Amores. I, élégie
5. Mél., VII. 19-73. Sur l'allégorie ovidienne, v. G. Lafaye, Les Métam. d'Ouide, pp. 99-100 et 136.
6 Lucaia, Phars.. I, 185 et suiv.
DE RONSAIID l'OÈTE LVRIQUE {Ode (irave) 411
abstractions qui dans Claudien accompagnent Alecto, ou fréquentent les jardins de Vénus, ou habitent le cœur de Stilicon, ou se gardent bien d'y entrer '.
Puis les orateurs et les poètes du christianisme s'emparent de ces fantômes allégoriques. Aidés de la culture profane et d'une robuste foi, ils les substituent pour des siècle*, avec les légendes bibliques et évangéliques, aux fictions de la mythologie. Mais plus apôtres qu'artistes, ils en abusent dès l'abord. Le salut de l'àme, assiégée par Satan, génie du Mal moral, étant le premier souci des chrétiens, la lutte des Vices et des Vertus dans l'âme devient le sujet principal de leurs méditations, et l'un d'eux, Prudence, influencé par TertuUien, mais pénétré de la lecture d'Horace, de Virgile, d'Ovide et de Claudien, traduit en images matérielles ce drame intérieur et compose la /'i//c/ior?!ac/ne. « Transformer l'àme en un champ clos, où se heurtent comme des héros homériques les vaines abstractions, et prendre pour chanter ces prouesses le style épique le plus emphatique, était faire œuvre d'un rare pédantisme et ne pouvait plaire qu'à un goût aussi gâté que celui du IV» siècle. » Ainsi s'exprime M, Puech dans le chapitre qu'il a consacré à cette œuvre froide et ridicule ; et il montre avec raison que son principal défaut c'est le contraste qu'elle offre entre son fond, qui est chrétien, et sa forme, dérivée des poètes païens. L'Enéide surtout est mise à contribution dans cette petite épopée morale. « Il y a là tout un travail de transposition, fait sans discrétion ni mesure, où se dépense inutilement un talent ingénieu.'i dévoyé -. » — Pourtant ce poème de plus de 900 vers, qui met en scène, fait agir, discourir longuement et se battre la Foi et l'Idolâtrie, la Chasteté et la Sodomie, la Patience et la Colère, l'Humilité et l'Orgueil, la Tempérance et la Luxure, l'Avarice et la Charité, sans parler de leurs escortes, ce poème qui développe chrétiennement et « organise » ainsi pour la première fois l'allégorie morale, dont les racines étaient profondes dans les littératures païennes, ne pouvait manquer d'avoir une influence considérable sur la littérature médiévale qui a tant usé et abusé des abstractions personnifiées. Il suffit de rappeler ici nos nombreux poèmes didactiques et psychologiques du xm' siècle, entre autres ceux de Raoul de Houdan et de Iluon de Méri, et surtout notre Roman delà Rose, dont s'inspirèrent presque tous les poètes de la fin du Moyen Age et même ceux de la première moitié du xvi* siècle 3.
1. Inuect. in Ruf. I, 25 ; De nupl. Honor. et Mar., 49; De laud Slilic, II. 100-142.
2. A. Puech, thèse sur Prudence (1888j, chap. iv. J'ai consulté les œuvres de Prudence dans l'édition elzévirienne de Nie. Heinsius (Amsterdam, 1667).
3. Sur le passage de l'allégorie chrétienne dans la littéral, française, et son évolution
Avec G. de Lorris et surtout avec J. de Meung reparurent, en même temps que les fables du paganisme, les divinités païennes '. Mais elles reparurent en petit nombre dans la foule des êtres abstraits qui personnifiaient les instincts, les sensations et les sentiments des hommes. L'Amour porteur de « sajetes » fut accompagné de Beauté, Richesse, Courtoisie, Franchise, et Jeunesse; Raison et Amour, aidés de leurs acolytes, se disputèrent la domination de l'Amant ; le prêtre Genius, interprète de Nature, harangua devant Vénus « l'ost » d'Amour, avant d'assiéger la tour où Bel-Accueil était gardé par Male-Bouche, Honte, Peur et Danger "-. Deux siècles et demi plus tard, .1. Lemaire mêlait plus intimement encore aux divinités gréco-latines les abstractions morales de tous les temps, surtout dans ses Illustrations de Gaule, qui donnent l'impression Irèsnette de deux Olympes confondus '.
