ODELETTE A OLIVIER DE MAGNY
\i tu me peux conter les fleurs Du Printemps, et combien d'arène La mer trouble de ses erreurs Contre le bord d'Afrique amené :
Si tu me peux conter des deux Toutes les estoilles ardantes, Et des vieux chesnes spacieux Toutes les fueilles verdoyantes :
Si tu me peux conter l'ardeur Des amans, et leur peine dure, Je te feray le seul conteur, Magny, des amours que j'endure.
Conte d'un rang premièrement Deux cens que je pris en Tour aine, De l'autre rang secondement Quatre cens que je pris au Maine.
Conte, mais gette près à près, Tous ceux d'Angers, et de la ville UAmboise, et de Vandôme après, Qui se montent plus de cent mille.
Conte après six cens à la fois Dont à Paris je me vy prendre, Conte cent millions, qu'à Blois Je pris dans les yeux de Cas sandre.
Qnoy ? tu fais les contes trop cours Il semble que portes envie Au grand nombre de mes amours.
Conte les tous, je te supplie.
Mais non, il les vaut mieux oster :
Car tu ne trouverois en France Asse^ de gettons, pour conter D'amours une telle abondance.
ODE
En Dialogue.
RONSARD
iOUR avoir trop aimé vostre bande inégale, Muses qui desfie% {ce dites vous) les temps, J'ay les yeux tous batus, la face toute polie, Le chef grison et chauve, et si n'ay que trente ans.
MUSES
Au nocher qui sans cesse erre sur la marine. Le teint noir appartient : le soldat n'est point beau Sans estre tout poudreux : qui courbe la poitrine Sur no\ livres, est laid, s'il n'a palle la peau.
RONSARD
Mais quelle recompense auray-je de tant suivre Vo\ danses nuict et jour, un Laurier sur le front ? Et ce-pendant les ans, ausqucls je deusse vivre En plaisirs et en jeux, connue poudre s'en-voni ?
MUSES
Vous aure^ en vivant une fameuse gloire, Puis quand vous sere\ mort, vostre nom fleurira : L'âge de siècle en siècle aura de vous mémoire, Seulement vostre corps au tombeau pourrira.
RONSARD
0 le gentil loyer ! que sert au vieil Homère, Ores qu'il n'est plus rien sous la tombe là bas, Et qu'il n'a plus ny chef,ny bras, ny jambe entière, Si son renom fleurist, ou s'il ne fleurist pas ?
MUSES
Vous estes abusé : le corps dessous la lame Pourry ne sent plus rien, aussi ne luy en chaut : Mais un tel accident n'arrive point à l'ame, Qui sans matière vit immortelle là haut.
RONSARD
Bien, je vous suivray donc d'une face riante, Deussay-je trespasser de l'estude veincu, Afin qu'après ma mort à la race suivante ]e ne sois diffamé qu'en porc j'auray vescu.
MUSES
» Voila sagement dit : ceux dont la fantasie » Sera religieuse, et dévote envers Dieu, » Tousjours maugré les ans vivra leur Poésie, y> Et dessus leur renom la Parque n'aura lieu.
VERS SAPPHIOUES
'J l'âge ny sang ne sont plus en vigueur. Les ardents pensers ne meschauffent le cœur. Plus mon chef grison ne se veut enfermer Sous le joug d'aimer.
En mon jeune Avril d'Amour je fu soudart, Et vaillant guerrier portant son estendart : Ores à î autel de Venus je ïappens, Et forcé je me rens.
Plus ne veux ouyr ces mots délicieux : Ma vie, mon sang, ma chère ame, mes yeux. Cest pour les Amans à qui le sang plus chaut Au cœur ne défaut.
Je veux d'autre feu ma poitrine eschaufer, Cognoistre Nature et bien philosopher, Du Monde sçavoir et des Astres le cours, Retours et destours.
Donc, Sonet s, adieu, adieu, douces Chansons, Adieu Danse, adieu, de la Lyre les sons, Adieu traits d'Amour, vole^ en autre part Qu'au cœur de Ronsard.
Je veux estre à moy, non plus servir autruy. Pour autruy ne veux me donner plus d'ennuy. Il faut essayer, sans plus me tourmenter, De me contenter.
L'oiseau prisonnier, tant soit il bien traité, Sa cage rompant, cherche sa liberté.
Servage d'esprit tient de liens plus forts Que celuy du corps.
Vostre affection ma servy de bon-heur : D estre aimé de vous ce m'est un grand honneur Tant que l'air vital en moy se respandra, Il m'en souviendra.
A l'amour ne veut mon âge consentir, Repris de nature et d'un tard repentir : Combattre contre elle, et luy estre odieux, C'est forcer les Dieux.