàlier un roi, mais Dieu le peut :

Or, Sire, pour autant que nul n'a li' pouvoir Ue châtier les rois qui font mal leur devoir, l'unissez-vous vous-même, afin f|iie la justice De nii'U (pii l'sl plus g-raiul. vos fautes ne punisse.

A ces débuts succéda, entre le poète et le roi, une étroite amitié, jamais démentie. Avec son esprit ouvert, sa bonne grâce, son goût pour les arts et la poésie, son habileté à la chasse ei aux exercices

physiques, si importants aux yeux de Ronsard, aspirant lui-même au renom

Qui s'acquiert par lii plumo et par rcncrc nnimée,

laissant un traité sur la (liasse, versifiant, capable même de prendre au sérieux Frantus, le jeune Charles avait tout ce qui pouvait plaire au poète vieillissant, qu'attendrissait encore la pensée des dangers entourant son maître. Jamais llonsard ne fut mieux en cour, mieux écouté, choyé, récompensé, encouragé à écrire. C'est « grand heur », disait Marguerite de Savoie à son neveu le roi de France, « d'avoir durant votre règne un tel personnage auprès de vous, car à la vérité c'est le premier de notre temps ». Charles écrivait, en 1570, au cardinal-infant de Portugal, afin d'obtenir la croix de Tordre du Christ pour son poète, « personnage très excellent en savoir et qui nous a fait de grands et signalés services en Thonneur de nous et de la république française ". Ronsard est le « poète français du Roi », comme on lit dans un des reçus de sa pension d'aumônier, 8 octobre 1563. H est associé aux deuils comme aux fêtes, nombreux les uns et les autres. Dans cet extraordinaire voyage de plus de deux ans, du 24 janvier 1564 au l'^'" mai 1566, organisé pour montrer au prince, « ses bons et loyaux sujets et pour soi donner à connaître à eux », comme dit Abel Jouan qui en a laissé le récit, Ronsard qui assista à une partie des réjouissances, fut largement mis à contribution. La })aix protestante signée à Amboise en 156.3 et la paix anglaise à Troyes en 1564, Catherine comptait que tant de fêtes où tout

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le monde viendrait, Guises et Ilourbons, éteindraient les discordes, et ce fut une interminalile succession de bals, comédies, joutes, entrées solennelles, visites de monuments romains à Saint-Remi, Nîmes, Arles, Saintes, avec danses de belles filles du i)ays dans les costumes du lieu, pèlerinage à la Sainte-Baume qui est, comme on sait, le lieu « où sainte Madeleine faisait pénitence », combats de taureaux, passage de défilés « très fâcheux », de ponts « très fâcheux », et vers de Ronsard à Fontainebleau, Troyes, Bar-Ie- Duc, Rayonne, cartels, mascarades, bergerie, pour que le souvenir de ce i-oyal tour de France se grave dans les esj)rits et aille à la postérité.

Toute à son premier moyen, (Catherine expérimentait Tellet des largesses, des festivités, des sourires. La poésie était une des splendeurs dont elle comptait charmer le royaume et Ronsard était si célèbre, à l'étranger comme en l'rance, que, pour se mieux concilier la reine d'Angleterre, elle fit réunir par le Prince des poètes finançais toutes ses récentes poésies de commande en un recueil dédié à Klisabelh, C'est le beau volume, f-^lci^ics. Mascaradc.s, Bcr<;;cric, de loi)."), dont l'exemplaire « pour Mr. de Fictes », Trésorier de ri'^[)argnc, est à la Bibliothèque Nationale, avec des corrections, à ce que je crois, de la main de 1 auteur. Dans l'épîtrc liminaire en prose, Ronsard faisait conq)rendre à Elisab(;lh qu'il agissait par ordre de (lalherine; et très certainement par ordre de celle-ci, bien faite pour suggérer de telles attentions, il célébrait dans ses vers, outre lincomparablc reine, belle à rendre la (]ypriiie jalouse. « Mvlord liobcrl Du-DIé comte de

LK l'RIXCi: DES POETES FRANÇAIS. 121

L'Encestre », comme il appelait Leiiesler, « ornement des Anglais... merveille du monde ». Elisabeth fut ravie ; elle envoya, en reconnaissance pour la paix, la Jarretière à Charles IX, et pour le volume, un diamant à Ronsard.

Dans ses vers de fête, cartels, mascarades, à-pi'opos divers, Ronsard a recours à la fois aux dieux de rOlympe et aux chevaliers de roman, Jupiter, Vénus, Mercure, et aussi la fée Urgande. le roi-géant fils d'Arcalaiis et autres personnages des Amadis. Les défis, les prouesses de ces chevaliers. la protection qu'ils accordent aux demoiselles malheureuses, leurs châteaux enchantés, la vie errante qu'ils mènent.

Accompagnés d'un nain cherchant leurs avenlurcs,

font songera la Reine des Fées an compatriote d'Elisabeth, Spenser; et bien qu'il ne s'agisse que de vers de commande pour des fêtes d'un jour. Ivonsard en écrit, ne pouvant faire autrement, où se roirouve la main du vrai poète qu il était.

La Bergerie, très spécialement écrite par ordre, fut représentée, au cours du voyage, par les princes mêmes à qui s'adressaient les leçons dont elle est pleine : Orléantin. le duc d'Orléans; Guisin, Henri de Guise; Navarrin, le futur Henri IV. C'est, sous couleur d'églogue, et à la manière dont on entendait l'églogue, une pièce toute politique, faite pour enseigner l'amour de la paix et de la concorde, écrite en style harmonieux par un poète très maître de sa langue, grand admirateur de Virgile et de Sannazar, qui excelle aux descriptions de l'âge d'or, à l'éloge

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passionné de sa pairie et non moins aux conseils de sage gouvernement, réitérés avec Tapprobation de la reine, mais avec une vigueur toute ronsardienne, au jeune Carlin. « de lanl de pasteurs maître », le petit roi Charles IX :

Porto dessus lo front la honte de mal faire, Aux yeux la gravité et la clémence au C(riir, La justice en la main, et de ton adversaire, Fùt-il moindre que loi, ne sois jamais moqueur.

