Bl., II
i'2H UF.NKSE FT KVOl.lTin.N
De juin 1565 à janvier 1567, Ronsard nVcril que des sonnets et des épîtres de courtisan. Il se repose d'abord en son prieuré de Saint- Cosme-lez-Tours, où il reçoit à la fin de novembre la visite du roi et de la reine mère, achevant leur grand voyage par l'Anjou et la Touraine *. Puis il tombe gravement malade en 1566, au point que le bruit de sa mort se répand. Mais dans la seconde moitié de l'année on le trouve tantôt à Paris, tantôt à la Possonnière, non loin de laquelle il avait acquis le 22 mars le prieuré deCroixval^. Il est également à Paris lors de la première représentation du Brave, comédie de son ami Baïf, qui fut jouée le 28 janvier 1367 en l'Hôtel de Guise, devant Charles IX et Catherine de Médicis. Du moins on a tout lieu de le croire, puisqu'il composa pour la circonstance un « chant » AuJtoi/, imprimé en tête du premier acte :
Comc un lis à la rose blanche Come une rose sur la branche Fleurissent, Ihoneur du jardin.
Et croissent, quand une pue-elle, De sa main délicate et belle.
Les arrouse soir et matin.
Ainsi eroist la belle jeunesse De nostre grand Hov, qui sans cesse Porte du fruict avant ses mois.
Bien ai'iousé de la doctrine Et des conseils de Caterine, Pour se faire Ihoneur des Rois^ ..
Celte ode, dont ces strophes initiales reprenaient une comparaison
1. Calherine et ses fils s'arrêlèreiit au Plessis-Iez-Touis du 20 nu 30 novembre. Ils ne manquèrent pas d'aller voir leur poète dans son prieuré de Sainl-Cosme. qui était à ^^UO mètres du château ; et c'est là, et non pas à la Possonuière, que Ronsard composa les sonnets : Le grand Ut-rcule ; Bien queBavchus; Quand la cognée ; Prtuce bien né; Vous i^ui avez; De nton présent iBl., \', 306, 310, 315 . c'est à ce moment-là qu'il leur dit : " Loire en ses Ilots vos Majestez admire u (vraie leçon, et non p.as : Loir en ses ûots...)
2. V. les lettres de Passerai à Ronsard et de Ronsard à Passerai, publiées par iMarly- Lav., VL 480 et suiv. ; L. Kroger, lionsard ecc/és , 34 et 35.
3. On chercberait vainement cette ode dans les éditions collectives parues du temps de Ronsard ou après sa mort. Aussi l'ai-je rééditée dans la Heuue dUiat. litt., 1902, p. 446. J'ignorais alors qu'elle avait reparu daus le Bulletin du BoULjuiniate de janvier 1872 et que iMarty-La\eaux avait réparé son oubli dans l'Appendice de la CoUectioti de la Pléiade française, t 11, p. 417.
IlE L'fIf.rVKF, LVHK.irE liK RONSAHI) 22!)
de Navagero chère à Ronsard ^ n'était pas un véritable prologue, car les compliments qu'elle contenait à l'adresse des souverains présents n'ont aucun rapport avec l'adaptation du Miles gloriosus de Plante, pas plus que les quatre autres « chants recitez entre les actes de lu comédie », une ode de Baïf A la Roine, une ode de Desportes A Monsieur, une ode de Filleul A Monsieur te Duc et une ode de Belleau .4 Madame. C'était, comme on l'a remarqué, un simple artifice remplaçant la manœuvre du rideau-.
