CHAPITRE III
LES ODES l'INDARICO-llOKATIENNES ÇsuHc). — MYTHOLOGIE ET ALLÉGORIE.
I. — La science mythologique de Ronsard. — Influence de Dorât. — Les cultes de Cybèle, de Bacchus, d'Apollon. — Sources gréco-latines. — Exemples.
II. — Autres thèmes mythiques. — Ronsard et Ovide. — Les récits et tableau.x ovidicns : la Défloration de Lcde et le Ravissement de Céphale. — Ce que l'ode grave de Ronsard doit de relativement bon à Ovide et à ses modèles alexandrins.
III. — Les abus de l'alexandrinisme érudit. — L'obscurité sibylline. — Exemples des excès mythologiques dans le fond et la forme des odes graves de Ronsard. — Part de vérité dans le jugement de Boileau.
IV. — L'allégorie ou personnification des abstractions — Origines gréco-latines et médiévales. — L'allégorie dans Ronsard. — L'ode A M- d'Angoidesnie- — La psj'chomachie de [Hymne triumphal sur le ircpas de Marij. de Valois ; détail des sources ; mythologie et christianisme ; critique du jugement d Estieune Pasquier.
Conclusion. — Mérites et défauts de Ronsard dans l'Ode grave. — Il a voulu créer un style poétique. Intention excellente ; exécution maladroite Abus du symbolisme et de l'érudition. Ronsard est bon quand il use modérément de ses modèles et que ses réminiscences concordent avec ses impressions personnelles.
Les emprunts à l'antiquité gréco-latine que nous avons signalés jusqu'ici dans les odes pindarico-horaliennes de Ronsard, — métaphores, comparaisons, épithètes, sentences, lieux communs, mouvements lyriques, — sont généralement bien venus et appropriés aux temps modernes, parce que leur valeur esthétique est en quelque sorte éternelle. Est-il possible d'en dire autant de tous les emprunts qu'il a cru devoir faire à la mythologie gréco-latine ? Nous répondrons sans hésiter : Xon, et nous essaierons de faire le départ des légendes qu'il pouvait transporter sans danger dans l'ode française et de celles dont elle se fût avantageusement passée.
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE (0(lr grave) M70
Dorât, traduisant à ses élèves des poètes grecs et des poètes latins, se trouvait conduit naturellement à éclairer le texte des uns par celui des autres, à l'exemple des scoliastes, dont ses éditions savantes contenaient les commentaires. Il faisait sans cesse des rapprochements, sans que nous puissions affirmer si ces rapprochements entraînaient des distinctions et des considérations historiques sur la ditîérence des temps et des pays ; à en juger par le résultat de son enseignement tel qu'il apparaît dans les œuvres de Ronsard, le doute est permis sur ce point et même s'impose '. Un mythe, une légende, le nom d'une divinité, d'un héros, d'un lieu célèbre par tel culte ou tel exploit fabuleux, s'offraient-ils à lui au cours de ses explications grecques, aussitôt il indiquait les passages latins qui contenaient un développement ou une allusion correspondants, les lisait, les interprétait, ou en recommandait la lecture, et inversement s'il s'agissait d'explications latines. Ronsard, bien qu'il fût à demi sourd, ne perdait pourtant rien des commentaires érudits du Maître : il entassait les notes sur les notes et se composait ainsi un véritable répertoire ou dictionnaire d'antiquités.
Nous avons vu qu'il connaissait certainement Horace et Virgile avant de devenir l'auditeur de Dorât, mais il apprit chez lui à les confronter avec leurs modèles grecs, ainsi que les autres poètes latins ; si bien qu'aucune des croyances, aucune des cérémonies du paganisme ne lui demeura étrangère, ni aucune des manières dont elles furent exprimées aux diverses époques de la civilisation gréco-latine. Mais il ne tint pas compte des changements subis par ces croyances et par leurs manifestations depuis Homère jusqu'à Claudien. Qu'elles vinssent de l'Asie, de Delphes, de l'Egypte, de Rome ; qu'elles fussent primitives, classiques ou décadentes, naïves ou artificielles, peu lui importait ; c'était tou-
1. Sur le défaut de critique historique chez Dorât et ses élèves, v. Chamard, thèse fr.^ pp. 55-56. Dans son Ode ù L'Hospital et son Ahbreçié de l'A. P., Honsard, il est vrai, a distingué trois âges dans Thistoire de la poésie gréco-latine : les poètes divins, les poètes humains, les poètes romains. Mais d'abord il a confondu dans la 2*^ catégoi-ie les grands classiques avec les alexandrins ; puis dans la pratique de son imitation il a étendu cette confusion aux deux autres catégories. 11 a même écrit au début de VHymne de la Mort :
On ne voit aujourd'huy sur la docie poussière
D'Helicon. que les pas d'Hésiode et d'Homère,
DArate, de Nicandre, et de mille autres Grecs
Des vieux siècles passe/, qui beurent à longs traits
Toute l'eau jusqu'au fond des filles de Mémoire (Bl., V, 2401.
380 SOl'KCES KT ORIGINALITR
jours la religion éminemment poétique des anciens, le polythéisme anthropomorphique. Il eut enfin le tort d'abuser de cette science d'écolier, puisant indistinctement et simultanément à toutes les sources mythologiques auxquelles le renvoyait son cahier de références, et les mélangeant à dessein dans ses vers, autant pour faire parade d'érudition que pour « reveiller la poésie francoise, avant lui foible et languissante » '.