La cour étant arrivée, le 20 novembre loGô, au Plessis-lez-Tours, l'ancienne demeure de Louis XI, dont quelques restes se voient encore, le roi. sa mère, le duc d'Anjou futur Henri III, s'en furent visiter Ronsard, alors en son prieuré de Saint-(jôme tout voisin. Le Prince des poètes fit les honneurs du lieu au.K grands de ce monde, leur offrit des fruits et des melons dun jardin dont il était lier et commémora cette rare circonstance en sonnets où la gratitude ne lui fait pas oublier qu'il est, en vérité, le Prince des poètes. « Vous n'êtes pas ». disait-il au frère du roi.

Vous n'êtes pas en ces palais de France, Cliez les seigneurs richement habitants.

Qui de plaisants et divers passelemps Vous ont montre toute magnificence.

Voici le lieu des peuples sé[)aré.

Mal accoutré, mal hàti, mal paré :

l'I toulel'ois, les Muses y demeuient.

Tout le règne ces relations amicales durèrent, mêlées de tendresse de la pari de Ronsard, de respect pour cet « esprit grand et haut » de la part du roi qui le lui signifiait en vers pas mai tournés,

LE PRINCK DES POÈTES EHANÇAIS. 123

auxquels le poète répondait. Ronsard lui en adressait d'autres encore, de toute sorte, où paraît leur intimité; de comiques sur ses chiens, sa « Coui'te sans queue et sans oreilles », d'adectueux pour sa fête, la Saint-Gharlcmagne, d'émus sur le vif sentiment que Charles IX, à vingt ans, éprouva pour Mlle d'Acquaviva dont il se déclara cavalier servant. En quelques pièces oîi les beaux vers abondent, le poète s'applique à bercer et, semble-t-il, à bercer pour rendormir, la ])assion naissante du roi. 11 le plaisante de souffrir d'un mal commun au dernier de ses sujets, et de n'avoir pas, du moins, la consolatrice à qui un Ronsard peut demander l'oubli de ses peines, cette confidente secourable, cette amie de sa vie entière, sa plume, qui « emporte dans le veni » SCS passions :

Je lui dis mes secrets, je la trouve Orlole...

La Muse est mon confort, qui de sa voix enchante.

Tant son charme est puissant, l'Amour quand elle chaule

Et, au milieu de badinages parfois peu austères, toujours la note sérieuse revenant, et le refrain : ce n'est rien d'être roi, il faut être un gi*and, un bon roi. Quant vint la Saint-Barthélémy, plus dun des poètes courtisans loua riiorrilile massacre. Le « Poète du Roi » se tut et tout le monde entendit ce que son silence voulait dire. L'an d'après, et Charles n'ayant plus qu'une année à vivre, lionsard lui adressait, le cœur serré, sa plus rigoureuse semonce. Elle n'était certainement pas inspirée par Catherine qu'il recommande à Charles d'honorer, mais dont il faut chasser les Italiens et arrêter les

dépenses aux Tuileries. 1/lieure esl grave, une réforme des nuinirs s'impose, « des grands jusqu'aux petits », aux juges, aux prêtres, aux soldats, à ces « dames et cardinaux ». dont la cour est encombrée, et surtout au roi même : « Rompez voire sommeil »! Par devoir, llonsard adressa ces vers au roi; par amitié et pilié, celle fois, il ne les publia point. A la morl de (iliarles, le chagi'iii du poète fui j)r()rond; il pleura en vers émus, parfois cornéliens, la brève existence, troublée par les trahisons et les « civiles fureurs », de ce jeune prince né avec (Vlieu reuses dispositions, jouet de circonstances atroces, mûri avant le temps, car. dit-il, en un vers qui aura son écho dans le Cid.

Les vertus ikius fdiit l'âge et non pas les années.

Dès la premièi'e année du règne, riche (h'jà de gloire, mais peu dai-genl, llonsard avait jugé le moment venu de donner une édition de ses œuvi'cs l'éunies. 11 la publia en quatre volumes de petit format, dans les derniers mois de 15()0. chez ('iai)riel lîuon, excellent libi'aire ]>arisien ([ui, à dater de ce momenl. devint son éditeur en tili-e. D'autres suivirent en 1507, 1571, 1572, 1578, 1584, six en tout avanl sa mort. 11 corrigeait ses épreuves avec soin, rentrait à Paris pour surveiller l'impression; une note à la (in du pritiiier volume de 15()7 spécilie. par

Lli IMUNCE DES POÈTES EIÎA.NÇAIS. 12o

exception, que les fautes dans ce tome ont été causées par « l'absence de Tauteur ». Chaque édition contenait dordinaire une quantité de pièces non encore publiées; les anciennes étaient classées dans un ordre nouveau; les dédicataires de plusieurs étaient changés, ce dont on ne se faisait pas scrupule alors : Belleau transfère à Ronsard un poème dédié d'abord à Baïf, tous deux vivants. Des variantes innombrables étaient introduites dans le texte, bon nombre de pièces étaient entièrement rejetées. Le Prince des poètes français agissait vis-à-vis de luimême comme vis-à-vis des grands de la terre : dans les circonstances dapparat il prenait, comme il leui" donnait, pose de dieu mythologique et il se mettait en main, à lui aussi, la boule du monde. Dans 1 intimité de sa chambre d'étude, conime dans la familiarité de ses avis sérieux aux princes, il eu allait différemment; il leur disait leur fait et se le disait aussi et, comme toujours, s'empressait de mettre le public au courant.

