‹ Ronsard lyrique et amoureuxChapitre 3 sur 33 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

\herche, maistresse, un Poëte nouveau, Qui après moy se rompe le cerveau A te chanter : il aura bien affaire, Etfust-ce un Dieu, s il peut aussi bien faire. Si nostre Empire avoit jadis esté Par no% François aussi avant planté Que le Romain, tu serois autant leue, Que si Tibuir f avoit pour sienne esleuë : Et néanmoins tu te dois contenter De voir ton nom par la France chanter, Autant que Laure en Tuscan anoblie Se voit chanter par la belle Italie.

Or pour f avoir consacré mes escris, Je nay gaigné sinon des cheveux gris, La ride au front, la tristesse en la face, Sans mériter un seul bien de ta grâce : Bien que mon nom, mes vers, ma loyauté, Eussent d'un tigre esmeu la cruauté.

Et toutefois, je masseure, quand l'âge Aura douté X orgueil de ton courage,

Que de mon mal tu te repentiras, Et qu'à la fin tu te convertiras :

Et ce-pendant je souffrir ay la peine, Toy le plaisir, comme dame inhumaine, De trop me voir languir en ton amour.

Dont Nemesis te doit punir un jour.

Ceux qui amour cognoissent par espreuve, Lisant le mal où perdu je me treuve, Ne pardon'ront à ma simple amitié Tant seulement, mais en auront pitié.

Or quant à moi, je pense avoir perdue, En te servant, ma jeunesse espandue Deçà delà dedans ce livre icy.

Je voy ma faute et la prens à mercy, Comme celui qui sçait que nostre vie N'est rien que vent, que songe, et que folie.

éî

E veus lire en trois jours Y Iliade d'Homère,

[Et pour-ce, Corydonjerme bien Y huis sur moi : Si rien me vient troubler, je fasseure ma foi Tu sentiras combien pesante est ma colère.

Je ne veus seulement que nôtre chambrière Vienne faire mon lit, ton compagnon, ni toi, Je veus trois jours entiers demeurer à requoi, Pour follastrer après une sepmaine entière.

Mais si quelqu'un venoit delà part de Cassandre, Ouvre lui tost la porte, et ne le fais attendre, Soudain entre en ma chambre et me vien accoustrer.

Je veus tant seulement à lui seul me monstrer : Au reste, si un Dieu vouloit pour moi descendre Du ciel, ferme la porte, et ne le laisse entrer.

[arie, vous avez la j°u^ aussi vermeille Qu'une rose de May, vous avez les cheveux Entre bruns et chastains, frisez de mille neuds, Gentement tortillez tout-au-tour de ï oreille.

Quand vous estiez petite, une mignarde abeille Sur voz lèvres forma son nectar savoureux, Amour laissa ses traits en voz yeux rigoureux, Pithon vous feit la voix à nulle autre pareille.

Vous ave^ les tetins comme deux monts de lait, Qui pommelent ainsi qu'au printemps nouvelet Pommelent deux boutons que leur chasse environne.

De Junon sont voz bras, des Grâces vostre sein, Fous avez de l'Aurore et le front et la main, Mais vous avez Ie cœur d'une fiere Lionne.

*E vous envoyé un bouquet que ma main Vient de trier de ces fleurs épanies, Oui ne les eust à ce vespre cuillies, Cheutes à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries, En peu de tems cherront toutes flétries, Et comme fleurs, périront tout soudain.

Le tems s'en va, le tems s en va, ma Dame, Las ! le tems non, mais nous nous en allons, Et tost serons estendus sous la lame :

Et des amours desquelles nous parlons, Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle : Pour-ce aime\ moy, ce pendant qu'estes belle.

CHANSON

\etite pucelle Angevine,

[Qui nias d'un amoureux souris

Tiré le cœur de la poitrine :

Puis, dés l'heure que tu Je pris,

Tu renfermas contre raison

Dans les liens de la prison.

Ainsi perdant la jouyssance De sa première liberté, Il vit sous ton obeyssance Si mal-menè, si mal traité, Qu'un Lion enflé de rigueur Auroit pitié de sa langueur.

Car toy, de façon plus cruelle Qu'un roc pendu dessus la mer, Tu te fais tous les jours plus belle Du mal qui le vient consommer, Honorant depuis que tu las, Tes victoires de son trespas.

Non seulement comme trop rude, Tu fais languir mon cœur à tort Par une honneste ingratitude, Luy donnant une lente mort, Voyant pasmer en triste esmoy En tes liens mon cœur et mov.

Mais en lieu d'un sacré Poète, Qui si haut chantait ton honneur, Tu as nouvelle amitié faite Avecques un nouveau Seigneur, Oui maintenant tout seul te tient, Et plus de moy ne te souvient.

Hà vierge simple et sans malice, Tu ne sçais encore que c'est De faire aux grands Seigneurs service, Qui en amour nont point d'arrest, Et qui suivent sans loyauté^ En un jour dix mille beauté^.

Si tost qu'une proye ils ont prise, Ils la desdaignent tout exprès, Afin qu'une autre soit conquise Pour s en mocquer bien tost après,

Et n'ont jamais autre plaisir Que de changer, et de choisir.

Celuy qui ores est ton maistre, Et qui te tient comme veinqueur, Te laissera demain, peut estre.

Hé, je le voudrois de bon cœur.

Si le ciel de nous a soucy, Puisse arriver demain ainsi !

Le ciel qui les amans contemple, Les meschans sçait bien rechercher Anaxarete en sert d'exemple, Qui fut changée en un rocher, Portant la semblable rigueur Au rocher, qu'elle avoit au cœur.

)OUCE, belle, amoureuse, et bien-fleur ante Rose, Que tu es à bon droit aux amours consacrée ! Ta délicate odeur hommes et Dieux recrée, Et bref, Rose, tu es belle sur toute chose.