On voit pleinement cette façon de procéder dans la 2"^ ode Ala Roine, où Ronsard établit une comparaison entre Catherine de Médicis et la mère des Dieux, Cybèle pour les Phrygiens, Rhéa pour les Grecs. L'idée génératrice de l'ode, c'est que la reine de France l'emporte sur la mère des Dieux, étant plus heureuse qu'elle comme épouse et comme mère. La légende primitive, transmise par Hésiode, de l'infortunée Rhéa, dont le mari dévorait les fils, et du subterfuge qu'elle employa pour sauver le petit Jupiter, forme donc le centre de la pièce, contrastant avec le bonheur de Catherine, qui conçoit, produit et fait élever ses enfants en toute liberté. Ronsard corse cette légende de quelques détails piquants sur l'enfance difficile de Jupiter en Crète et sur les Corybantes, que lui fournissent à point Callimaque, poète alexandrin, et Ovide, imitateur des alexandrins -. Ce n'est pas tout. Pour mieux faire ressortir la gloire de Catherine de Médicis, ne faut-il pas rappeler d'abord celle de la déesse antique, désormais détrônée ? Ronsard ne trouve pas chez les poètes grecs de renseignements précis sur le culte de Rhéa, mais il sait que les poètes latins l'ont représentée sous les traits et avec les attributs de la déesse phrygienne Cybèle, avec laquelle (m l'a confondue. Il commence donc ainsi :
1. Préf. des Odes de 1550 (Bl., II, lli. — Il est probable que Dorât et ses élèves ont consulté : 1*^ la Généalogie des Dieux, ouvrage latin de Boccace. qui avait été réimprimé à Bàle en 1532 (avec des notes de .lacques Mic3-llus\ très utile pour l'intelligence des poètes grecs et latins, souvent « allégué »> par Jean Lemaire dans ses llluslrations. 2'' Vn recueil précieux de documents sur la mythologie et 1 astronomie mythologique, dont voici le contenu : « C. Jul. Hygini... Fabularum liber, ad omniiiw poetarum lectionein mire necessarius et nunc denuo excusus. Kjusdem Poeticon Astrononiicon libri quatuor. Quibus accesserimt similis argumenti : Palaephalus, De fahiilosis narralionihus lib. I ; Fulgentius. Mytlwlogiaruni lib. III ; ejusdera De vociim antiquarunt interpretatione : Phurnutus, De iiatura deoriim, siue poeticarum fabularum allegoriis, speculatio ; .\rati 'ya'.vO'jiivtov fragmentum Germanico Caesare interprète ; ejusdem Phaenomena graece, cum interpretatione latina ; Procli De Sphaerà libelKis graece et latine '< iBàle. 1535). J'ai consulté la 2' édition (id., 1549 , qui contient en plus un livre d'Albricus le philosophe De deorum imaginibus.
L'édition princeps du De deorum origine d'Apollodore date seulement de 1555 ; celle des Dionysiaques de Xonnus de 15(59.
2. Bl.. II, 179. Cf. Hés., Théog.. 477 et suiv. ; Callim.. Hymne à Jupiter. 32 à 54 ; Ovide, Fasles. IV, 197 à 215 ; V, 111 à 129. Pour la chèvre Amalthée. mise au ciel, voir encore Aratus, P/iénom., vers KiS. — Le poète néo-latin Marulle, que Ronsard connaissait à fond, avait de son côté mis à contribution Callimaque et Ovide dans son Hymnus Jovi fulguralori. — Cf. ci-après, p. 398.
DE RONSARD POÈTE LYRiQLE (Ode grave) 381
Mère des Dieux ancienne Berecynthe Phrygienne A qui cent prestres ridés Font avecques cent Menades, Au son du Buis, des gambades Au haut des sommets Idés.
Laisse, laisse ta couronne Que mainte tour environne Et ton mystère Orgyen, Et plus à ton char n'attache Tes grands Lions, et te cache Dans quelque antre Phrygien.
Une autre Mère nouvelle, Une autre Mère Cybelle Nous est transmise des cieux '.
Il n'y a pas un vers dans ces deux premières strophes qui ne contienne un de ces « vestiges de rare et antique érudition » que préconisait Du Bellay. Ils viennent de Catulle, de Lucrèce, de Virgile, d'Ovide, qui nous ont décrit le « mystère orgyen » et le cortège de la déesse 2. Cette déesse n'était pas vénérée seulement sur le mont Ida, avait enseigné Dorât à ses élèves, mais encore sur le mont Dindyme, d'où son nom de Dindymène ; ses prêtres, émasculés, accompagnaient de hurlements leurs danses frénétiques, au bruit des tambourins, des cymbales et des flûtes de buis ; on les appelait indifTéremaieut l'urètes ou Corybantes ; voyez, outre les susdits auteurs, Horace [Carmina, I, XVI) et Strabon (liv. X, chap. m). — Et Ronsard avait pieusement recueilli ces documents pour les insérer dans ses vers 3.
La fureur mystique des prêtres de Bacchus et celle des prêtres d'Apollon n'avaient pas moins frappé l'imagination de Ronsard et retenu son attention d'érudit. Il n'ignorait aucune des particularités du culte de Bacchus, aucune des légendes relatives à ce Dieu, aucun de ses noms, aucun de ses attributs ; témoin les Bn'xhanales de 1349, les Diifujrambes « recitez à la pompe du bouc de Jodelle » en 1333 et V Hymne de Bacchus transposé de ces dithyrambes en 1354. véritables débauches d'érudition, où il a comme à plaisir accumulé les allusions mythologiques, les lilanles sonores et les vocables effarouchants, qui ont plus nui à sa renommée que toutes les hardiesses des odes pindariques. sans