Ce « poète orgueilleux » devenait humble; alors, anxieux de mieux faire, consultant de moindres que lui : « Mon art grièvement me tourmente », avait-il dit à Grévin ; écrire était pour lui une jouissance, mais qui l'usait; à suivre les Muscs, il le répète souvent, il a maigri, pâli, vieilli. Jusqu'à la fin il était repris de doutes; au plus fort de sa gloire il craignait encore de n'être que « demi-poète », que cette immortalité dont il avait parlé d'un ton si assuré ne fût qu'un leurre :

Nous devons à la mort et nous et nos ouvrages: Nous mourons les premiers; le long repli des âges,

En roulant, engloutit nos œuvres à la fin Ainsi le veut Naturf et le puissant Destin.

I>e l)cau avant tout, avant son orgueil même; il se remettait à la tâche et à Técole. aimant toujours, écrivail-il oncore en 1573, « au premier admonestement d'un homme docte, non passionne et bien versé en la poésie, recevoir toute amiable correction ». Il élague, polit, rejette et n'hésite pas, s'il croit pouvoir mieux faire, cà contredire le Ronsard d'auparavant. Beaucoup de pièces sont écartées comme étant mal venues, banales, développant la même idée qu'une autre, parfois comme élaiil trop indécentes (sans aller jamais, il s'en faut, jusqu'à une puriOcation comj)lète). Des vers sont refaits en quantité, pour éviter les cacophonies, l'obscurité, les chevilles, supprimer ou diminuer les hiatus; beaucoup, nous ne comprenons pas pourquoi; de même que pas mal de pièces admirables et de ses meilleures {la Grenouille, le « Je veux lire en trois jours », el l)icn d'autres), disparaissent sans cause connue.

Il avait craint, comme il le dit à son ami Llluillier, que, passé quarante ans, la Muse ne le visitât plus; mais il franchit ce tournant et l'on ne vit nulle différence. L'ins|iiralion, ce qu'il appelait « la fureur ». continuait à lui venir, (^uand davcnlure elle manquait il Ji'était demande de prince qui piit lui mettre la plume en main; son incapacité d'écrire était absolue, et par là encore se révélait le vrai poète :

El ù tous coups la verve ne nie prend; Je bée en vain et mon esprit atleiul,

Tantôt six mois, tantôt un an, sans faire Vers qui me puisse ou plaire ou satisfaire.

Brusquement la « fureur » revenait, débordait « sans raison ni conseil » :

Elle me dure ou le tour d'un soleil, Quelquefois deux, quelquefois trois, puis morte Elle languit,

le laissant glacé, « ébahi ». lomnie Boileau plus tard, de la facilité de ceux qui peuvent, à tout moment, « verser des vers quand il leur plaît ».

En outre des éditions de ses œuvres avec tout ce quelles renfermaient de nouveau, de ses Elégies et Mascarades^ de vers liminaires pour des amis, et de plaquettes contenant soit des appels aux grands ou des S^ers pour eux, soit ses polémiques protestantes. Ronsard publia encore, dans la même période, ses Trois livres du Recueil des Nouvelles Poésies, 15G3, un volume de Poèmes. 1569 ; enfin, en 1572, la fameuse Franciade .

Dans la masse de ses poèmes divers du temps de Charles IX, se continue, quelque peu assagi et de plus en plus maître de son art. le Honsard dautrefois, le cœur ouvert à toutes émotions et les redisant telles quelles, sans chercher à les concilier, ici tragique, là frivole. Les vers pour des admirées sont tout aussi nombreux et pour des femmes tout aussi nombreuses qu'auparavant, plus peut-être. Vivant beaucoup alors dans le milieu élégant de la cour, où toutes les dames, parées, pimpantes, souvent lettrées, ambitionnaient l'honneur d'une déclaration du Prince des jjoètes, maintes avances lui étaient faites et il y répondait par des protestations magnifiques,

128 HONSAllI).

composées dans la réalité « en riant ». comme il dit; mais parfois vraiment émues, comme celles adressées à cette belle Sinope. d'illustre parenté, écrit Belleau. « aimée par le poète d'une affection presque furieuse ». et qu'il rêva même, un moment, d'avoir « pour sa chère éjiousée ». Beaucoup de tendresse aussi dans lliistoire de la belle et fort accessible Genèvre, prestement narrée, avec un très léger vernis mythologique ne diminuant nullement l'accent de vérité, car c'est ainsi que le poète voyait et sentait. Scènes à la cour, alors à Saint-Germain, où Ronsard, arrivé bride abattue et qui comptait y récili'r des vers, perd « langue, esprit el pai'ole » tant l'apparition de la lîeauté l'a ému et où tout le monde devine son secret et le roi l'en [)laisanle; duos d'amour où les amoureux ne se dissimulent rien de leurs passions précédentes; soirées solitaires de Ronsard en son logis, songeant à Genèvre. lisant sans comprendre ce (jn'il lil. couclié pi-esquc de force par ses valets cpii lui remonlrent que « la chandelle est faillie » et le déshabillenl <à minuit passé, très désireux surtout d'aller doriiiii- eux-mêmes, enlin rupture au bout d'une année enire deux êtres qui croyaient s'aimer l'un l'autre et n'aimaient que l'amour : tout cela est conté en vers aussi coulants et habillant aussi exactement les réalités qu'eût pu faire la prose de Boccace.

