‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 394 sur 509 · Id., n»5 d'avril-juin 1903 et de juillet-seplembre · texte numérisé non relu

Id., n»5 d'avril-juin 1903 et de juillet-seplembre

rum futjienfnmamator, aux quatre grands élégiaques latins, Catulle, TibuUe, Properce et Ovide, que notre poète a « tant lus » et « notés » à l'égal de Pétrarque '. C'est surtout grâce aux poètes néo-latins, à Pontano, à Second, à Navagero, à Flaminio, et même au pétrarquiste catullien Marulle (pour ne citer que ses auteurs de chevet), lesquels, prenant deV Artthologie grecque, des élégiaques ïaUns et d'Horace les fleurs les plus odorantes, les motifs les plus voluptueux, les formes les plus artistiques, cultivant ces tleurs, renchérissant sur ces motifs, raffinant ces formes et les mélangeant à d'autres qui étaient nouvelles, ont acclimaté et vulgarisé le lyrisme antique dans le monde moderne 2.

Puis, pour préserver Ronsard presque complètement des galanteries platoniques, et aussi, dans une certaine mesure, des fadeurs pétrarquesques, il y eut, ne l'oublions pas, les influences françaises, celle des prédécesseurs etcelle de la Cour. Il y eut .lean de Meung, Jean Lemaire, Cl. Marot, M. de Saint-Gelais, desquels il reçut et après lesquels il continua, d'ailleurs avec un art et un brio jusqu'alors peu communs en France, la tradition française, dite gauloise, la tradition des trouvères, antimatrimoniale et naturiste. Il y eut le milieu si libre de Blois, du Louvre et de Fontainebleau, l'air si capiteux de la cour des Valois- Angoulême, de cette cour où évoluait effrontément tout un bataillon « cytherien », ou, comme disait Catherine de Médicis, l'escadron volant des dames et des demoiselles d'honneur.

11 y eut enfin le tempérament même de notre poète et sa manière personnelle de comprendre l'amour. La multiplicité de ses amours suffirait à prouver leur peu de profondeur. Leur simultanéité achève la preuve. La fem.me qu'il a le plus tendrement aimée semble être Marie l'Angevine ; et cependant la beauté de sa sœur Thoinon le fait rêver ' ; cependant il aime une autre Marie, qui, d'après R. Belleau, initié aux

1 Cf. Iode de 1550, Si l'oiseau Bl., II, 150 ; la « folastrie » de 1553, Asse: vraiment (VI, 344) ; un passage des Isles fortunées, de la même année IVI, 176^ ; surtout ces vers AeVElegie à Cassandre, de 1554 (I, 125) :

Mais que me sert d'avoir tant leu Catulle,

Ovide, et Galle, et Properce, et Tibulle,

.\voir tant veu Petrarche et tant noté...

Galle, c'est Cornélius Gallus, dont on croj'ait au .wr*^ siècle posséder les élégies, mais dont en réalité il ne subsiste pas un seul vers.\'oir à ce sujet la thèse fr. d'Alex. Nicolas sur Cornc/ius Ga//us (Paris, 1851\ et ci-après l'Appendice, pièce justifie. V.

2. Dans son Pétrarquistne en Fr. au XVI" 5., qui vient de paraître i'1909i, M Vianev. je dois le dire, constate à propos de la Méline de Baif et de la Marie de Ronsard l'engouement de la Pléiade pour la poésie néo-latine :pp. 158, 161, 188 ; mais, contrairement à ce qu'il pense. Ronsard s'en est épris bien avant de pétrarquiser, et c'est lui qui, dès le collège de Coqueret, a entraîné Baïf dans cette voie, où l'avaient d'ailleurs devancé quelques poètes marotiques tels que Saint-Gelais et Saint-Romard (v. cidessus, p. 44, et ci-après. Appendice, pièce justifie. IV).

3. Sonnet Marie uous passez (Bl., I., 398). (i Thoinon», est le texte princeps.

DE RONSARD POÈTE LYRIQUE [Ode légère) 537

plus secrètes passions de son ami, habitait Paris ■■ ; cependant il aime une femme du monde « déplus illustre parenté », qu'il surnomme Sinope - ; cependant il aime « une chambrière », qu'il ne nomme pas, ni ne surnomme ^ ; cependant il affirme à Marie l'Angevine tout de suite après ces diverses liaisons : « Ce second livre de mes Amours après mille ans dira

Aux hommes et aux temps et à la Renommée

Que je vous ai six ans plus que mon cœur aimée » *.

Quand il leur dit : « Je vous aime plus que moi, plus que mon cœur et que mes yeux », c'est par imitation, ou par illusion. En réalité, n'aimanten elles que les beautés fragiles et vitepassées, il ne les aime ni solidement ni longtemps. Il aime à aimer. Lui-même l'a dit : « J'aime à faire l'amour. » 11 est uu dilettante de l'amour. Or le dilettantisme en amour n'est pas précisémenll'amour ; il s'oppose même à la passion profonde et continue ; il en est l'antithèse et l'ennemi.

Chez Ronsard, les effusions chastes et les douleurs poignantes sem- ^ lilenl venir plus souvent de la tète que du cœur. Elles révèlent plus

d'imagination et d'art que d'affection et de spontanéité. Il y a mis plus j

d'esprit que de spiritualisme, plus de pointes empruntées que de vraies souffrances. 11 dit lui-même que s'il soutire de son amour pour Cas- ' sandre, c'est « par trop de sçavoir » et « par trop d'esprit ^ ». Au contraire, ce qu'il semble avoir plus personnellement vu, ou plus particulièrement goùlé dans l'amour, c'est l'amour physique " et dans l'amour physique le côté amusant. Si l'on préfère, en décrivant et en chantant l'amour, il n'a pas pu, ou n'a pas voulu — ce qui, dans les deux cas, est une originalité — séparer des émotions delà sensibilité, les appétits des sens et les plaisirs de la sensation. Un sonnet de looo nous en dit long sur la façon dont il aime à l'époque où il fréquente Marie, c'est-àdire de trente à trente-cinq ans : il y distingue l'amant, qui ambitionne et exige la possession complète d'une seule femme, de l'amoureux, qui se contente, comme il fait, d'aimer à fleur de peau plusieurs femmes à i la fois ". Ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait pas été pris lui-même à ce y

1. Sonnet D'une belle Marie Ibid., 408 . Commentaire de 1360.

2. Sonnet L'an se rajetinissoil [Ibid., 4U3 . Comment-iire de 1560. 3- Ode Si j'aime depuis naguère ill. 166 .

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