‹ Ronsard lyrique et amoureuxChapitre 27 sur 33 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

\OUR vous aymer, Maîtresse, je me tue.

J'ay jour et nuit la Fièvre continue, Qui me consomme et haste mon trespas, Mourant pour vous, et ne vous en chaut pas.

Vous n'ave^ soing ny esgard qu'à vous mesme, Pour trop aimer vous n'estes jamais Mesme : Fièvre ne mal pour aymer ne vous poingt, Et pour aymer vous ne soupire^ point.

Franche desprit en vain estes priée,

Car loing des ret% de l'Amour desliée, Libre, fuyez comme il vous plaist, ainsi Moquant vostre âge, Amour et mon soucy.

Beauté trop belle, assi\e en fier courage, Quelque Lionne en quelque bois sauvage Vous alaita, un Rocher vous conceut, Et pour marraine un Tygre vous récent.

Encor on dit qu'un Lion magnanime Contre un veincu sa cholere n anime, Et de cruel, soudain se fait plus doux, Quand Vhomme tombe et pleure à ses genoux.

Mais vous, cruelle, entre les obstinées, Bien que le cours de trois longues années M ait abatu tout peureux et transy A vo\ getioux pour vous crier mercy, Bien que pour vous cent mille fois je meure, Bien que pensif et triste je demeure, Euyant le Peuple, et ne voulant rien voir, Si ce nest vous que je ne puis avoir.

(Car sans vous voir toute chose me faschè) Et toutefois dune paresse lasche, Ou bien d'un cœur présomptueux de soy, En mon tourment nave\ pitié de moy, Ains par orgueil redoublant vo^ alarmes, Depuis trois ans vous paisse^ de mes larmes,

Humez mon sang, et déchirez mon cœur

Par ne sçay quelle amiable douceur,

Oui d'autant plus me trahist qu'elle est douce :

Mais la plus fier e et amere secousse,

Que pour ma mort vous mettez en avant,

C'est ne vouloir de serviteur servant.

Quoy! pensez-vous que l'Amour soit la bouche? Autant vaudroit embrasser une souche Sans mouvement, que vos lèvres baiser.

Sur vos tetins enflez se reposer, Sucer vos yeux, presser vostre main blanche, Tater la cuisse, et le ventre et la hanche ! Ce n'est que vent, et tel plaisir ne vaut Quand l'autre poinct et le meilleur défaut.

C'est se rejoindre en un, et se remettre, Et à l'amy toute chose permettre, Se rassembler ainsi qu'aux premiers temps, Quand les Amans doubles estoient contens.

Ains que le Ciel, fait jaloux (ce me semble) De noz plaisirs, nous separast d'ensemble, Simples estions : et chacun maintenant De sa moitié manque se souvenant, Cherche son tout d'une amour mutuelle, Non par la bouche, et non par la mammelle, Non par les yeux : ce ne sont instrument^

Propres asse^ pour no\ rassemblement^.

Mais pour se joindre, il faut à l'aventure Remettre en un les outïl\ de Nature.

Et quoy ! cruelle, et quoy! voudrie^-vous bien, Vous qui du Ciel receustes tant de bien, A qui la Grâce et Theureuse influence Des Astres bons ont orné la naissance, Voudriezjvous bien d'un cœur malicieux Trahir Nature et mespriser les deux ?

Et résister à leur loy vénérable ?

Les fiers Géant^, d'un orgueil misérable, Contre le Ciel esleverent ainsy Le vain orgueil de leur brave sourcy : Car à la fin acable\ de la foudre Noirs et puant^ bronchèrent sur la poudre, Pour châtiment de leur cœur indomté, D'avoir forcé Dieu et sa volonté.

Voudrie^-vous, Dame en beauté tresparfaite, Pleine, en bon poinct, de Jeunesse refaite, Gaillarde, honneste et d'un abord si doux, Trahir les dons que vous porter en vous ?

Je croy que non, mais l'Honneur vous abu^e, Honneur frivole et de trop vaine excuse, Oui n'est qu Astuce, et qui se fait par art, Honneur icy, et vice en autre part :

Voilà comment tel honneur se demeine, Comme il nous plaist par fantaisie humaine.

Eh bien! Madame, encores que la Foy De ce pais donnast une autre Loy, (Severe Loy qui no\ cœurs emprisonne), Avez-vous pas la nature assez bonne, Asse^ de cœur et assez de moyen, Asse^ d'esprit pour rompre ce lien ?

Certes oui. Toute femme amoureuse Est de nature assez ingénieuse.

Ne mettez doncq le temps à nonchaloir, Tant seulement ne faut que le vouloir :

» La volonté invente toute chose, » Et tout cela que nostre esprit propose, » Est achevé ou par temps ou soudain : » Car du vouloir chambrière est la main.

je sçay combien la femme nous découpe, Alors qu'assize au milieu dune troupe, Se va plaignant des amoureux, qui n'ont Ny foy au cœur, ny honte sur le front, Et s' aigrissant d'une parolle noire, Dit contre nous meinte Tragique histoire : Et vous, oyant les hommes diffamer, Faites alors un serment de naymer.

Je sçay, Madame, et honteux je confesse,

Que meinl Amant a laissé sa Maîtresse, Mais du péché la faute en est à vous, Qui nous trompez et changez à tous coups, Nous harassez et irritez de sorte Que la ferveur de l'amour devient morte : Et lors l'Amant qui reprend sa raison, Par le desdain s'eschappe de prison.

Femmes de Court et les femmes de villes, Sont à tromper dispostement habilles:

Car elles sont sçavantes, et ont leu Ce qui ati%e ou amorti si le feu, Sçavent que c'est Martel et Jalousie, Feindre et tromper, changer de fantaisie : Où la Rustique et pauvrette d'esprit Suit la Nature, et rude d'artifice, Prend son plaisir sans fraude ne malice.

Vous qui ave% l'esprit gaillard et bon, Née et nourrie en Fille de renom, Qui n'ignorez les presens de Minerve, Ne voule^ point de serviteur qui serve Aux doux plaisirs des amoureux combatz-

Vous le voidez et ne le voulez Pas> Vous le voulez ^ 5I m l'osez dire.

Ne le disant, un amoureux martyre Ard vostre cœur en feu continuel,

Pour résister au plaisir mutuel.

Si toute Dame en ce point vouloit faire, Le Monde fust un désert solitaire, Villes et Bourgs, Bourgades et Cite%, Maisons, Châteaux, ser oient desbabite^.

Par ce plaisir bien souvent on engendre Un grand Achille, un monarque Alexandre : Princes et Roy s se font par tel moyen. Quoy ? voudrieijvous empescher un tel bien ?

Pour ce jadis la ville Helespontique Fit un grand temple au vieil Priape antique, Comme au grand Roy de génération, Père germeux de toute nation.

Doncques, ma chère et plus que chère vie, Si vous ave\ dedans le cœur envie Que je vous serve, il faut sans long séjour Estroittement pratiquer nostre amour, En ce pendant que les vertes années Pour cet effect du Ciel nous sont données, Sans pour néant nostre âge consommer.

Un temps viendra, qui nous gardra d'aymer, Par maladie ou par mort ou vieillesse : Lors regrettant en vain nostre jeunesse, Et regardant no% membres tous perclus, Nous le voudrons, et ne le pourrons plus.

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