Parmi les écrits de cette période figurent, comme auparavant, foule de poèmes mythologiques. Le Cyclopc ainoureur . 1560. les Hymnes des Saisons. Adonis, Orp/iée, IT)!).'^. Le Snli/rc. Ihjlus. 1 .")()•); de ])lus, des élégies qui nont rien de funèbre et traitent

de « divers sujets », qui auraient du être brèves, explique RonsaM, mais qu'il a faites longues, les composant à la demande de personnages « qui ne trouvent jamais rien de bon ni de bien fait s'il n'est de large étendue » (dont l'une toutefois, qui n'est ni brève ni de commande, est la violente satire contre le Mignon); un « chant triomphal » pour la victoire de Jarnac, un poignant « Discours » de plus, à Julian Chauveau, sur les troubles civils', 1509; des églogues oii, dans un paysage comme Poussin en devait peindre, des princes, des hommes d'Etat, des poètes fameux, recommandent à leur chien Harpaut de voilier au loup, et pendant ([ue le chien fait son métier et le leur, parlent politique ou célèbrent leur mie, déplorent sa dureté et comparent ses charmes à toutes les (leurs du printeni[)s. L'églogue politique, funéraire, baptismale, transposition du goût médiéval pour les allégoi-ies. faisait rage à ce moment. Tout le monde, pour des mariages, des baptêmes, des funérailles. [)eu importe <[uoi, voulait des vers de Ronsard. François de Noailles envoie à l'un de ses frères, en 1563. une épitaphe pour un autre frère et écrit : « Je n'en ai point fait faire d'autre à Ronsard parce que je ne l'ai point vu et aussi que je pense qu'il n'en ferait rien pour moi, parce qu'il a tout son entendement diverti à autres affaires ».

I. l]l « rnltéralioii et cliangement des choses humaines ■> : les plus puissants empires ont leurs maladies; ils grandissent, soudrent et meurent. Le Tui'c même, si redouté, qui du vivant de Ronsard avait assiégé Vienne,

Lo Turc, sci^'ncur Je laiil ilii villes liùrcs, Ue tant Je mers, de ports cl de rivières. Oui ose seul une Europe a^saillii', Doit (jucique jour ^"anrioiiijrii- li faillir.

KoNSAnn. y

130 IlONSARD.

Ce qui compte le plus dans celte quantité d'ccrils est, comme dans Thistoire de Genèvre, lesscènes de la vie réelle et les fragments de récit autobiographique. Ils abondent; les poèmes de sollicitation de Ronsard sont précieux par là, on y voit au naturel solliciteur et sollicités : ces derniers, cardinaux, Secrétaires d'Etat, Trésoriers de l'Epargne, dans la splendeur de leur vie mondaine, leurs riches atours, la presse des quémandeurs qui les assaille, leur souci des grandes affaires ; et la nature humaine est si bien prise sur le vif que ces descriptions semblent d'hier. Voici du Thier, Secrétaire d'iùal. dont « les clercs « décachèlent le courrier et à cjui il dicte les réponses, mais qui, lorsque l'affaire est grave, doit prendre la plume en personne et s'enfermer « en son étude » pour « cautemcnt répondre », qui souvent déchiffre lui-même :

Secret, tu dt'chiffres.

Dedans ta chambre, à part, les énigmes du chiffre Que te baille un courrier nouvellement venu.

Il reçoit force étrangers, passe partie des nuits à « veiller avec la plume », se rend le malin à l'audience du roi, assailli de gens à placets, de malcontents vexés de ce qu'on ne leur a pas encore répondu :

Une tourbe de gens frémit toute après toi.

Le solliciteur est mieux décrit encore. Tout son passé revient à l'esprit de Ronsard, poétisé par le lemj)s et la dislance; son enfance vendômoise, ses projets de vie active, puis la maladie, l'étude, les premiers sourires de la Muse, les services rendus

aux lettres françaises, les amours, la gloire ; et maintenant son existence, longtemps médiocre, partagée entre la cour et les champs, ses courses à cheval à Saint-Germain, passant quatre fois la Seine, pour rejoindre le roi, les vers qu'on lui fait réciter, de préférence des vers d'amours, sa présence aux fêtes,

Quand pour baller les dames arrivaient, Qui de clarté paraissaient des étoiles,

avec leurs robes ft flambantes d'argent et dor » ; puis ses promenades par les rues de ce Paris où s'élevaient tant d' « excellents bâtiments, faits à la romanesque, à la grecque et à la moderne » que, disait naïvement Gilles Corrozet, « il semble que Paris ne sera jamais achevé ». Les siècles lui ont donné raison. Ou bien, « solitaire et pensif», lionsard errait « sur les bords de Seine... sans mule et valets et laquais ». Quand il n'était pas à la cour, il habitait, sur le haut de la colline Sainte-Geneviève, une maison de la rue des Morfondus, aujourd'hui rue l'ollin, en bon air, hors des murs, avec un agréable jardin, condition pour lui indispensable, orné comme celui de Shakespeare d'un grand mûrier, et propriété plus tard d'un de ses derniers admirateurs du xvji'^ siècle, Colletet : celui qu'aima Richelieu, non celui que vilipenda Boileau . Cette demeure, comprise dans les limites de l'ancien faubourg Saiul-Marcel, alors à moitié champêtre, formait l'angle de la rue et, sur un de ses côtés faisait face aux fossés Saint-Victor et à la vieille enceinte de Philippe-Auguste, hérissée de tours et coupée de portes monumentales. A quelques pas, peut-être avec jardin contigu, s'élevait.

