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Livre XIV, vers

DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode légpve) 457

me trouvant aucunesfois, et contemplant les ormes feuilluz embrassez des vignes rampantes, soudainement me chet en la pensée une amertune angoysseuse et insupportable, considérant combien mon estât difTere de celuy des arbres insensibles, qui jouyssent continuellement des gracieux embrassementz des vignes tant aymées : et moy, par tant d'espace de ciel... esloigné de mon désir, je me consume en perpétuelles douleurs et lamentations. 0 quantesfois ay je pleuré presque vaincu d'envie, voyant les affectueux coulombs baiser par les boys en doux murmures les coulombes amyables, puis désireux de plaisir s'en aller chercher le nid I Certes alors je leur disoye : 0 bienheureux animaux, ausquelz sans soupeçon de jalousie est permis le veiller et le dormir les uns avec les autres en seure paix et tranquillité, longues puissent estre voz amours... — 11 m'advient aussi souventesfois en gardant les bestes..., que j'apperçoy par les grasses campagnes quelque toreau si maigre et descharné que ses os débiles peuvent à peine soustenir sa seiche peau : ce que véritablement je ne puis regarder sans travail et douleur inestimable, pensant bien que un mesme amour est occasion à luy et à moy de vie malheureuse et tormentée. D'advantage me souvient que quand parfois je me sépare de la compagnie des autres, afin de povoir mieux penser à mes martyres et afflictions parmy les solitudes, je veoy quelque genice amoureuse aller seulette mugissant par les hautes forestz, et cherchant le jeune toreau : puis lasse et travaillée segetter sus le bord de quelque rivière, où elle s'oublie de paistre et de donner lieu aux ténèbres de la nuyt'... » Les poètes italiens sont allés plus loin. Ils ont imaginé une nature aussi vivement éniue qu'eux-mêmes par les beautés de la femme / aimée, k vrai dire cette conception était encore en germe dansThéocrite etVirgile^, mais ce germe, ils l'ont complaisamment développé. Chez

1. Traduction de J. Martin fl544\ f^ 42- La première partie de ce passage a été directement imitée par Du Bellay dans le sonnet de VOlive : Seul et pensif... et par Ronsard dans le sonnet de la Contin. des Amours : Je mourrois de plaisir... — Quant à la deuxième partie, on en trouve un écho dans cette strophe de l'ode Sur la venue de l'Esté : « Sous les chesnes qui refraischissent | Remaschent les bœufs, qui languissent | Au piteux cri continuel | De la génisse qui lamente | L'ingrate amour dont la tourmente I Parles bois son toreau cruel. » — Cf. Flaminio. Carni., IH, p. 268 de l'èd. de 1552 : l't guondam niuei correpta cupidine tauri... Ut formosa suo felix est buccala tauro... Salmon Macrin avait écrit de son côté : Dumgue aries gramen, carpunt oirgulta capellae \ Admuqit tenero bucula torva mari. I Rauca incompositos modulatur fistula cantus. I Pastori tepido dormit arnica sinu [Carminum libellus, publié en 1528 : Queritur de Gelonidis duritia'.

On trouvera encore le lierre et la vigne amoureux comparés à l'humanité, les colombes proposées en exemple dans J. Second {Basia II et XVI ; Elegiae, I. 4, fin) ; dans Baïf. Belleau, puis chez presque tous les poètes pastoraux et idylliques de la deuxième moitié du xri' siècle.

2.Théocr., Idylle IV, 12; VIII. 42-48. — Vlrg., Bucol.VU. 53-60.

458 SOl'RCES ET ORIGINALITÉ

Pétrarque, Laure, dès ses premiers pas, est l'admiration et l'amour de la nature ; à son aspect le ciel se rassérène, l'air se parfume, l'eau devient plus limpide, le gazon plus vert et plus fleuri*. « Des beaux rameaux [sous lesquels elle reposait], lit-on dans lacanzone XI, descendait une pluie de fleurs sur son giron ; et elle était assise, humble en une si grande gloire, déjà couverte de l'amoureuse nuée. Une fleur tombait au bord [de son vêtement], une autre sur ses tresses blondes, qui ce jour-là semblaient être de l'or brillant et des perles ; celle-ci se posait sur la terre, et celle-là sur l'eau ; une autre, tournoyant d'un léger vol, paraissait dire : ici règne l'Amour 2. » Un siècle et demi après Pétrarque tous les poètes italiens pétrarquisent encore, soit en toscan, soit en latin. Mais ils renchérissent singulièrement sur les inventions de leur modèle, ou bien ils les complètent et les transforment par des imitations des poètes érotico-élégiaques latins'; ilsj^rodi£uent le .beLespriJ; etjes images voluptueuses ;ils raffinent les sentiments de la nature; ils laparent, TenjoU vent de diminutifs rmgnards et cares- .saGlS.U..iiS..lii.LS0.nim u niqucnt leur préci psi té sensuelle^ suilou^ leurs poésies latines.

Flaminio, par exemple, paraphrase d'un bout à l'autre la canzone XI de Pétrarque dans l'ode 0 fons Melioli sacer ; mais, se rappelant sans doute la fin de la canzone 1 du même, ila soin d'ajouter que sa Délie s'est baignée dans la dite source: Inquo virgineummea \ Lavit Délia corpus^. Ailleurs, au début de l'élégie Cur subito fons, il écrit des vers comme ceux-ci : « Pourquoi soudain, source quelque peu troublée {turbidule) ton onde croit-elle ? Qui trouble ton eau si clairette (lucidulam) ? Ah ! c'est la mort d'Hyella qui te trouble, et ta crue, ma pauvrette (perdite), vient de tes larmes. Hélas, tu ne toucheras plus sa bouchette vermeille (labella rosen), tu ne laveras plus ses membres blancs dans ton onde pure. Tu ne la verras plus se reposer et dormir doucement alanguie (somnos carpere languidulos) au bruit berceurde ton murmure, quand le zéphyr lascif se jouait entre ses seins de neige, éventait sa chevelure blondelotte (aureolam comani) et, agitant avec précaution les myrtes au-dessus d'elle, couvrait sa poitrine odorante de fleurs tombées. Comme une chrysolithe éclatante orne de ses feux l'or éclatant, comme le lierre décore le laurier de ses grappes rutilantes, enlaçant les branches de ses belles branchettes (formosis brachia brachiolii), ainsi sa belle image décorait tes eaux, quand elle se mirait dans leur cristal. Alors,

1. Cinzone 4 de la deuxième partie, Tacer non posso... Cf. les sonnels 26 à 28, 105 (fin), et HO de la première partie.

2. C'est la canzone Chiare, fresche,.., dont nous avons cité le début ci-dessus, p. 449.

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