Marie pour son chef un beau bouquet compose De ta fueille, et tousjours sa teste en est parée : Tousjours ceste Angevine, unique Cytherée, Du parfum de ton eau sa jeune face arrose.

Hà Dieu, que je suis aise alors que je te voy Esclorre au poinct du jour sur ïespine à requoy, Aux jardins de Bourgueil près d'une eau solitaire !

De toy les Nymphes ont les coudes et le sein, De toy I Aurore emprunte et sa joue, et sa main, Et son teint la beauté quon adore en Cythere.

CHANSON

\e veux chanter en ces vers ma tristesse : Car -autrement chanter je ne pourrais, Veu que je suis absent de ma maistresse : Si je chantois autrement, je mourrois.

Pour ne mourir, il faut donc que je chante En chants piteux ma plaintive langueur, Pour le départ de ma maistresse absente, Qui de mon sein ma dcsrobê le cœur.

Desja Y Esté, et Ceres la blêtiere, Ayant le front orné de son présent, Ont ramené la moisson nourricière Depuis le temps que d'elle suis absent,

Loin de ses yeux, dont la lumière belle Seule pourvoit guarison me donner :

Et si festois là bas en la nacelle, Me pourr oit faire au monde retourner.

Mais ma raison est si bien corrompue Par une fausse imagination, Que nuict et jour je la porte en la veut, Et sans la voir j'en ay la vision.

Comme celuy qui contemple les nues, Fantastiquant mille monstres bossus, Hommes, oiseaux, et Chimères cornues, Tant par les yeux nos esprits sont deceus.

Et comme ceux, qui d'une haleine forte, En haute mer, à puissance de bras Tirent la rame, ils ïimaginent torte, Et toutefois la rame ne Test pas :

Ainsi je voy dune œillade trompée Cette beauté, dont je suis dépravé, Qui par les yeux dedans Tame frapée, Ma vivement son portrait engravé.

Et soit que ferre au plus haut des mont oignes, Ou dans un bois, loing de gens et de bruit, Soit au rivage, ou parmy les campaignes, Tousjours à l'œil ce beau portrait me suit.

Si fapperçoy quelque champ qui blondoye Uespics Jrise\ au travers des sillons, Je pense voir ses beaux cheveux de soye Espars au vent en mille crespillons.

Si le Croissant au premier mois f avise. Je pense voir son sourcil ressemblant A ïarc d'un Turc, qui la sagette a mise Dedans la coche, et menace le blanc.

Quand à mes yeux les estoiles drillantes Viennent la nuict en temps calme s'ojjrir, Je pense voir ses prunelles ardantes, Que je ne puis nyfuyr, ny souffrir.

Quand fapperçoy la rose sur ïespine.

Je pense voir de ses lèvres le teint : La rose au soir de sa couleur décline, L autre couleur jamais ne se desteint.

Quand fapperçoy les fleurs en quelque prée Ouvrir leur grâce au lever du Soleil, Je pense voir de sa face pourprée Sespanouyr le beau lustre vermeil.

Si fapperçoy quelque chesne sauvage, Qui jusqu'au ciel élevé ses rameaux, Je pense voir sa taille et son corsage, Ses pieds, sa grève, et ses coudes jumeaux.

Si fentens bruire une fontaine claire, Je pense ouyr sa voix dessus le bord, Qui, se plaignant de ma triste misère, M'appelle à soy pour me donner confort.

Voilà comment pour estre fantastique, En cent façons ses beauté^ fapperçoy, Et mesjouis d 'estre melancholique, Pour recevoir tant de formes en moy.

Aimer vrayment est une maladie, Les médecins la sçavent bien juger, Nommant Amour fureur de fantasie, Qui ne se peut par herbes soulager.

J' aimer ois mieux la fièvre dans mes veines. Ou quelque peste, ou quelqu autre douleur, Que de souffrir tant d'amoureuses peines, Dont le bon-heur nest sinon que malheur.

Or va, Chanson, dans le sein de Marie, Pour Vasseurer, que ce n'est tromperie Des visions que je raconte icy, Qui me font vivre et mourir en soucy.

)arie, qui vondroit vostre nom retourner, II trouveroit aimer : aime^-moy donc, Marie, Vostre nom de nature à ï amour vous convie : Pécher contre son nom, ne se doit pardonner.

S'il vous plaist vostre cœur pour gage me donner, Je vous offre le mien : ainsi de ceste vie Nous prendrons les plaisirs, et jamais autre envie Ne me pourra l'esprit d'une autre emprisonner.

Il fault aimer, maistresse, au monde quelque chose. Celuy qui n'aime point, malheureux se propose Une vie d'un Scythe, et ses jours veut passer

Sans gouster la douceur des douceurs la meilleure. Hé qu est-il rien de doux sans Venus ? las ! à l'heure Que je n aimer ay plus, puisse-je trespasser.

\arie, vous passer en taille, et en visage, En grâce, en ris, en y eus, en sein, et en tetan Vostre plus jeune sœur d'autant que le bouton D'un rosier franc surpasse une Rose sauvage.

Je ne sçaurois nier qu'un rosier de bocage Ne soit plaisant à l'œil et qu'il ne sente bon : Aussi je ne dy pas que votre sœur Annon Ne soit belle, mais quoy vous Testes davantage.

Je sçay bien qu'après vous elle a le premier pris Et que Jacillcment on deviendrait espris De son jeune embonpoint si vous estiez absente.

Mais quand vous paraisse^, lors sa beauté s'enfuit. Ou morne elle devient, par la vostre présente, Comme les astres font, quand la lune reluit.

\arie, en me tanceantvous me vene% reprendre Que je suis trop léger, et me dites tousjours, Quand j'approche devons, que f aille à ma Cassandre, Et tousjours m'appelle^ inconstant en amours.

» Je le veux estre aussi : les hommes sont bien lours, » Qui de nouvelle amour ne se laissent surprendre : Le loyal qui ne veut qu'à une seule entendre, N'est digne que Venus luy face de bons tours.

