Ronsard, poète lyrique
Deux séries de conférences, faites à l'Université de Poitiers en 1897 et 1899, sur le premier et le second livre des Odes de Ronsard, ont été le point de départ de cet ouvrage. En préparant nos commentaires nous avons constaté que, malgré l'élan de réhabilitation provoqué en 1828 par Sainte-Beuve, malgré l'enthousiasme et l'attention raisonnée dont il a été l'objet dans la seconde moitié du xix" siècle, il restait beaucoup à dire pour que l'on pût apprécier à sa juste valeur le grand poète de la Renaissance française, si injustement méprisé en France durant plus de deux cents ans.
Non pas que nous ayons prétendu épuiser l'étude de Ronsard. Son œuvre est un monde dont les limites s'élargissent et reculent à mesure qu'on l'e.xplore plus avant. Nous avons dû borner le champ de nos recherches aux poésies lyriques proprement dites, c'est-à-dire à celles que le poète a désignées à une date quelconque de sa carrière sous les noms d'Odes et de Chansons. Accessoirement nous mentionnons les pièces qui peuvent leur être assimilées par la forme métrique, bien que Ronsard les ait désignées sous d'autres noms, et même nous faisons quelques rapprochements indispensables pour le fond avec d'autres pièces de formes différentes.
Nous n'avons pas compris le Sonnet dans les poésies lyriques de Ronsard, la fixité de sa forme l'ayant toujours fait considérer par les poètes du xvi^ siècle et de l'école classique comme un genre bien distinct de l'Ode. C'est à l'Ode qu'ils ont réservé l'épithète de lyrique, parce que son caractère propre réside surtout dans cette rythmique à la fois capricieuse et réglée, libre et constante, éminemment musicale, qui est capable de rendre avec harmonie tous les mouvements de l'âme.
Le sujet de notre étude une fois délimité, il fallait choisir un texte
des Odes et des Chansons qui servît à fonder nos observations. Ronsard a constamment remanié ses œuvres jusqu'à la fin de sa vie, et de façon si sensible que dans une édition critique les variantes tiendront presque autant de place que le texte adopté. En attendant cette édition, fallait-il s'arrêter au texte d'une des éditions collectives parues de son vivant, ou à celui de la première édition posthume, établi sur les indications du poète par ses amis Galland et Binet? C'était courir le risque ou d'être incomplet, car les retranchements successifs sont très nombreux, ou de juger le Ronsard de telle époque au détriment ou à l'avantage du Ronsard antérieur ou du Ronsard postérieur à cette époque. Quo tencam vuliiis mutantem Protea nodo 9
Nous avons pensé que, malgré les excellentes raisons invoquées soit par Marty-Laveaux, qui a reproduit le texte de 1.584, soit par Prosper Blanchemain, qui eut l'illusion de reproduire celui de 1360, nous devions citer le texte primitif, au moins dans notre première partie, qui suit l'ordre chronologique des recueils. En revanche, dans la deuxième partie, où nous rapprochons de leurs sources les Odes et les Chansons de Ronsard pour en mesurer l'originalité, il n'était que juste de tenir un large compte de ses corrections. Méthode longue et pénible, car elle a exigé la collation d'éditions très rares, dont quelques-unes même sont dispersées hors des bibliothèques parisiennes. Mais n'étaitce pas la seule qui convînt à une étude historique et littéraire des poésies lyriques de Ronsard?
Sainte-Beuve a écrit en 1843, dans une réédition de la biographie qu'il avait consacrée à notre poète quinze ans plus tôt : « Je ne donne ces dates qu'avec méfiance. Un travail bibliographique sur les premières publications et les éditions originales successives des diverses poésies de Ronsard est à faire... » C'était juste, mais c'était trop peu dire s'il entendait par là simplement l'indication du titre et de la date de chaque recueil, comme l'ont compris Pr. Blanchemain et Marty- Laveaux, qui ont répondu à l'invitation du grand critique. Ce qui importe, c'est de connaître en outre le contenu de chaque recueil, et on le chercherait vainement dans leurs éditions. Il faut pouvoir juger les productions d'un esprit relativement aux circonstances de temps et de lieu où chacune d'elles a paru, et cela ne se peut que si l'on a d'abord fixé la date de chacune d'elles. C'est pourquoi nous avons consacré la première partie de notre ouvrage à la chronologie des poésies lyriques de Ronsard, qui n'avait jamais été faite, ou plutôt qui avait été faite d'une façon si incomplète et si erronée qu'elle était à refaire entièrement. On y trouvera reproduits ou développés quelques-uns des documents que nous avons publiés dans une série d'articles de la