132 IIONS.VRD.

sur 1.1 même oonlrescarpe des fossés Saiiit-Viclor, la belle maison aux inscriplions grecques construite par Fambassadcur Baïf et occupée alors par son fils le j)oète, l'aiiii des jeunes années. L'ancien compao-uon de Coqueret y avait fondé, avec l'encouragement du roi, une Acadci/iic de Poésie cl de Musique, « dressée à la manière des anciens », disent les lettres patentes de 1570, et qui n'en fut pas moins un premier essai d'Académie Française. 11 s'agissait surtout de donner corps à deux idées chères à Baïf et qui n'étaient pas neuves : unir la musique à la poésie, et propager la poésie en vers métriques, mesurés par longues et brèves à la mode antique. La première; idée devait survivre seulement à rO[>éra et la deuxième pas du tout, les essais de Turi^ot en ce genre, que Voltaire prit pour de la prose, ne |)ouvant compter. Chez lîaïf, toutefois, et à l'occasion de ces concerts minutieusement réglementés dans les slaluls il élail inlei'dit de se quereller pendant leur durée jusqu'à cent pas de la maison), Bonsard se retrouvait avec plaisir parmi les amis des .Muses, ceux de jadis comme Dorai, Belleaii, Henri l'^stienne, ou les nouveau-venus comme Desportes et de Thou. Helléniste de savoir reconnu, il certiliail, après six jours d'audition, en compagnie de Baïf, Belleau cl de cinq professeurs au Collège Boyal, qu'un candidat à la chaire de grec, Goullu, gendre du vieux Dorât, était digne d'admission, et le certificat, daté du L") septembre lôtiT, avec appréciations et signatures autographes de Bonsard et des autres, se voit de nos jours au Collège de 1^'rance. Une étroite ailection se foi'mait entre lui et

le savant Jean Galland, principal du collège de Boncourt tout proche mais en dedans des murs; il se liait aussi avec Claude lîinet, Tavocat, qui devait êlre son preiniei' biographe.

Mais de plus en plus, maintenant surtout qu'il était nanti de ces beaux prieures de Montoire, Croixval et Saint-Côme, il retournait aux champs et y faisait de longs séjours. Prenant fort au sérieux ses fonctions de prieur commendalaire qui l'obligeaient à protéger la maison, il la protégeait en effet, se montrait sage bâtisseur, engageait des procès, avec le teinturier Fortin par exemple, qui avait établi <i ses chaudières » sur la Choisille, polluait ce cours d'eau appartenant à Saint-Côme et prétendait s'y maintenir sous prétexte d'utilité publique. La lettre de Ronsard (17 juillet 1568) aux maire et échevins de Tours a une vivacité d'allure et un ton d'ironie qui fait penser aux lettres d'affaires de cet autre rimeur d'épopée, Voltaire. Ronsard sollicitait les gens de loi. à la mode du temps, mais le faisait d'habitude en vers ce qui n'était pas pour nuire. La différence était frappante, assure (irilton, entre les édiflces ruinés qu'il trouva et les monuments ornés et restaurés qu'il laissa. Ses moines étaient enchantés de leur prieur.

A Croixval et Saint-Côme il jardinait beaucoup, fier de ses fleurs et de ses fruits, aimant à « semer, enter, planter», tenant en faveur les herbes demisauvages :

J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage. Charles IX le plaisantait envers sur tant de temps

13 1 UONSAlîD.

qu'il passait à « faire son ménage ». Beaucoup des ]»oènies de Ronsard où le charme de la nature est le mieux exprime* sont de cette époque : poèmes sur les herbes et les animaux des champs, sur le souci 0 étoile des parterres », le pin au « hérissé feuillage » de son jardin de Saint-Côme, les divers aspects du ciel et du sol au cours du jour et au renouvellement des saisons. Les rhétoriqueurs de jadis n'avaient connu que le printemps; Ronsard est sensible aussi à la poésie des déclins de l'année, à celle de l'heui'e où les forêts montrent leurs « têtes elfeuillées », à celle des nuits dhiver,

Ces longues nuits d'hiver oi'i la lune otieuse Tourne si lentement son char tout à l'cntour, Où le coq si tardif nous annonce le jour, Où la nuit est année à l'ûme soucieuse.

Les moindres spectacles, les jeux de lumière et d'ombre dun feuillage ensoleillé penchant sur une fontaine, enchantent son regard et il s'arrête à les peindre :

Un ombre lent, par petite secousse, Errait dessus, ainsi que le vent pousse, Pousse et repousse, et pousse sur les eaux LVulrolnctiro ombreuse des rameaux.

Sa maladie le reprenait, la lièvre, la goutte pour laquelle il savait |)ar ()vide (pi'il nesl point de remède :

Tdllore nndosam nescit medicina poda<;ram.

H tir pouvail, |)ar moments, (piiltcr le lit, et c esl aii\ Muscs encore, plus qu'aux médecins (ju'il demandait Ai- le ilisirairc de son mal : " Avant tout.

LE PRINCE DES POETES FPxANÇAIS. \3r>

sans elles je n'ai rien ». Son recueil de 1509 est plein de poèmes composés au lit, quelques-uns décrivant ce qu'il pouvait voir sans en bouger, un tableau par exemple que le conseiller Belot lui avait envoj'é et qui représentait un cheval, « ombre de cheval ». écrivait Ronsard, plus utile qu'une vraie monture à un malade perclus. Puis se sentant mieux, las de drogues et d'apothicaires, il s'échappait par les champs et, en compagnie de son page et élève Amadis Jamyn, allait cueillir cette fraîche Salade. contraire au r(''gime prescrit et immortalisée eu un de ses plus charuiants poèujcs. Saule du lit, ja>nais le poète ne s'était senti de meilleure humeur, ni plus jeune :

Lave la main, blanche, gaillarde et nette, Suis mes talons, apporte une serviette.

Allons cueillir la salade, et faison Part à nos ans des fruits de la saison.