Ronsard a recueilli avec empressement cet antique héritage de l'allégorie. Mais il s'en est servi, comme des fables et des personnages proprement mythologiques, avec trop peu de discernement, du moins dans la première partie de sa carrii-re. 11 a adopté simultanément les allégories gréco-latines, celles du christianisme primitif et celles du Moyen Age, tant était puissant sur lui l'attrait de la fiction, du merveilleux et du symbole, tant il ressentait le besoin d'animer, de personnifier, de grandir jusqu'à l'attitude et au ton épique les moindres phénomènes du monde moral, comme ceux du monde extérieur. Les figures allégoriques abondent dans son œuvre, à côté des figures mythologiques. Il ne se contente pas toujours de les nommer, de les présenter comme de simples images ou métaphores ; il lui arrive de décrire leur physionomie, leur costume, leur cortège, et même leurdemeure.il les fait parler et agir comme l'eussent fait Homère, Pindare, Ovide, mais aussi quelquefois à la façon de Prudence et de Jean de Meung.
jusqu'au Roman delà Rose, v Ernest Langlois, thèse fr. {1890!. 1'* partie, chap.ivetvi. C'est à desseiu que j'ai rattaché par une filiation plus ou moins directe les allégories du Moj'en Xge à celles des temps homériques. 11 semble, à lire les jugements d'ensemble qui ont été portés sur les abstractions personnifiées du iMoyen Age, que ce soit là un procédé naïf particulier à cette époque «d'ignorance». On oublie qu'il est éternel et que tous les poètes, à quelque pays ou à quelque temps qu'ils appartiennent, l'ont eraploj'é, parce qu'il répond à une tendance de notre imagination, qui se représente volontiers sous une forme concrète les modes de notre pensée et les divers attributs de notre âme.
1. Voir l'éd. de Fr. Michel, tome II, p. 231. Dans ce passage où Bacchus, Gérés, Pan, Cybèle, Satyres et autres divinités champêtres déplorent l'inondation de leurs " pastures » et ■' gaudines », les - Folets ■> et les « Fées ■> sont assimilés aux Faunes et aux Naïades.
2. îd,, tome I, pp. 55 et suiv. ; II. pp. 280 et suiv. ; passim.
3. \^oir notamment livre I, chap. x\iv à xxxiv. Cf. le Temple de Venus du même, et la Complainte sur la mort de G. de Dissipai, par G. Crétin i^éd. Coustelier, p. 57).
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE (Ode grave) 413
On rencontre chez lui la Renommée, la Peur, la Fureur, laVictoire, la Justice, la Clémence, l'Ire, la Crainte, le Vice, le Discord, Philosophie, Vérité, Raison, Vertu, Volupté, la Fortune, le Malheur, l'Espérance, la Paix, Pauvreté, Richesse, TOpinion, l'Orgueil, la Présomption, la Fantaisie, la Jeunesse, Honneur, Chasteté, cent autres divinités ou simples personnifications du même genre ', y compris Dame Nature, Male-Bouche et Bel-Accueil -. Il les fait même coudoyer leurs sœurs antiques, la Famé emplumée, la douce Pilhon, les Charités, Até, Némésis, Anangé, Tliémis, Adrastie, Andronique, Phronesse et Sophrosyne 3.
Ces figures, à vrai dire, apparaissent surtout dans les Poëmes, les Hymnes et les Discours, qui ont souvent des allures de petites épopées. Mais les odes graves n'en sont point dépourvues et leur doivent parfois leur grand air ou leur plus agréable ornement. Ici, c'est la Paix qui tient les clefs des royaumes et des villes ; plus loin, l'Ignorance, le Silence et l'Envie, trois monstres ennemis des Muses et de la Vertu ; la Fortune qui vole d'une aile douteuse au-dessus des combattants ; la Renommée qui marche devant le char des rois vainqueurs ou prend sur son épaule et couvre de sa « large » le nom des poètes ; Dame Nature, qui doit nous servir de guide *. Les odes auxquelles je fais allusion datent des premières publications de Ronsard. Vingt ans plus tard, dans la pièce lyrique delàCliarile, d'ailleurs trèsremarquable par une peinture voluptueuse des charmes féminins, qui n'a d'égale au xvi'= siècle que la description de Vénus par J. Lemaire {Itluslralions de Gaule, I, ch. XXXII et xxxiii), Ronsard donne pour guides à la princesse Marguerite, en qui s'est transformée l'une des trois Grâces,
Avecq l'Honneur la grave Majesté Et la Vertu, qui gardaient sa beauté Comme un dragon le fruit des Hesperides '• ;
et dans une ode A Phœbus il groupe ù la suite de la déesse Santé la Force, la Beauté, la Jeunesse, Plaisir et Déduit f'. Jusqu'à la fin de sa carrière il usa de ces personnifications assez heureusement ''.
1. Voir, par ex., Bl., I, 41 ; III, 2GG, 342-44, 411-14 ; V, 78, 80, 109-lG, 164-66, 218. 233-34 ; VI, 161 66 ; VII, 13,190.