Pyth. IV, ép
la terre d'Europe. — Allons, mon âme, dirige maintenant l'arc au but ; qui visons-nous de nos flèches glorieuses * ?
Ce procédé littéraire, très caractéristique, frappa vivement les élèves de Dorât ^, et Ronsard le nota sans doute au premier rang de ceux que son maître recommandait pour bien pindariser. Aussi trouvons-nous dans ses odes pindariques, à la bonne place, les équivalents des passages que je viens de citer :
Muse repren l'aviron Et racle la prochaine onde Qui nous baigne à l'environ (Bl., II, 34.)
Il ne faut ruer si loin Que mon trait passe la borne. (Ibid., 50.)
Ha ! chcre Muse, quel zephyre Soufflant trop violentcment A fait cscartcr mon navire Qui fendait l'air si droitement ?
Tourne à rive, douce nourrice. (Ibid., 93.)
Haste toy donc de plier Ta chanson trop poursuivie... (Ibid., id.)
Mais la loi delà chanson Ores, ores me vient dire Que par trop en long je tire Les replis de sa façon. {Ibid , 97.)
Mais repren l'arc. Muse, il est temps Guigner au blanc où tu pretens. {Ibid., 102.)
Faites ancrer à ce bord Ma navire en quelque port. [Ibid., 105.)
Ronsard avait encore noté un mouvement lyrique ou oratoire][analogue, qui consiste à cesser un développement plus ou moins étranger au sujet de l'ode, ou à rejeter bien loin les fables mensongères de l'anfiquité, en disant : Laissons-les, car l'éloge de mon héros suffît. Nous en avons une preuve dans ces vers de YOde à J. du Bellay :
Puisque sa louange foisonne En cent vertus propres à luy...
qui viennent de la 3^ Néméenne ^ ; et une autre preuve dans le
1. Pyth. X, ép. 3 ; Olymp. XIII, str. 5 ; Xém. III, sir. 2 ; IV, str. 5 et 9. Olymp. II, antistr. 5. — Pour le souci de la rapidité et de la concision, voir encore Pyth., I, str. 5 ; IV. cp. 11 ; VIII, antistr. 2 ; XI, str. 4 ; hthm. V, str. 3; Olymp. IX, vers 35 et 40. Saisir l'à-propos et garder la mesure, tel est un des premiers soins de Pindare (cf. Olymp XIII, str. 3).
2. Dorât leur avait si bien montré rélégance de ce procédé que Du Bellay en use même en prose. Voir Deffence et Illustr.,'11. ch. vi, début.
3. Bl., Il, 102. — Ném. III, vers 30 à 32. — Ronsard a dans cette strophe amalgamé
DE RONSARD POÈTE LÏRIOl'E {Ode grave) 331
début de VOde à J. Martin, directement imitée de la 1" Olympique et de la 7^Néméenne: Les fictions des poètes nous abusent, dit-il à son ami ; ta vertu suffit à l'immortaliser ;
Il ne faut que j honore Ton renom, ô Martin, Des fables prises ore Du grec ou du latin '.
De sorte que Ronsard se rapproche des anciens au moment même où il déclare qu'il s'en éloigne, et par ce seul fait qu'il le dit '.
A plusieurs reprises Pindare a ressenti le besoin de justifier ses retours en arrière, ses réticences, ses prétéritions, ses arrêts. Il obéit d'abord à cette raison artistique imposée par le goùl le plus élémentaire, qu'il faut savoir se borner si l'on veut éviter à l'auditeur la fatigue et l'ennui. Puis c'est qu'il craint les méchants propos de l'envieux, ou plutôt il profile de l'occasion pour lui exprimer son mépris souverain 3. On pensait au ^1*= siècle, d'après les scoliasles, que le poète grec avait été réellement desservi auprès des tyrans par un rival jaloux. C'était Bacchylide, affirmait-on * ; en même temps et plus tard on nomma Simonide avec la même assurance ^. Pour nous, il faut voir là simplement un lieu commun de psychologie, analogue aux pensées générales que nous rappelions plus haut.
Ronsard suivit Pindare dans ses explications. Non seulement il invoqua « la loi de la chanson » avec l'intention de ne rien dire de
quatre ou cinq passages de Pindare: les deux premiers vers viennent de la Ném. XI, str. 3 ; les deux suivants de VOlgmp. II, antistr. 5 ; les six suivants de la \ém. 111, antistr. 2 ; les six derniers de VOlymp. II, épode 5, et d'ailleurs.
1. Bl., II, 111. — Olymp. I, vers 28 à 37 ; Sém. VII, vers 22 à 24.
2. Ronsard avait si bien noté ce moyen oratoire qu'on le retrouve dans quelquesunes de ses autres odes encomlastiques : « Mais laisson ce Peleide,.. [ Et ces histoires estranges | Et redison les louanges | Du divin sang de Valois (p. 180'. Que me vaudroit de chanter | Ces vieilles fables passées | Qui ne servent qu'à tenter I L'esprit de vaines pensées ? » (p. 181 . Virgile avait également retenu ce procédé pindarique, et c'est à lui que R. a emprunté directement ces derniers vers et ceux qui les suivent [Géorg.^ 111,3 à 10). V. ci-après, p. 350.
3. Voir Sém. IV, str. 5; VIII, str. 2 ; Pyth. I, str. 5; II, triade finale; \'III, antistr. 2. i. Bl.. II, fin de la préface des Odes et p. 306. — G. des Autels, dans une pièce des
Façons lyriques 1553) sur l'Accord de Messieurs de Saingelais et de Ronsart, exprime ainsi cette opinion généralement répandue : Pas ne convient à notre foy | L'envie qui tant se débride | De Pindare et de Bacchylide, | Ny à la Gourde notre Roy. 5. V. ci-après, p. 333.
trop *, mais il répondit d'avance aux critiques malveillantes, au reste ni plus ni moins que ses contemporains, car c'était une sorte de précaution oratoire devenue courante chez nos poètes, surtout depuis la fameuse querelle de Cl. Marol et de Fr. Sagon^. Comme eux, mais avec le même à-propos que son modèle ancien et aux endroits de son développement qui correspondaient à ceux des odes grecques, il s'adressa tout d'abord aux envieux en général, et non à tel ou tel d'entre eux : Je te louerais plus longuement, dit-il à Du Bellay,
Si je n'eusse avisé l'orage Des medisans Impétueux Qui encontre les vertueux Dégorgent volontiers leur rage...
Mais, ô vous, frères d'Heleine,..
Mettez fin au navigage
Et au malheureux langage
De la reprehension,
Laquelle en vain se travaille
De mordre, afin qu'elle aille
Où est la perdition '.
Puis l'Envie prit un corps, l'abstraction devint une réalité, et presque tout de suite Ronsard fit des allusions directes aux flatteurs qui tentaient d'empoisonner les oreilles du roi. Il n'eut pour cela qu'à développer, en les précisant, quelques vers de la 1" et de la 2^ Pythique, adressées à Hiéron de Syracuse :
Ne preste l'oreille aux menteurs...
Il faut qu'en me parant j'évite L'escrime de leur langue, vite A tirer l'estoc dangereus *.