Celuy qui n'ose faire une amitié nouvelle, A faute de courage, ou faute de cervelle, Se défiant de soy, qui ne peut avoir mieux.

Les hommes maladifs, ou matte^ de vieillesse Doivent estre constans : mais sotte est la jeunesse, Qui n'est point esveillée, et qui n'aime en cent lieux.

[mour estant marry, qu'il avait ses sagetks Tiré contre Marie, et ne Tavoit blessée, Par despit dans un bois sa trousse avait laissée Tant que pleine elle fust d'un bel essain dAvetics.

Ja de leur piquerons, ces captives mouschettcs Pour avoir liberté, la trousse avaient persée,' Et senfuyoient alors qu'Amour l'a renversée Sur la face à Marie, et sur ses mammelettes.

Soudain, après qu'il eut son carquois deschargé, Tout riant sautela, pensant s'estre vangé De celle, à qui son arc navoit sceu faire outrage.

Mais il rioit en vain : car ces filles du ciel En lieu de la piquer, baisans son beau visage, En amassoient les fleurs, et enfaisoient du miel.

j£ veux, me souvenant de ma gentille Amie, Boire ce soir d'autant, et pource Corydon, Fay remplir mes flacons, et verse à Y abandon Du vin, pour resjouir toute la compagnie.

Soit que ni amie ait nom, ou Cassandre, ou Marie, Neuf fois je m en vois boire aux lettres de son nom, Et toy si de ta belle et jeune Madelon, Belleau, F amour le point, je te pn ne l'oublie.

Apporte ces bouquets que tu inavois cueillis. Ces roses, ces œillets, ce josmin et ces Us : Attache une couronne à Ventour de ma teste.

Gaignon ce jour icy, trompon nostre trespas Peult estre que demain nous ne reboirons pas. S'attendre au lendemain nest une chose preste.

\ue me servent mes vers, et les sons de ma Lyre ? Quand nuict et jour je change et de meurs et de pi Pour aimer sottement un visage trop beau : Malheur eus est celuy qui pour amour souspire.

Je pleure, je me deulx, je suis plain de martyre, Je fais mille Sonet s, et me romps le cerveau, Et si je suis haï, un amoureus nouveau Gaigne tousjours ma place, et je ne Y ose dire.

Que ma dame a V esprit aus ruses bien apris, Qui me hait maintenant que d'elle suis espris ! O dure cruauté : avant que je T aimasse

Elle naimoit que moi, mais ores à mespris Me met comme un esclave et s en court à la chasse Pour en reprendre un autre ainsi qu'elle ma pris.

fêiEN que vous surpassiés en grâce et en richesse £U$3 Celles de ce pats, et de tout autre part ; Fous ne devés pourtant, et fussiés vous princesse, Jamais vous repentir d'avoir aimé Ronsard.

Cest luy, Dame, qui peut avecque son bel art, Fous afranchir des ans, et vous faire Déesse : Il vous promet ce bien, car rien de luy ne part, Qui ne soit asse^ bien, son siècle le confesse.

Vous me responderés, qu'il est un peu sourdaut, . Et que c'est déplaisir en amour parler haut : Fous dites vérité, mais vous celés après,

Que luy, pour vous ouir, s'aproche à vôtre oreille, Et quil baise à tous coups vostre bouche vermeille Au milieu des propos, d'autant qu'il en est prés.

]mour, tu me fis voir pour trois grandes merveilles Trois sœurs allant au soir se pourmener sur l'eau Qui croissoient à l'envy, ainsi qu'au renouveau, Croissent dans un pommier trois pommettes pareilles.

Toutes les trois estoient en beauté nompareilles, Mais la plus jeune avoit le visage plus beau, Et sembloit une fleur voisine d'un ruisseau, Qui mire dans ses eaus ses richesses vermeilles.

Ores je souhaitais la plus vieille en mes vœus, Et ores la moyenne, et ores toutes deus, Mais tousjours la plus jeune estoit en ma pensée,

Et priois le Soleil de n emmener le jour : Car ma veûe en trois ans neust pas esté lassée De voir ces trois Soleils qui m'enflammaient d'amour

ON ami puisse aimer une femme Je ville, Belle, courtoise, honeste, et de dous entretien : Mon haineus puisse aimer au village une fille, Qui soit badine, soie, et qui ne sache rien.

Tout ainsi qu'en amour le plus excellent bien Est d'aimer une femme, et savante, et gentille : Aussi le plus grand mal à ceus qui aiment bien, C'est d'aimer une femme indocte, et mal-habille.

Une gentille Dame entendra de nature Quel plaisir c'est d'aimer, l'autre n'en aura cure, Se peignant un honneur dedans son esprit sot :

Fous l'aurez beau prescher,et dire qu'elle est belle, Froide comme un rocher, vous entendra près d'elle Parler un jour entier et ne respondra mot.

CHANSON

)A maistresse est toute angelette, Ma toute rose nouvellette, Toute mon gracieux orgueil Toute ma petite brunette, Joute ma douce mignonnette, Toute mon cœur, toute mon œil :

Toute ma Muse, ma Charité, Toute te gain de mon mérite, Toute mon tout, toute mon rien, Toute ma maistresse Marie, Toute ma douce tromperie, Toute mon mal, toute mon bien :

Toute fiel, toute ma sucrée, Toute ma jeune Cytherée, Toute ma joye, et ma langueur, Toute ma petite Angevine, Ma toute simple, et toute fine, Toute mon ame, et tout mon cœur.

Encore un envieux me nie Que je ne dois aimer m amie.

Mais quoy ? si ce sot envieux Disoit que mes yeux je n aimasse, Voudrie^-vous bien que je laissasse Pour un sot à n aimer mes yeux ?

CHANSON

\t le ciel est ton pays, et ton père, Si le Nectar est ton vin savoureux, Si Venus est ta délicate mère, Si ï Ambrosie est ton pain bien-heureux :

Pourquoy viens-tu loger en nostre terre ? Pourquoy viens-tu te cacher en mon sein ? Pourquoy fais-tu contre mes os la guerre ? Pourquoy bois-tu mon pauvre sang humain ?