11 s'agit d une salade sauvage: il laut chasser, fureter, choisir, se rappeler à quoi chaque herbe est bonne, quêter « d'un vague pas » et chacun de sou côté, afin de mieux explorer quelque « champ en paresse laissé ». On rentrera lentement, lisant Ovide ; on lavera les tierbes, on y mettra les condiments voulus. Espiègle, heureux, reverdi, le poète fait de son écrit une petite comédie où, jouant les deux rôles, il parle j)our ,Iamvn et pour lui-même, discute s'il a raison de vivre aux champs, philosophe sur la courte vie humaine, et interrompant brusquement les sages conseils qu'il attribue à Jamyn, échos sans doute de ceux qu'il entendait dans la réalité, s'écrie :

I3() noNSAiii).

C^'«'st trop proche, (Idiiiii'-mni ma salade. Trop froide elle est. dis-tu, pour mi malade? Hé quoi Jamyn, tu fais le médecin?

Laisse-moi vivre au moins jusqu'à la fin Tout à mon aise, et ne sois triste augure Soit à ma vie ou à ma mort future; Car tu no peux, ni moi pour tout secours, Faire plus lotifjs ou plus jielils mes jours.

CCsl dans ce niciiic leiiips que Ronsard l'cvit Cassandre, laiiiiée des jeunes aniu-es. loiijoiifs belle, ('•levanl pi'ès d'elle la nouvelle pelile (^issandre et Mienant eu son inanoii' de l'i'a}^ uiu' exisleiu^e tranquille et respectée. L(^ recueil de 15G0 contient le louchani poème : « I/absence, ni ronMi... » et une nouvelle série de sonnets inspirés par celte rencontre et par les visites qui s'ensuivirent, et dont nul ne pouvait plus prendre ombrage. Ronsard mil, par la suite, ces sonnets à leur place au premier livre des Amours — roses d'automne.

l'ieslail loujours, ))Our le cliampion de jadis, sa troisièmes épreuve, anmincée dès son (■nli(''(' en lice, ce « ^l'and (l'uvre », avait dit Sibilel, ce (( long poème français », comme l'appelait du lîellav, cet «œuvre lié'roïque », avait (''cril Pelelier, u qui donne le i)ri\ el II' vrai lilre t\{\ |)oèle », celle epO|)(''(! nationale doni lanl de l'fantjais rèvèremt de doler leur pays, dans la crainte supersiilieuse cpi "une liin'-ralure sans épopt'-e It'il une lill('ralure secon-

LE l'UlNCK i)i:s POÈTliS FRANÇAIS. 137

daire : Chapelain après Ronsard. VoltairL' après Chapelain, Chateaubriand avec ses Martyrs après Voltaire, tous aussi loin les uns que les autres de se douter que la France avait déjà son épopée, guerrière et humaine, merveilleuse et réelle, digne du pays et de la race, « grand œuvre », « long poème français », « œuvre héroïque », la Chanson de Roland.

Le labeur est « quasi de la vie d'un homme », avait dit du Bella}'. Celle de Ronsard s'était remplie de bien d'autres choses, persuadé qu'il était que, puisqu'il s'agissait d'une œuvre nationale, la nation, c'est-à-dire le roi, devait le renter, faute de quoi sa dignité comme son intérêt lui commandaient de s'occuper autrement : ce que, pendant vingt ans, à partir de 1550, il ne se lassa pas de répéter, sur tous les tons, au prince et au peuple, menaçant même de suivre l'exemple» de « la colère Sibylle ». Mais Henri II persista jusqu'à sa mort à ne pas s'émouvoir de l'exemple de la Sibylle.

Renié enfin comme il souhailait, il se remit à ce travail depuis si longtemps annoncé par lui et ses amis, prôné d'avance par les fidèles du champion :

Place Romains, place ccriv;iiiis Grégeois;

Voici venir devers le YendAniois,

Je ne sais quoi plus grand que Vlllade,

disait, dès 1553, des Autels, c{ui jugeait inutile de descendre lui-même dans l'arène et de continuer la composition de son Chaos, puisque la Franciade était sur le métier. Ronsard avait commencé son épopée en alexandrins, a lesquels, disait-il, j'ai mis, comme

138 HONSAl'.l).

tu sais, on vogue el en honneur», et dont un échantillon subsiste, cilé par lîobert Estienne dans sa Préccllciicr. Mais on était maintenant sous Charles IX et ce jeune roi, qui se piquait de littérature, préférait

I ancien vers de dix syllabes, le « vers coiiunuu ». à cet alexandrin dont son poète avait cependant révélé Fincomparable puissance el souplesse. Ronsard, qui assurait volontiers (Charles que sa royale prose valait mieux que. celle dAniyol, et ses vers que ceux de Ronsard, ne put cju'obéir, ce ([ui lui un premier malheur. En 15G9, un obscur admiraleur, reprenant le thème de des Aut(ds. annonçait la prochaine apparition de 1 œuvri' (jui laisserait « un \ irgile el un Homère arrièi-e ». Ronsard, vers le même temps, oH'rail au roi, comme échantillon, une copie du livre il, exécutée ])ar lui-même, en sa magnifique écriture d'apparat '. I''n scpicmbre 1572 enfin. Gabriel lîuon publiait, en un mince et beau volume in-quarlo : Les Oiicitrc premiers Livres de hi Franciadc : Au roi très chrétien.

P'rancus avait, aux yeux de Ronsard, tous les avantages : celait un sujcl h la fois national et Iroyen.

II fallait être troyen, tous les peuples d'I'^uropt! se llallaieut de l'être; même les chiens des rois de l"'rance avaient été amenés de Troie, assure du Fouilloux, et une gravure de sa Vénerie, de lôdii, les rc[)résentait en bateau faisant le voyage. Le sujet de

1. (Conservée à la I$ibliolh("'qiic Nalionalc (ms. l''r. 1'.' l'il) dans sa bollc reliiiro de parcliciniii aux annos du roi. Sur ci> lc.\le, cerlaiiicinoiil an lotira [>ho, el sur les variantes qu'il offre, voir E. Karal, Revue d' Hlstairc li'tcrnirc de la France,

l'.ill. p. r,s:..