Deux mois plus tard (mars 1367), paraissait chez G. Ruon la deuxième édition collective des Œuvres de Ronsard, dont la Bibliothèque de l'Arsenal possède un très rare exemplaire •''. Belle édition en 4 volumes in-4'', comprenant six tomes, gâtée malheureusement par de nombreuses fautes «survenues à l'impression pour l'absence de l'auteur* ». Elle était augmentée de toutes les pièces écrites de 1561 à 1366, dont beaucoup sont étrangères à notre étude. Notons seulement ce que deviennent les œuvres lyriques que nous avons signalées dans les recueils de 1363 et 63. Presque toutes sont rangées dans le premier des deu.v tomes additionnels, qui contient les Elégies et les Eglogues mélangées, plus un livre de Cartels et Mascarades. Seules quatre d'entre elles trouvent place dans une autre section. Les deux chansons des Nouvelles Poésies passent dans le deuxième livre des Amours ; mais le nom de M"^de Limeuil en est supprimé, ce qui s'explique à la rigueur, car la malheureuse fille d'honneur, emprisonnée après le scandale de Dijon s, puis enlevée par le prince de Condé qui l'eut comme concubine pendant quelques mois s, avait fait une tin en épousant le financier italien Scipion Sardini, baron de Chaumont-sur- Loire. L'ode A M'^ de Verdun passe, à juste titre, au cinquième livre des Odes. Quant à la Paraphrase de Te Deum, elle est rejetée à la fin des Discours et autres iBuvres de polémique religieuse, avec cette nouvelle adresse : A /U'' de Val-:nce, pour chanter dans son église, — ce qui lui donnait le caractère
1. Carmina qiiinque illustrium poetarum. éd. de Florence, Torrentino, 1552, Andr, yiaiigerii lusus, p. 58: Qualis in aprico... Cf. Bl.. 11,204 ; 111,370 ; IV, 8.
2. Rev. de la Renaissance, de janv. 1903. art. de J. Madeleine, p. 46.
3. Cote : 6.484, B.L L'achevé d'imprimer est du 4 avril 1567. 11 en existe également un exemplaire au British Muséum, à la Bibl. royale de Munich et à Vienne Hofbibl.).
4. C'est ce qu'on lit à la tin de la Table des deux premiers vol. — Jules Le Petit en u donné une bonne description dans sa Bibliog. des princip. éditions originales d'écrivains français i Paris. Quantin. 1888).
5. Elle y avait accouché pendant une audience solennelle. On la jeta au couvent d'Auxonne. puis en prison, à \'ienne et à Tournon. V. la Corresp. de Catherine, II, p 189. note, et Reuue des Deux Mondes, art. cit sur Isabelle de Limeuil, pp. 644 à 652.
6. Condé la fit évader vers le mois de févr. 1565 et conduire au château de Valéry qu'il venait de recevoir en donation de la maréchale de Saint-André. En nov. de la même année. Condé se remariait avec M""* de Longueville i Reuue des Deux Mondes, art. cit., pp. 654 à 660).
230 (JENKSE ET ÉVOLUTION
incontestable d'une œuvre réformiste, ou, si l'on veut, manifestait l'intention de lutter contre les protestants avec leurs propres armes'. II est certain que Ronsard devait approuver l'abandon du latin comme langue liturgique, car cette réforme était d'accord non seulement avec le bon sens, mais encore avec son esthétique personnelle ; au reste, la Cour faisant alors des concessions au parti de Condé et de Coligny, pourquoi le poète n'en aurait-il pas fait ?
11 convient aussi de constater quelques transpositions et suppressions. Ronsard corrigea certaines anomalies de sa première édition collective. C'est ainsi qu'il fit passer au deuxième livre des Amours trois pièces qui s'étaient égarées précédemment dans les Pannes, la chanson Qui veulf sçavoir Amour elsa nature, l'amourette Orque l'In/ver roidist la fjlace espessc, et l'odelette Un enfant dedans un bocage, qui d'ailleurs eût été mieux encore à sa place parmi les Odes. — En revanche, il rangeait parmi les H>imnes, l'Hymne à la NuH, qui n'en avait que le nom et ne leur ressemblait ni par le sujet, ni par les dimensions, ni par le rythme. — Il détachait des livres III et IV des Odes deux pièces, qui devenaient, à la fin du livre V, comme des épilogues du recueil entier, l'ode A sa Muse, Plus dur que fer j'ai fini mon ouvrage, et l'ode A son livre. Bien qu'en toi, mon livre, on n'oie. — Enfin, détail plus important, il supprimait radicalement de ses œuvres la chanson Je suis amoureux en deux lieux, les odes Que nul papier dorennavant (qui avait déjà perdu trois strophes en 1560), La victoiieuse couronne. Si Ifs âmes vagabondes, Tag tog bnhillarde Arondelle, Je t'ai offencée. maistresse, et la « gayeté » Enfant de quatre ans, combien, qui n'avaient plus leur raison d'être ou lui semblaient d'un style trop bas. l ' Epitnfe de Rose et la Fantasie à sa Dame disparaissaient aussi, étant « en vers non mesurés ». Quant à l'ode liminaire de la
1. Gui laume Guérou't avait déjà traduit le Te Deiim. mais pour les huguenots (voir Bovet, flisl. des transformations du l'sautier, p. 2.Ï8 .