Pourquoy prens-tu de mon cœur nourriture ? 0 fils d'un Tygre, ô cruel animal !

Hé, que tu es de meschante nature!

Je suis à toy, pourquoy me fais-tu mal ?

[A rie, leve^-voiis, ma jeune paresseuse, Ja la gaye Alouette au ciel a fredonné, Et ja le Rossignol doucement jargonné, Dessus Vespine assis, sa complainte amoureuse.

Sus debout, ail on voir F her belette perleuse, Et vostre beau rosier de boulons couronné, Et vos œillets mignons, ausquels avie\ donné Hier au soir de Veau dune main si songneuse.

Harsoir en vous couchant vous jurastes vo^ yeux D'estre plus-tost que moy ce matin esveillêe : Mais le dormir de Y Aube aux filles gracieux

Vous tient d'un doux sommeil la paupière sillée. Je vais baiser vo^ yeux et vostre beau tetin Cent fois pour vous apprendre à vous lever matin.

•£ ne suis variable, et si ne veux apprendre (Desja grisotî) à l'estre, aussi ce n'est qiiesmoy: Je ne dy pas si Jane estoit prise de moy, Que tost je n'oubliasse et Marie et Cassandre.

Je ne suis pas celuy qui veux Paris reprendre U avoir manqué si tost à Pegasis de foy : Plus tost que d'accuser ce jeune enfant de Roy D'avoir changé d'amour, je voudrois le défendre.

Pour ne garder long temps sa sotte loyauté, Il fit bien de ravir ceste jeune beauté, Bien qu'à sa propre ville elle fus t malheureuse.

L'amant est bien novice, et son art il apprend, » Quand il trouve son mieux si son mieux il ne prend, » Sans languir tant au sein d'une vieille amoureuse.

CHANSON

ON jour mon cœur, bon jour ma douce vie. Bon jour mon œil, bon jour ma chère amie . Hé bon jour ma toute belle, Ma mignardise bonjour, Mes délices, mon amour.

Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle, Mon doux plaisir, ma douce colombelle, Mon passereau, ma gente tourterelle, Bon jour ma douce rebelle.

Je veux mourir, si plus on me reproche Que mon service est plus froid qu'une roche

T' abandonnant, ma maistresse, Pour aller suyvre le Roy, Mendiant je ne sçay quoy,

Que le vulgaire appelle une largesse.

Plustost périsse honneur, court, et richesse, Que pour les biens jamais je te relaisse, Ma douce et belle Déesse.

CHANSON

\leur Angevine de quinze ans, Ton front monstre asse\ de simplesse Mais ton cœur ne cache au dedans Sinon que malice et finesse, Celant sous ombre d'amitié Une jeunette mauvaisiiê.

Ren-moy (si tu as quelque honte) Mon cœur que je t'avois donné, Dont tu ne fais non-plus de conte Que d'un esclave emprisonné, Tesjouyssant de sa misère, Et te plaisant de luy desplaire.

Une autre moins belle que toy, Mais bien de meilleure nature, Le voul droit bien avoir de moy.

Elle Y aura, je te le jure :

Elle l'aura, puis qu'autrement Il na de toy bon traitement.

Mais non : faime trop mieux qu'il meure Sans espérance en ta prison :

faime trop mieux qu'il y demeure Mort de douleur contre raison, Qu'en te changeant jouyr de celle Qui m'est plus douce, et non si belle.

f^OUS mespriseï nature : estes vous si cruelle De ne vouloir aimer ? voyez les Passereaux Qui démènent l'amour, voyez les Colombeaux, Regardez le Ramier, voyez la Tourterelle :

Voye^ deçà delà dune frétillante aile Voleter par les bois les amoureux oiseaux, Voye^ la jeune vigne embrasser les ormeaux. FA toute chose rire en la saison nouvelle.

Ici, la bergerette en tournant son fuseau Desgoise ses amours, et là, le pastoureau Respond à sa chanson, icy toute chose aime :

Tout parle de l'amour, tout s'en veut enflamer Seulement vostre cœur froid d'une glace extrême Demeure opiniastre, et ne veut point aimer.

mour {ainsi quon dit} ne naist d'oisiveté : S'il naissoit du loisir, il nefust plus mon maistre Je cours, je vais, je viens, et si ne me despestre De son lien qui tient serve ma liberté.

Je ne suis paresseux, et ne Tay point esté : Tous jours la harqucbu^e, ou la paume champestre, Ou T escrime qui rend une jeunesse adexlre, Me retient en travail tout le jour arresté.

Ore le chien couchant, les oiseaux, et la chasse, Ore un Ballon poussé sur une verte place, Ore nager, lutter, courir et voltiger,

Jamais â mon esprit de repos je ne baille. Mais je ne puis amour de mon cœur desloger : Car plus je suis actif, et plus il me travaille.

CHANSON

E printemps n'a point tant de fleurs, L'automne tant de raisins meurs, Lesté tant de chaleurs halées, L'hyver tant de froides gelées, Ny la mer n'a tant de poissons, Ny la Beauce tant de moissons, Ny la Bretaigne tant d'arènes, Ny l'Auvergne tant de fonteines, Ny la nuict tant de clairs flambeaux, Ny les forests tant de rameaux, Que je porte au cœur, ma maistresse, Pour vous de peine et de tristesse.

IOI

CHANSON

\EMANDES-TU, chère Marie, Quelle est pour toy ma pauvre vie ?

Je jure par tes yeux, elle est Telle qu'ordonner te la plaist.

Pauvre, cbetive, langoureuse, Dolente, triste, malheureuse, Et tout le plus fascheux esmoy D'amour fascheux loge che^ moy.

Apres demandes-tu, Marie, Quels compaignons suivent ma vie ?