LE l'KlNCK l)i:s POETES FUAXÇAIS. 13<.(

P'rancus permettait enrorc an poète de réunii" en une seule œuvre, à l'exemple de Virgile, une Odyssée et une Iliade, grâce à un héros voyageur d'ahord, batailleur ensuite. L'ancienne légende de ce prétendu fils d'Hector, de qui seraient descendus les Français, avait reçu au xvi* siècle de nouvelles et éclatantes consécrations. Le renommé bénédictin Tritomius, qui ne comptait pas moins de quarantedeux rois avant Pharamond, avait fait de Francus, dans son Compendit/in latin, le dix-septième des souverains français; Lemaire de Belges, dans ses Illustrations de Gaule et siiii^ularilés de Troie, 1512, largement mises à prolil par l\onsard. avait conté, en alerte style de roman, et nul ne pouvait mieux convenir, les mirifiques origines des Français se rattachant d'un côté à Francus, Hector et Priam, et de l'autre à Hercule, fils de Jupiter, « autrement dit Osiris » et mari de « la belle Gakilée, fille de Celtes, roi de Gaule ». Jean Bouchet, dans ses Anciennes et modernes Généalogies des Rois de France, 1527, qui eurent un immense succès (douzième édition en 1545), confirmait Tritemius. Non moins affirmalif, l'ancien vice-roi du Piémont, Guillaume du Bellay, remontant jusqu'au « renouvellement du monde après le déluge universel », racontait à son tour, dans son Epitonié de V Antiquité des Gaules. 155(1. les aventures de Francus et des siens, lues maintenant par tous avec autant d'intérêt que celles d'Amadis à cjui elles ressemblaient.

Enfin parut la Franciade. L'aticnte avait été immense; l'échec fut complet.

La cause principale en est qu'ici llonsard débutait

HONSAKO.

(le iioiivcaii. Devaiil les anciens, il se senlail aussi peu lihrc eu s'essayant dans Tcpopée, que jadis dans iode; moins inêrne, car le genre esl plus liaul encore. Dans l'ode il se laissa aller assez vite à sa nature, el au lieu de nous donner du faux Pindarc, du faux Horace, il nous donna du vrai Ronsard. Ici, à quelc{ues vers près, jamais. 11 reste fidèle à cette malencontreuse idée que, pour que la France ait une Iliade, une Odyssée, une l'Enéide, il est indispen-, sable et il suffit de copier de près \ Iliade, V Odyssée, VEnéide. On ne peut lire cent lignes, qu'un texte fameux, écrasant pour l'imitateur, ne revieinie à la mémoire. (]omme chez les anciens, les dieux prennent parti, conseillent, prédisent, empruntent les traits de quel([u'un d'autre; les comparaisons classiques, d'un littéraire voulu el glacé, abondent, de même les scènes historiques sculptées, peintes, brodées, tissées sur tout objet ou surface cpii s'y prête. Ulysse avant eu mailhî à partir avec un cyclope, il en est de même pour l"'rancus; Enée ayant été favorisé de visions infernales, Francus l'est aussi; tous deux abandonnent la princesse qui les aime, ])arce ([u'ils savent tous deux par des prédictions qu'ils en doivent épouser une autre. Nous avons encore la scène des funérailI(!S, les courses et les jeux, la métamorphose prescrite par les dieux, l'inévitable tempête et foule d'autres épisodes déjà vus. l'^l ( omme il n'y a là nulle vraie inspiration, ipu! tout est copié, qu'on passe sans cesse d'une imitation à une autre, d 1111 épisode à l'antique à un autre épisode à l'anti({ue, d un casier à nu autre de cette interminable mai'queterie, il semble au lecteur fatigué et finale-

ment irrité qu'il se trouve en présence d'une sorte de « Royal jeu de TOie renouvelé des Grecs ».

Cette marqueterie est bien, toutefois, ce que Ronsard avait voulu faire; il erra les yeux ouverts, et, selon son ordinaire, le proclama, plaçant en tèle de sa révision de 1578 le quatrain constamment cilé comme se rapportant à l'ensemble de son œuvre, mais qui ne vise et ne pouvait viser que la Franciade :

Les Français qui mes vers liront, S'ils ne sont el Grecs et Romains, En lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains.

A ceux qui ne se plaisaient pas à son poème, il ne reprochait pas un défaut de sens littéraire, mais, rapporte Binet, leur « ignorance ».

Une ou deux fois seulement, la griffe du maître paraît, mais alors nul doute n'est possible, c'est bien celle d'un maître : dans le duel avec le cyclope par exemple où, une fois de plus, Ronsard se montre cornélien, et l'on ci-oit entendre un premier écho du défi de Rodrigue ; même ardeur chez le « jeune Hectoride » — « Je suis celui que ton orgueil méprise » — même répugnance chez le cyclope, au « front tout allumé de honte », à combattre ce frôle jouvenceau; même consentement final, sur la pensée que le Troyen peut rechercher, par sentiment d'honneur, une mort glorieuse. Va, dit Francus,

Va étonner de tes paroles fières, Vieillards, enfants et pauvres filandicres, Qui tout le jour tirant le fuseau plein, Gagnent leur vie au labeur de leur main...

H2 RONSAHl).

Approche donc, tu as trouvé partie

Qui sait comment les vanteurs on châtie...

— Jeune garçon, on ne combat ici Pour remporter à sa mère hi ghiire D'un vert laurier : le prix de la victoire >i'cst un taureau n'un cheval belliqueur. Le sang vaincu est le prix du vainqueur, Et la cervelle en cent lieux épandue, Les os semés et la tète peiulue.

