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CHAPITRE IV

l'ode érotico-bachioue ^

I. — Ronsard épicurien au sens philosophique et au sens vulgaire du mot. Influence des petits lyriques anciens, surtout d'Horace.

A. LejCarpe diem- L'ode à Leuconoé transposée. Un « bon jour u. Encouragements aux amis. Imitations successives des odes à Dellius et à Quinctius. Les jours de grande réjouissance. Habileté de Ronsard dans l'adaptation des odes épicuriennes d'Horace. — B. Le (^arpe floreni. L ode à Ligurinus transposée. Elégiaques latins et néo-latins. Un lieu commun à travers les âges. Supériorité deVode Mignonne allon voir. La poésie de la rose.

II. — Ronsard et Anacréon. Le vrai et le faux Anacréon. Les deu.^ tons de Ronsard auacréontique : l'alexandrin, le gaulois. — Valeur de ses imitations discutée. Exemples. Son originalité. Concision et mouvement. Elargissement de l'inspiration auacréontique. — Le côté bourgeois et familier. Exubérance rabelaisienne. Circonstances atténuantes. L'époque, le tempérament, la tradition. L'Anacréon « préexistait » en France.

III. — Les odes purement bachiques. Ronsardy continue encore latradition, mais l'ennoblit. Les Bacchanales et le (Pliant de folie à Bacclius. Les trois thèmes bachiques des Anciens. Ronsard franc buveur comme Rabelais. Mœurs du Bas-Vendômois. Ronsard le plus grand n poète biberon» depuis Alcée et Anacréon.

IV. — Résumé et conclusion sur l'Ode légère. Ronsardy a réussi. Raisons de son succès. La mélancolie de Ronsard très différente de celle des Romantiques. Injustice de Malherbe et de Boileau.

Vivons et vivons bien, c'est-à-dire en aimant, en chantant, en buvant. Vivamus atque ainemus, dit Ronsard à ses maîtresses. Nunc est bibendum, dit-il à ses amis. Tel est le premier et le dernier mot de sa poésie légère; telle est la conclusion, et comme la moralité de ses premières et de ses dernières odes. Pouvait-il en être autrement '? Cela ressort déjà de tout ce que nous avonsdit dans les chapitres

1. C'est l'ode généralement appelée épicurienne ou anacréontiiiue.

DE RONSARD POÈTE LYRIQUE [Ode légère] 5(jl

précédents sur sa façon païenne de voir et de sentir la nature extérieure, et de concevoir l'amour. Mais Ronsard ne fut pas seulement païen d'imagination et souvent de pratique. Ce fut un épicurien, au sens philosophique et au sens vulgaire du mot.

Adversaire de l'amour platonique, il est encore antiplatonicien dans le problème de la connaissance. Il n'admet pas la théorie de la réminiscence et croit à l'acquisition des connaissances par les sens ; il admet la théorie de la table rase ; il est sensualiste. Voici ce qu'il écrivait avant 1350 dans l'ode A Denis Lambin :

Que les formes de toutes choses Soient, comme dit Platon, encloses En nostre ame, et que le sçavoir N'est sinon se ramcntevoir.

Je ne le croy, bien que sa gloire Me persuade de le croire...

Mais c'est abus ; l'esprit ressemble Au tableau tout neuf, où nul trait N est par le peintre encor pourtrait Ht qui retient ce qu'il y note.

Et il en disait autant vingt-cinq ans plus tarda Hélène de Surgères:

Bien que l'esprit humain s'enfle par la doctrine De Platon, qui le chante influxion des cieux, Si est ce sans le corps qu'il serait ocieux Et auroit beau vanter sa céleste origine.

Par les sens lame void, elle oyt, elle imagine, Elle a ses actions du corps officieux : L'esprit incorporé devient ingénieux, La matière le rend plus parfait et plus digne'.

Ha des tendances au matérialisme, pour ne pas dire plus. Il croit aux deux principes qui pour Epicure constituaient à eux seuls toutes choses, aux atomes et au vide -. Pour lui la mort est simplement la dissolution des éléments matériels qui composent l'être humain, et leur reprise par la Nature qui en a besoin et la redemande pour d'autres ouvrages. La matière est immortelle; ce qui est périssable, inéluctablement et intégralement, ce sont les formes qu'elle revêt. Ronsard la dit plus d'une fois, en dépit de ses descriptions des Champs Elyséens (simples fictions poétiques à ses yeux), notamment vers la fin de sa vie dans une envolée

\. Bl., II, 209 ; I, 308.

■2. W., I, 22 et 47 ; sonnets de 1552 : Les petits corps et Pardonne moi, Platon.

PIERRt DE RONSAHU

lyrique en l'honneur de Lucrèce, qui termine la célèbre élégie sur la forêt de Gastine :

La matière demeure et la forme se perd.

Il est vrai que le matérialisme de Konsardest mitigé et inconsistant ; que le poète a cherché à concilier les données de la raison avec les impulsions du sentiment ; qu'il n'est pas allé jusqu'à supprimer après la mort la justice suprême, et, comme il dit, le « parquet du grand juge » ; qu'il admet en nous, sous le nom d'âme, un principe vital dont l'essence est exclusivement morale, je ne dis pas psychique ; qu'à son avis cette âme, émanée de Dieu, remonte à lui quand elle est délivrée de la prison humaine, pour « se résoudre » en lui, et cela « selon le bienfait qu'hostesse du corps elle a fait ». Il est vrai aussi qu'il a écrit ï Hymne j de la Mort, qui combine hardiment le plus pur christianisme et la doctrine d'Epicure, et qu'on y lit de très beaux vers sur la nécessité « d'avoir soin de lame », si l'on veut assurer son retour dans la céleste patrie ^.

Mais il est certain cependant que pour lui celte âme, une fois séparée du corps, n'est capable que de « contempler » la splendeur de son origine et perd dans l'extase toute conscience individuelle. Elle ne peut, pas plus que le corps qui se décompose en ses éléments matériels, ni entendre, ni voir, ni parler, ni se souvenir, ni imaginer, ni sentir, ni vouloir, ni aimer. Son plaisir est tout métapliysique, et nous avons de la peine non seulement à nous le représenter, mais même à le concevoir-. D'autre part, je ne vois point dans Ronsard que l'âme qui a démérité soit punie des supplices infernaux : le seul châtiment qui puisse exister pour elle serait la privation momentanée de la lumière divine. Pour Ronsard, comme pour Epicure et Lucrèce, les Enfers du paganisme ne sont que fictions poétiques; il ne semble pas avoir admis davantage l'Enfer du christianisme, grossière invention coercitive du Moyen Age^.

Les conséquences pratiques de cette philosopliie, en grande partie épicurienne, constituent l'épicurisme mondain ou vulgaire. Si après la mort nous n'avons rien à craindre en fait de souffrances physiques, si d'autre part nous n'avons rien à attendre de ce qui fait la joie de la vie, à savoir le plaisir dans la satisfaction des instincts psycho-physiques, toutes nos pensées doivent se borner à la vie présente, et nous devons jouir de la vie présente le plus possible et au plus vite, en suivant les conseils de la bonne mère Nature, qui ne saurait nous induire à mal

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