Suivie en sa fortune elle est De teli compaignons qu'il te plaist.

Ennuy, travail, peine, tristesse, Larmes, soupirs, sanglots, destresse, Et tout le plus fascheux esrnoy D'amour fascheux loge che\ moy.

Voyla comment pour toy, Marie, Je trainc ma chetive vie, Heureux du mal que je reçoy, Pour i 'aimer cent fois plus que moy

CHANSON

mour, dy moy de grâce {ainsi de tous humains Et des Dieux soit tousjours l'empire entre tes maim Qui te fournist de flèches ?

Veu que tousjours cholere, en mille et mille lieux Tu perds tes traits es cœurs des hommes et des dieux. Empenne^ de flammèches ?

Mais je te prï dy moy ! est-ce point le Dieu Mars, Quand il revient chargé des armes des soldars Tue^ à la bataille ?

Ou bien si c'est Vulcan, qui dedans ses fourneaux (Apres les tiens perdus) t'en refait de nouveaux, Et tousjours t'en rebaille ?

Pauvret (respond Amour) et quoy ? ignores-tu La rigueur, la douceur, la force et la vertu Des beaux yeux de t'amie ?

Plus je respan de traits sur hommes et sur Dieux, Et plus en un moment m'en fournissent les yeux De ta belle Marie.

\AS .'pour vous trop aimer je ne vous puis aimer Car il faut en aimant avoir discrétion, Helas ! je ne l'ai pas : car trop d'affection Me vient trop folement tout le cœur enflammer.

D'un feu désespéré vous faites consommer Mon cœur que vous brule\ sans intermission, Et si bien la fureur nourrist ma passion Que la raison me faut dont je me deusse armer.

Ah! garisse^ moi donc de ma fureur extrême, Afin qu'avec raison honorer je vous puisse, Ou pardonne^ au moins mes fautes à vous mesme,

Et le péché commis en tatant vostre cuisse : Car je n'eusse touché en Heu si deffendu, Si pour trop vous aimer mon sens ne fus t perdu.

\i tost qu'entre les bois tu as beu la rosée, Soit de nuict,soit de jour logé dans un buisson, Des ailes trémoussant tu dis une chanson D'une note rustique à plaisir composée.

Au contraire de toy fay la voix disposée A chanter en ce bois, mais en autre façon. Car tousjours en pleurant je desgoise mon son : Aussi j'ay tousjours ïame en larmes arrousée.

Je te gaigne à chanter : ta voix est de trois mois. L'an entier est tesmoin des plaintes de ma voix, Navré d'une beauté qui me tient en servage.

Mais bêlas ! Rossignol, ou bien à mes chansons, (Si quelque amour te point} accorde tes dous sons. Ou laisse moy tout seul pleurer en ce bocage.

T&elle, gentille, honneste, humble, et douce Marie, d^&g Qui mon cœur en vo\ yeux prisonnier detenc\, Et qui sans contredit à vostre gré mene% De vostre blanche main les brides de ma vie :

Quantes fois en F esprit sens-je naistre une envie De rompre vo\ liens par monceaux trançonne^ ? Mais mon ame s'en lit que vous emprisonne^, Et qui mourroit de dueil sans vous estre asservie.

Ha je vous aime tant, que je suis fol pour vous. J'ay perdu ma raison, et ma langue débile Au milieu des propos vous nomme à tous les coups :

Vous comme son sujet, sa parolle, et son stile, Et qui parlant ne fait qii1 interpréter, sinon Mon esprit qui ne pense en rien qu'en vostre nom.

lu and je vous voy ma gentille maistresse, Je deviens fol, sourd, muet, et sans ame . Dedans mon sein mon pauvre cœur se pâme, Entre-sur pris de joye et de tristesse.

Mon poil au chef se frissonne et se dresse : De glace froide une fièvre m'enflame ; Je perds le sens, quand je vous voy, ma dame, Et quand à vous pour parler je m'adresse.

Mon œil craint plus les vostres, qu'un enfant Ne craint la verge, ou la fille sa mère. Et toutefois vous ne ni estes severe,

Sinon au poinct que l'honneur vous défend. Mais c'est asse^, puis que de ma misère La guerison d'autre part ne dépend.

CHANSON

[ON cœur, ma toute, mon esmoy, Voye% combien de merveilles Vous achevé^ dedans moy Par vo^ beauté^ nompareilles.

De telle façon vo\ yeux, Vostre ris, et vostre grâce, Vostre front, et vo% cheveux, Et vostre angelique face

Me bruslent, depuis le jour Que j'en eu la cognoissance, Désirant d'extrême amour Eu avoir la jouyssance :

IIO

Que sans Taide de mes pleurs Dont ma vie est arrosée.

Long temps a que les chaleurs D'Amour V eussent embrasée.

Au contraire vos beaux yeux, Vostre ris, et vostre grâce, Vostre front, et vos cheveux, Et vostre angelique face

Me gèlent, depuis le jour Que f en eu la cognoissance, Désirant d'extrême amour En avoir la jouyssance :

Que sans l'aide des chaleurs Dont mon ame est embrasée, Long temps a que par mes pleurs En eau sefust espuisée.

Mon cœur, ma toute, mon esmoy, Voye^ combien de merveilles Vous achevé^ dedans moy Par vos beauté^ nompareilles.

CHANSON

lE suis tellement amoureux, Qu'au vray raconter je ne puis, Ny où je suis, ne qui je suis, Ny combien je suis malheureux.

J'ay pour mes hosles nuict et jour La peine, le soing, et l'esmoy, Qui tous pratiquent dessus moy Toutes les cruauté^ d'Amour :

Et toutefois je n'ose armer Ma raison pour vaincre Je tort :

Car plus on me donne la mort, Et plus je suis content d'aimer.

y une belle Marie, en une autre Marie, Belleau, je suis tombé, et dire ne te puis De laquelle des deus plus amour eus je suis Car j'en aime bien l'une, et l'autre est bien m' amie.