Jean de Moulue évêque de \'alence était loin d'être, comme son frère le capitaine, un calholique intransigeant et farouche 11 était, avec L Hospital, de ceux qui eussent voulu tenir la balance égale entre les adversaires et constituer un parti politique, national et modéré. Dès lôfiO à 1 Assemblée des Notables de Fontainebleau, il avait prononcé un éloquent disrours dans ce sens là (De Thou en donne une anahse détaillée et les Mémoires de Condé le reproduisent in ex'enso . Honvard lui adressa en 15B5 un sonnet très flatteur Bl.. V, 3'-'8), et, dès 15B3. il l'Crivail de lui dans la Complainte à la Ruyne mère :
Fresques un seul Monluc, eslongné d'avarice
Accomplit aujourd'hui saintement son olBce,
Presche. prie, admoneste et prompt à son devoir
Avec la bonne vie a conjoint le sçavoir.
J. de Moulue était devenu à cette époque le conseiller intime de Catherine de Médicis. Sur le rôle et le caractère de ce personnage, v. la Notice consacrée à son secrétaire Jean Choisnin, dans la Colleetion des Mémoires de Michaud, tome XI, p. 377.
ne L'neL'TRF. i.vriqi f; de ronsarp 23)
comédie du Brave, Ronsard en omettait la réimpression, volontairement ou non '.
Du -4 avril 1567 au l""" août l.j69, Ronsard ne publia rien, sauf l'épitaphe d'Anne de Montmorency-. A cela plusieurs raisons. Durant la deuxième guerre civile il suit d'abord la Cour, où l'on n'était pas plus en sûreté qu'ailleurs, mais toujours sur le qui-vive et très inquiété, comme le prouve la dangereuse retraite de Charles IX, dont fut notre poète, de Monceaux à Meaux et de Meaux à Paris (septembre 1567) •*. Puis en 1568 il passe le meilleur de son temps au prieuré de Sainl- Cosme, à « rebastir et régler son mesnage », à « planter, semer, enter, aymer le jardinage ». Après quoi une douloureuse fièvre quarte l'alite et le mine pendant plus d'un an ; et il faut celte circonstance pour le décider dans les premiers mois de 1369 à reprendre « la tortueuse Lyre pendue au croc » *.
C'est seulement au beau milieu de la troisième guerre civile, entre Jarnac et Monconlour, que parurent le Si-xiesme livre et le Scpliesme livre des Poèmes, à Paris, chez .Jean Dallier '". Ce recueil in-i", qui otTre le plus haut intérêt, est rarissime; je n'en connais qu'un seul exemplaire en France, et encore a-t-il échappé aux patientes recherches des éditeurs du xix^ siècle 6.
1. Parmi les nombreux errata de celle édition, j'en citerai deux qui ont ici leur importance. Buon laissait subsister au livre IV des Odes, l'élégie Du jour que je fus amoureus, bien qu'elle fit double emploi avec une élégie du livre I des Amours, Depuis que je suis auwureus .v. ci dessus, p. 193, note 1). — D'autre part on annonçait dans la table des Odes, l'ode La .\aturj a donné des cornes aus Toreaus, mais on l'omettait dans le texte En fait, Ronsard l'a conservée parmi les Odes jusqu'en 1584.