Donc, si tu as quelque pitié de toi, Pauvre garçon no t'aheurtes à moi :

Mieux te vaudrait, à voir ta contenance. Faire l'amour ou mener une danse, Ou des bouquets cacher dedans ton sein Que de tenir les armes en la main...

et le reste du niorceau (texte autographe du inaiiiiscrit 19141). On reconnaît encore la main du maître au ravissant passage, qui n\i rien d'antique, où le poète décrit le silencieux émoi de deux amoureux, seuls pour la première fois ;

Ils sont longtemps sans di^viser ensemble.

Tous deux muets l'un devant l'autre assis;

Ainsi qu'on voit deux pins, qui vis-à-vis

D'un beau ruisseau sont plantés au rivage.

Ne remuer ni cime ni feuillage,

Cois et sans bruit en attendant le vent;

Mais quand il souffle et les jioussc en avant,

L'un près de l'autre, en murmurant se jettent.

Cime sur cime et ensemble cacjuettcnt :

.\insi devaient babiller à leur tour

Les deux anianls dessous le vent d'amour.

llonsard s'affligea du mauvais accueil fait à son œuvre; sensible comme toujours à « Tadmoneslement » d'aulrui, il crut de l)onne foi que c'était simple question de « changer, muer, abréger, allonger ». Ne s'étail-il pas exactement conformé aux meilleures receltes poui- épopées? Il s'en expliqua

dans trois préfaces successives, donna en 1573 et 1578 des textes remaniés, s'eObrçant loujours de mieux suivre la recette et sans se douter jamais qu'il aurait dû, au contraire, s'en écarter pour émouvoir et réussir. L'applaudissement de quelques passionnés admirateurs des classiques, Robert Estienne, Roville ou Pasquier, ne suffit pas à masquer léchée. Ronsard qui s'était promis de reprendre son œuvre et de la faire un jour a marcher à la cadence alexandrine >■>, s'en abstint et ne la termina jamais, s'en tenant aux quatre premiers livres ou chants, au lieu des vingt-quatre qu'elle devait avoir à l'exeinplc de Viliade. Des imitateurs, des continuateurs, Pierre Delaudun en 1603, Claude Garnier en 1604, écrivant d'autres Franciades, achevèrent de déconsidérer le genre et l'échantillon que Ronsard en avait donné. Il devait être réservé à ce classique attardé, officier d'artillerie à la Révolution, académicien, pair de France, contemporain des Encyclopédistes et des Parnassiens, M. Viennet, de nous donner une dernière Franciadc, en alexandrins celle-là, toute p.ireille à la première par l'imitation des anciens, avec même recours au merveilleux mythologique et, en un sens aussi, œuvre « quasi de la vie d'un homme », car, commencée sous le premier Empire, alors c{ue, dit l'auteur, « la grande nation réclamait son Enéide », elle fut achevée sous le second. — <( Je chante cet enfant... 0 Muse des héros, dis-nous... » Mais Francus n'était pas destiné à porter bonheur à ses poètes; la préface de la nouvelle épopée en est la meilleure partie, et l'échec de M. Viennet ne fut pas moins complet que celui de lionsard.

ClIAPITllE V

Dans lus dernières années du règne de Cliarles IX, llonsarJ. loiil i;"ris, souvent malade, vieilli avant 1 âge et d ailleurs n'étant plus jeune en réalité, mais gardant sa belle })restance et surtout son auréole de gloire, éprouva un senliment nouveau, très dilférent des autres, qui lui lit reprendre la plume et donner place dans les hïttrcs françaises à une troisième héroïne, demoiselle d'honneur do la reine, jeune, belle, instruite, pensive, « la docte de la cour », disait Brantôme, la « vertu de notre âge », dit Ronsard. I<>n elle brillait

Un respect de riioiineur, une peur dinfaniie... Bienheureux qui l'adore et qui vit de son temps!

Ce furent d'abord simples causeries, propos littéraires sur la façon dont se traduisent en vers les « plaintes des chétifs amoureux ». })uis naquit entre eux une sorte d'amitié amoureuse, plus pi'oclie de lamour (|ue de Tamilié; elle fièrc et ravie d'avoir conquis l'illuslrc poète, lui uon moins d'avoir.

SOIR DE vu:. 145

'.( grison et inalailif », touché le rœur de la feiiinie qui lui fit entenilre, pour la dernière fois, les mois si doux : « Je vous aime Ronsard » ; d'autant plus ému de ce bonheur que, mieux que personne, il savait que. d'ordinaire, selon le train du monde :

Etre Ijc.tu, jeune, riche, éloquent, ogi'éable,

Non les vers enchantés, sont les sorciers d'amour.

Le poète célébra, dans ses deux derniers « livres de sonnets », publiés en 1578, ce sentiment public, avoué, qui échappait à la médisance; c'est pourquoi ne craignit-il pas de donner, en celle unique occasion, le nom comme le pi'énom de son amie, Hélène de Surgères.

Plus encore que dans les autres, ce qui domine dans cette série est le naturel, le ton de vérité :

Gomme je le sentais, j'ai chanté mon souci.

Ronsard vieillissant, de renom assuré, n'a pas à gêner sa veine; sil n'écarte pas tous ressouvenirs des élégiaques d'autrefois ou des sonnetlislcs italiens, il sait très bien aussi qu'il est, lui-même, de ceux qu'on imite '. 11 est de plus, celte fois, dans son milieu : rien d'inaccessible ni de lointain; plus de Cassandre fière, mariée à un aulre, châtelaine de province; plus de Marie distante par son origine, son ignorance, son infidélité, chérie pourtant. Hélène

1. Le commentaire de Nicolas Richelct, paru dans Tédition des Œuvres de 15!t7, contient bon nombre do rapprochements, mais fort souvent tout à fait superficiels et propres à mettre en lumière plutôt lérudition de l'exégMe que do vraies imitations de la part de Ronsard.

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