Plus mon affection en amour est demie Et plus cette moitié me consumme d'ennuys, Car au lieu d'une apart, deus au coup j'en poursuis Et pour en aimer une, une autre je n'oblie :

Or tousjours l'amitié plus est enracinée Plus long temps elle est ferme et plus est ostinée A souffrir de l'amour l'orage véhément.

He ! sçais-tu pas, Belleau, que deus ancres gelées Quand les vens ont plus fort les ondes agitées, Tiennent mieux une nef, qu'une ancre seulement ?

g ossignol mon mignon, qui dans cette saulaye Vas seul de branche en branche à ton gré voletant Et chantes à ïenvy de moy qui vais chantant Celle qui faut tousjours que dans la bouche j'aie.

Nous souspirons tous deus : ta douce voix s'essaie De sonner l'amitié d'une qui t'aime tant, Et moi triste je vais la beauté regrettant Qui m'a fait dans le cœur une si aigre plaie.

Toutesfois, Rossignol, nous différons d'un poinct, C'est que tu es aimé, et je ne le suis point, Bien que tous deux aions les musiques pareilles :

Car tu fléchis t'amie au dous bruit de tes sons, Mais la mienne qui prent à dépit mes chansons Pour ne les cscouter, se bouche les oreilles.

i'AY désiré cent fois me transformer, et d'est re Un esprit invisible, afin de me cacher Au fond de vostre cœur, pour l'humeur rechercher Qui vous fait contre moy si cruelle apparoistre.

Si j'estois dedans vous, au moins je serois maistre De l'humeur qui vous fait contre l'Amour pécher, Et si n'auriez ny poids, hy nerfs dessous la chair. Que je ne recherchasse à fin de vous cognoistre.

fe sçaurois maugré vous et voz complexions, Toutes voz volonté^, et vos conditions, Et chasserois si bien la froideur de voz veines,

Que les fiâmes d'Amour vous y allumeriez : Puis quand je les voirrois de son feu toutes pleines, Je me referois homme, et lors vous m'aimeriez..

pUR-CEque tu sçais bien que je t'aime trop mieus, Trop mieus dix mille fois que je ne fais ma vie, Que je ne fais mon cœur, ma bouche, ni mes yeus, Plus que le nom de mort, tu fuis le nom iïamie.

Si je faisois semblant de n'avoir point envie D'estre ton serviteur, tu m'aimerois trop mieus, Trop mieus dix mille fois que tu ne fais ta vie, Que tu ne fais ton cœur, ta bouche, ni tes yeus.

Cest d'amour la coustume, alors que plus on aime D'estre tousjours hay : je le sçai par moimesme Qui suis tousjours bany du meilleur de tes grâces.

Quand je t'aime sur toute, helas, que doi-je faire! Si je pensois garir mon mal par son contraire. Je te voudrois hayr afin que tu m'aimasses.

ÎUAND je vous dis Adieu, Dame, mon seul apuy Je laissé dans vo^yeus mon cœur, pour sa demeure En gaige de ma foi : et si ay depuis l'heure Que je le vous laissay, tousjours vescu d'ennuy.

Mais pour Dieu je vous pri, me le rendre aujourdhuy Que je suis retourné, de peur que je ne meure : Ou bien que d'un clin d'œil vostre beauté masseure Que vous me donnerez^ le vostre en lieu de luy.

Las ! donnez-le moi donq, et de F œil faittes signe Que vostre cœur est mien et que vous n'avés rien Qui ne soit fort joïeus, vous laissant, de me suivre.

Ou bien si vous voyé que je ne sois pas digne D'avoir che\ moy le vostre, aumoins rendes le mien, Car sans avoir un cœur je ne sçaurois plus vivre.

CHANSON

\LUS tu cognois que je brusle pour toi Sf Plus tu me fuis cruelle :

Plus tu cognois que je vis en esmoi, Et plus tu m'es rebelle.

Te laisserai-je ? helas je suis trop tien, Mais je bénir ay Theure De mon trespas : au moins s'il te plaist bien Qu'en te servant je meure.

l'A VOIS cent fois juré de jamais ne revoir (0 serment d'amoureux /) Tangelique visage Qui depuis quinze mois en peine et en servage Emprisonne mon cœur que je ne puis ravoir.

J'en avois fait serment : mais je nay le pouvoir D'estre seigneur de moy : tant mon forcé courage Violenté d'amour, et conduit par l'usage, Y reguide mes pieds abusé de l'espoir.

» Le destin, Pardaillan, est une forte chose : » L'homme dedans son cœur ses af aires dispose, Et le ciel fait tourner ses desseins au rebours.

Je sçay bien que je fais ce que je ne doy faire, Je sçay bien que je suy de trop folles amours : Mais quoy ? puis que le ciel délibère au contraire.

CHANSON

}omme la cire peu à peu, Quand près de la flamme on Y approche. Se fond à la chaleur du feu :

Ou comme au feste d'une roche La neige, encores non foulée.

Au Soleil se perd escoulèe :

Quand tu tournes tes yeux ardans Sur moy, d'une œillade gentille, Je sens tout mon cœur au dedans Qui se consomme, et se distille, Et ma pauvre ame n'a partie Qui ne soit en feu convertie.

Comme une rose qu'un amant Cache au sein de quelque pucelle, Quelle enferme bien chèrement Près de son tetin qui pommelle, Puis chet fanie sur la place, Au soir quand elle se deslace :

Et comme un li{ par trop lavé De quelque pluye printaniere, Panche à bas son chef aggravé Dessus la terre nourricière, Sans que jamais il se relevé, Tant l'humeur pesante le grève :

Ainsi ma teste à tous les coups Se panche de tristesse à terre.

Sur moy ne bat veine ny pouls, Tant la douleur le cœur me serre :

Je ne puis parler, et mon ame Engourdie en mon corps se pâme.

