‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 2 sur 509 · AVANT-PROPOS IX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS IX

Revue d'Histoire littéraire, de la Bévue de la Renaissance et dans notre Tableau chronologique des Œuvres de Ronsard '.

En dehors des pages écrites par Sainte-Beuve en 1827-28 (Taô/ca m de la poésie française au XVl^ siècle) et en 1853 {Causeries du Lundi, l. XII), les études historiques et littéraires consacrées à l'œuvre de Ronsard en France jusqu'à ce jour, particulièrement à son œuvre lyrique, sont relativement peu nombreuses et très sommaires. E. Gandar, à qui la conscience patiente dans la recherche n'a point manqué, comprit le premier qu'un poète de telle envergure méritait d'être abordé par fragments, et de plus qu'il est indispensable de l'étudier dans les éditions originales pour le bien goûter. Il a écrit sur Ronsard imitateur d'Homère et de Pindare cent soixante-dix pages, parfois érudites, mais souvent plus agréables que profondes. Au reste, adoptant quelques-uns des préjugés de Boileau, il est loin d'avoir assigné à Ronsard le rang qui lui est dû. Enfin il a cherché à démontrer que le chef de la Pléiade « est véritablement lui-même » quand il se fait Grec et surtout quand il se livre tout entier à son goût instinctif pour les grandes pensées et le style élevé des plus graves poètes grecs. Nous estimons, au contraire, que Ronsard vaut surtout parles poésies légères que lui inspirèrent Anacréon, Horace, les élégiaques latins et néo-latins, et que, en dépit de sa volonté et à cause de son tempérament, il est resté heureusement l'héritier de la poésie lyrique de ses prédécesseurs français.

Dans la thèse de G. Chalandon sur la Vie et les Œuvres de Ronsard, quelques idées justes sont noyées dans des développements vagues et superficiels. D'autres thèses parlent de Ronsard, mais incidemment, par exemple celle de M. Bourciezsur les Mœurs polies et la Littérature de cour sous Henri 11, et celle de M. H. Chamard sur Joachim du Bellay, toutes deux pleines de documents précieu.x et de fines remarques. M. Chamard a de plus écrit sur Y Art poétique de Peletier une thèse latine très intéressante, et, dans la Revue d'Histoire littéraire, un article suggestif sur l'Invention de l'Ode, qui m'ont permis de préciser certaines idées, et ont amorcé, si je puis dire, quelques-uns de mes développements.

La même revue a publié sur Ronsard et les Musiciens du XVl' siècle un article auquel j'ai collaboré avec M. Ch. Comte. M. H. Guy y a fait paraître également, au cours même de mon travail, une étude sur les Sources françaises de Ronsard, aussi judicieuse que documentée, qui a

1. F. Brunetière a porté sur ces travaux une appréciation élogieuse qui nous a particulièrement encouragé. Hist. de la litt. française classique, Paris, Delagrave [1904], tome I, p. 327.)

confirmé mes recherches personnelles et m'a donné plus d'assurance à les présenter. Je dois aussi une mention spéciale à l'ouvrage très distingué de M. Louis Frogersur les Premières poésies de Ronsard, ouvrage trop bref mais bien pensé, relatif aux sources, aux variantes et à la langue des odes et des sonnets de 1530-52 ; j'ai dû le rectifier parfois, et surtout le compléter, mais il m'a cependant servi de guide sûr en deux ou trois directions.

Enfin M. Faguet a donné dans son Seizième siècle la plus large place à Ronsard, comme il était juste, mais une place nécessairement restreinte encore. Les aperçus sagaces et les observations pénétrantes abondent dans ce raccourci, et nombre de ces pages, surtout celles qui apprécient la doctrine et l'art du poète en fait de style et de rythmique, exigent que tout ronsardisant en prenne connaissance. Mais notre but diffère du sien : au lieu d'une étude générale et résumée sur Ronsard, la nôtre est particulière à une catégorie de ses oeuvres et développée ; ce qui nous a permis de creuser assez avant le sol qui les a produites, de découvrir quelques-unes de leurs extrêmes racines, d'analyser avec soin les sucs qui les ont nourries, de suivre dans le détail leur genèse et leur croissance, et à loisir d'en admirer la floraison.

Dans quelle mesure peut-on dire que Ronsard a inventé l'Ode française ? Ses imitations se sont-elles bornées aux littératures grecque, latine et italienne? N'a-t-il pas, quoi qu'il en ait dit, des obligations certaines à la poésie médiévale et marotique ? Malgré les apparences, n'est-il pas resté fidèle, surtout dans ses poésies lyriques, aux instincts de sa race, à la tradition de l'esprit français? Ses odes et ses chansons, même celles qui sont paraphrasées d'oeuvres néo-latines presque contemporaines, ne contiennent-elles pas des impressions personnelles et vécues, comme les poésies lyriques d'un Lamartine, d'un Hugo, d'un Musset ? N'ont-elles pas subi un travail de retouche progressif, qui est une preuve incontestable de goût et de souci artistique? Leurs défauts, qu'on ne peut nier, s'expliquent-ils par des raisons historiques ou littéraires? N'ont-elles pas eu avec la musique des rapports intimes, qui en ont déterminé la forme harmonieuse? Telles sont quelques-unes des questions que nous avons essayé de résoudre. Puissions-nous ainsi avoir comblé une des lacunes « déplorables » que M. Faguet signalait l'un des premiers en 1894 <, et avoir apporté une utile contribution à l'histoire de la poésie française - !

Beaulieu-lez-Saumur, juillet 1908.

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