Adonques pasmé je mourrois, Si d'un seul baiser de ta bouche Mon ame tu ne secourois, Et mon corps froid comme une souche Me resoufflant en chaque veine La vie par ta douce haleine.

Mais ces! pour estre tourmenté De plus longue peine ordinaire, Comme le cœur de Promethé, Qui se renaist à sa misère, Eternel repas misérable De son vautour insatiable.

CHANSON

\OULANT, ô ma douce moitié, Tasseurcr que mon amitié Ne se voirra jamais finie :

Je fis pour ïen asseurer mieux, Un serment juré par mes yeux Et par mon cœur, et par ma vie.

Tu jures ce qui nest à toy, Ton cœur et tes yeux sont à moy D'une promesse irrévocable, Ce me dis-tu : heîas, au moins Reçoy mes larmes pour tesmoins Que ma parolle est véritable.

Alors, belle, tu me baisas, Et doucement desatti^as Mon feu de ïair de ton visage :

Puis tu fis signe de ton œil, Que tu recevois bien mon ducil Et mes larmes pour tesmoignage.

CHANSON

M je f assauts, Amour, Dieu qui m est trop cognu! Pour néant en ton camp je feray des alarmes : Tu es nn vieil routier, et bien appris aux armes, Et moy jeune guerrier, mal appris, et tout nu.

Si je suis devant toy, je ne sçaurois aller En lieu que je ne sois devancé de ton aile : Si je veux me cacher, F amoureuse estincelle Qui reluist en mon cœur, me viendra déceler.

Si je veux m embarquer, tu es fils de la mer, Si je m enlevé au ciel, ton pouvoir y commande, Si je tombe aux enfers, ta puissance y est grande : Ainsi maistre de tout, force m est de t aimer.

Or je faimeray donq, bien qu'envis de mon cœur, Si c'est quelque amitié que d'aimer par contrainte : » Toutefois {[comme on dit) on voit souvent la crainte » S'accompagner d'amour, et l'amour de la peur.

)arie, tout ainsi que vous mave\ tourné Ma raison, qui de libre est maintenant servile, Ainsi tnave^ tourné mon grave premier stile, Qui pour chanter si bas nestoit point ordonné.

Au moins si vous m'aviez pour ma perte donné Congé de manier vostre cuisse gentile, Ou bien si vous estiez à mes désirs facile. Je n'eusse regretté mon stile abandonné.

Las! ce qui plus me deuil, c'est que n'estes contante De voir que ma Muse est si basse et si rampante, Qui soûl oit apporter aux François un cffroy.

Mais vostre peu d'amour ma loyauté tourmente, Et sans aucun espoir d'une meilleure attente Tousjours vous me lie\, et triomphe^ de moy.

CHANSON

!E suis un Demi-dieu, quand assis vis à vis \$De toy, mon cher soucy, fescoute les devis. Devis entre-rompu^ d'un gracieux sou-rire, Sou-ris qui me retient Je cœur emprisonné : Car en voyant tes yeux, je me pasme estonné, Et de mes pauvres flancs un seul mot je ne tire.

Ma langue s engourdit, un petit feu me court Frétillant sous la peau : je suis muet et sourd, Un voile sommeillant dessus mes yeux demeure : Mon sang devient glacé, le courage me faut. Mon esprit s'évapore, et alors peu s'en faut Que sans ame à tes pieds estendu je ne meure.

\'AY rame pour un lict de regrets si touchée, Que nul homme jamais ne fer a que j'approuche De la chambre amoureuse, encor moins de la couche Où je vy ma maistresse au mois de May couchée.

Un somme languissant la tenoit mi-panchée Dessus le coude droit, fermant sa belle bouche, Et ses yeux, dans lesquels l'archer Amour se couche, Ayant tousjours la flèche à la corde encochée.

Sa teste en ce beau mois, sans plus, estoit couverte Hun riche escofion ouvré de soye verte, Où les Grâces venaient à ïenvy se nicher,

Puis en ses beaux cheveux choisissaient leur demeure. J'en ay tel souvenir, que je voudrois qu'à l'heure (Pour jamais n'y penser^) son œil m'eust fait rocher.

CHANSON

iarsoir, Marie, en prenant maiigrê toy Un doux baiser, acoudé sur ta couche, Sans y penser je laissay dans ta bouche Lame en baisant, qui s'enfuît de moy.

Comme festois sur le poinct de mourir, Et que mon ame amusée à te suivre, Ne revenoit mon corps faire revivre, Je r envoyai mon cœur pour la quérir.

Mais mon cœur pris de ton œil blandissant Aima trop mieux estre che\ toy (ina dame) Que retourner : et non-plus qu'à mon ame Ne luy chalut de mon corps périssant.

Et si je n'eusse en te baisant ravy De ton haleine une vapeur ardente, Qui depuis seule {en lieu de l'ame absente Et de mon cœur) de vie ma servy :

Voulant harsoir mon tourment appaiser, Par qui sans ame et sans cœur je demeure. Je fusse mort entre tes bras à l'heure Que maugré toy je te pris un baiser.

\mour voyant du ciel un pescheur sur la mer, Calla son aile bas sur le bord du navire : Puis il dit au pescheur, Je te prï que je tire Tonreth, qu'au fond de Veau le plomb fait abysmer.

Un Daulphin qui sçavoii le feu qui vient d'aimer, Voyant Amour sur Veau, à Thetis le va dire : « Thetis, si quelque soin vous tient de nostre empire. Secourez-le, ou bien tost il s'en va consumer. »

Thetis laissa de peur sa caverne profonde, Haussa le chef sur Veau, et vit Amour sur Vonde, Puis elle sescria : Mon mignon, mon nepveu,

Fuye^, et ne brusle^ mes ondes, je vous prie. Ma tante, dit Amour, n'aye^ peur de mon feu, Je le perdis hier dans les yeux de Marie.

CHANSON

uant> festois libre, ains que l'amour cruelle Ne fust esprise encore en ma mouêlle, Je vivois bien-heureux :

De toutes parts cent mille jeunes filles Se travaillaient par leurs fiâmes gentilles A me rendre amoureux.

Mais tout ainsi qu'un beau Poulain farouche, Qui n'a masché le frein dedans la bouche, Va seiilet escarté,

N'ayant soucy, sinon d'un pied superbe

A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe,

Vivant en liberté :

Ores il court le long d'un beau rivage, Ores il erre au fond d'un bois sauvage,

Fuyant de sault en sault :

De toutes parts les Poutres hanissantes Luy font l'amour, pour-neant Maudissantes A luy qui ne s'en chaut :

Ainsi j'allois, desdaignant les pucelles, Qu'on estimoit en beauté les plus belles,

Sans respondre à leur vueil :

Lors je vivois amoureux de moy-mesme, Content et gay, sans porter couleur blesme

Ny les larmes à l'œil.

J'avois escrite au plus haut de la face, Avec l'honneur une agréable audace

Pleine d'un franc désir :

Avec le pied mar choit ma fantasie Où je voulois, sans peur ne jalousie,

Seigneur de mon plaisir.

Mais aussi tost que par mauvais desastre Je vey ton sein blanchissant comme albastre,

Et tes yeux, deux soleils, Tes beaux cheveux espanche^ par ondées, Et les beaux li\ de tes lèvres bordées

De cent œillets vermeils,

Incontinent f appris que c'est service : La liberté de mes ans la nourrice, Seschappa loin de moy :

Dedans tes reths ma première franchise Pour obeyr à ton bel œil, fut prise Esclave sous ta loy.

Lors tu serras mes deux mains à la chesne, Mon cœur au cep, et ï esprit à la gesne,

Maistresse sans pitié, Ainsi qu'en mer un rigoreux Corsere, Fils d'un rocher, n'a pitié d'un forcerc

A la chesne lié.

Tu mis cruelle, en signe de conqueste, Comme veinqueur, tes deux pieds sur ma teste, Et du front m'as os té

L'honneur, la honte, et T audace première Acouhardant mon ame prisonnière, Serve à ta volonté.

Vengeant d'un coup mille fautes commises, Et les beauté^ qu'à grand tort favois mises

Par-avant à mespris, Qui me prioient, en lieu [que je te prie : Mais d'autant plus que mercy je te crie, Tu es sourde à mes cris.

Et ne responds non plus que la fontaine, Qui de Narcis mira la forme vaine,

En vengeant à son bort Mille beauté^ des Nymphes amoureuses, Que cest enfant par mines desdaigneuses Avait mises à mort.

\e mourrois de plaisir voyant par ces bocages Les arbres enlasse\ de Ihyerres espars, Et la verde lambrunche errante en mille pars Sur Taubespin flenry près des roses sauvages.

Je mourrois de plaisir, oyant les doux ramages Des Hupes, des Coqus, et des Ramiers rouhars De sur un arbre verd bec en bec fretillars, Et des Tourtres aussi voyant les mariages :

Je mourrois de plaisir, voyant, en ces beaux mois Débusquer au matin le Chevreuil hors du bois, Et de voir frétiller dans le ciel V Alouette :

Je mourrois déplaisir, où je languis transy, Absent de la beauté qu'en ce bois je souhaite : » Un demy jour d'absence est un an de soucy.

wmmm

CHANSON

GjfâjouROUOY tourne^ vous vozyeus £J8IÊ Gracieus, De moi quand voulez m occire ?

Comme si n'aviez pouvoir

Par me voir D'un seul regard me destruire ?

Las ! vous le faites afin, Que ma fin Ne me semblast bien heureuse, Si fallois en périssant

Jouissant De vostre œillade amoureuse.

Mais quoy? vous abusez fort,

Cette mort, Qui vous semble tant cruelle, Me semble un gaing de bon heur

Pour l'honneur De vous, qui estes si belle.

CHANSON

\ui veut sçavoir Amour et sa nature, Son arc, ses feux, ses traits et sa pointure, Quel est son estre, et que c'est qui! désire, Lise ces vers, je m'en vay le décrire.

C'est un plaisir tout remply de tristesse, C'est un tourment tout confit de liesse,

Un desespoir où tousjours on espère, Un espérer où Ton se désespère.

C'est un regret de jeunesse perdue, C'est dedans l'air une poudre espandue, C'est peindre en Veau, et c'est vouloir encore Prendre le vent, et desnoircir un More.

C'est un feint ris, c'est une douleur vraye, C'est sans se plaindre avoir au cœur la playe, Ccst devenir valet en lieu de maistre, C'est mille fois le jour mourir et naistre.

C'est un fermer à ses amis la porte De la raison qui languist presque morte, Pour en bailler la clef à l'ennemie, Qui la reçoit sous ombre d'estre amie.

C'est mille maux pour une seule œillade, C'est estre sain, et feindre le malade, C'est en mentant se parjurer, et faire Profession de flatter et de plaire.

C'est un grand feu couvert d'un peu de glace, C'est un beau jeu tout remply de foliacé.

C'est un despit, une guerre, une trêve, Un long penser, une parole brève.

C'est par dehors dissimuler sa joye, Celant une aine au dedans qui larmoyé : C'est un malheur si plaisant, qu'on désire Tousjours languir en un si beau martire.

C'est une paix qui n'a point de durée, C'est une guerre au combat asseurée, Où le veincu reçoit toute la gloire, Et le veinqueur ne gaigne la victoire.

C'est une erreur de jeunesse qui prise Une prison trop plus que sa franchise : C'est un penser qui jamais ne repose, Et pour sujet n'a jamais qu'une chose.

Bref, Nicolas, c'est une jalousie, C'est une fièvre en une frenaisie.

Quel plus grand mal au monde pourvoit estre, Que recevoir une femme pour maistre ?

Donques afin que ton cœur ne se mette Sous les liens d'une loy si sujette, Si tu m'en crois, prens y devant bien garde : » Le repentir est une chose tarde.

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