Voir Hymne de la Mort, V
DE RONSARD POÈTE LYRioi'E (Ode légère) 563
(Ronsard pensait, — et ceci n'est plus épicui-ien, mais n'est pas chrétien non plus — : Nature ne saurait compromettre le bonheur de notre âme, puisqu'elle est la voix de Dieu*). Epicure disait : « Je ne saurais quelle idée me faire du Bien, si je supprimais les plaisirs du boire et du manger, de l'ouïe et de la vue, et ceux de Venus -. » Ronsard à son tour :
Hé quel bien sçauroit-oii avoir En perdant les yeux et l'ouïe ?
Le corps dans le sépulcre n'est plus rien : il n'a plus de connaissance puisqu'il n'a plus de sensations ; il n'a plus de plaisir puisqu'il n'a plus ni nerfs ni veines, ni le souvenir des plaisirs charnels-, ni l'espoir qu'ils se renouvelleront :
Il n'a plus esprit ni raison, Emboiture, ne liaison.
Artère, pouls, ni veue tendre, Cheveul en teste ne luy tient :
Et qui plus est, ne luy souvient D'avoir jadis aimé Cassandre-
Le mort ne désire plus rien :
Donc, cependant que j'ai le bien De désirer vif, je demande D'estre toujours sain et dispos :
Puis, quand je n'auray que les os.
Le reste à Dieu je recommande'.
\u demeurant, comme tout désir excessif et tout souci du lendemain engendrent une douleur, n'ayons ni désir excessif, ni souci du lende-
1. \'oir m., Il, 378, la fin de l'ode Mon ngeel mon sang ; IV, 321; VIll, 141.
2. Uiogène Laerce, X, 6. (domine toute la vie corporelle repose sur la vie végétative, sur la nutrition, Epicure ajoutait : " Le plaisir du ventre est le principe et la racine de tout bien » (Athénée, Xll, 67). Metrodore disait à son tour : « C'est le ventre qui est le véritable objet de la philosophie coiil'orEne à la nature. » (CicéroQ, De natiira Deor..l, 40. 113 )
3 Bl., 11, 236, ode de 1556 ; Celui/ ijui est mort. Notons <iue les trois premiers vers ont été suggérés par les trois derniers du livre lit de Lucrèce : AVc minus ille diu jam non erit ex hodierno \ Lumine t/ui Jinem uitite fecit^et ille | Mensibus atqne annis qui niultis occidit ante. — Celle ode est d'ailleurs, à bien comprendre, un soliloque à deux séries de réflexions. On dirait un dialogue entre les représentants de deux écoles dittérentes, l'un voulant montrer que la inoi-t n'est pasà redouteret tpi'elle est niènie enviable, l'autre en tenant pour la vie, pour la joie qu'il y a à désirer et à jouir. Et c'est le premier qui l'emporte en disant à l'autre, pour conclure, que la vie n'est que souci et mart3're, et que le bonheur est dans l'absence de toute crainte et de toute passion ; la dernière strophe se résume par cette exclamation pessimiste : Heureux les morts ! — développée avec tant d'éclat par Lecoute de Liste (cf. Aux morts^ Dernier souuenir, Les danjnés, Fiat nox. Le l'ent froid de la nuit. Hequies} Il faut admettre sans quoi l'ode serait incohérente) que Honsard s'est dédoublé en Anacréon et Lucrèce, 11 y a bien dans les .Anacreontea uu passage analogue à la 2» partie ; « Enseigne-moi plutôt à boire la douce liquttur de Bacchus, à jouer avec Aphrodita dorée... \'erse du viu, mon enfant,
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main, aimons et taisons chère lie au jour le jour et modérément. Si l'idée de la mort, si simplement l'idée delà vieillesse se présente, — et chez Ronsard l'une et l'autre sont sans cesse et partout présentes, — qu'elles soient à nos veux des raisons de plus pour nous hâter de jouir de la jeunesse et de la vie.
Cette morale courante, avons-nous dit, est une conséquence du système d'Epicure. Mais on peut dire aussi justement qu'elle en fut le point de départ, car elle était au fond de la religio n et des mœurs grecques bien avant Epieure et son maître Aristippe, qui l'ont systématisée. Et il nous semble qu'elle eût existé de tout temps, même sans Epieure et Aristippe, car elle est au fond^xie Jji jiature liumaiue. Elle faisait à peu près tous les frais de la poésie erotique et liachique des poètes de Lesbosetdel'Ionie, des élégies de Mimnerme, des odes légères d'Alcée et d'Anacréon. Depuis Mimnerme, l'idée que la vie n'a aucun charme sans les plaisirs de Vénus et qu'il faut se hâter d'en jouir durant la jeunesse fugitive fut ressassée sur tous les tons ; après Alcée et Anacréon les petits lyriques répétèrent à l'envi : Aimons et buvons vite, car nous devons mourir, peut-être demain. Un retrouve ces lieux communs chez les poètes alexandrins, d'ailleurs parés de tout l'esprit d'une civilisation raHinée, et chez leurs conlinuateursgréco romains et liyzantins, dont l'innombrable série grossit les Anllioloijies de Céphalas et de Planude. D'Asclépiade à Méléagre, à Philippe, à Palladas, à Agathias, du règne de Ptolémée Philadelpheàcelui de Justinien, les épigrammes erotiques et bachiques ne sont qu'une glorification des sens. Pourtant leurs auteurs ne se réclament pas de la doctrine d'Epicure. Ceux qu'ils reconnaissent pour maîtres ce sont les poètes ioniens, notamment Mimnerme et Anacréon ; c'est à eux qu'ils se rattachent directement, alors que, n'attendant rien de l'au-delà, ils chantent comme Rulin : « Baignons-nous, couronnons-nous de tleurs, Procidé ; pour boire prenons des coupes plus grandes. Bien courte est la vie, jouissons-en. La vieillesse viendra entraver nos plaisirs ; et la mort, c'est la fin de tout; » ou
et assoupis mon àme. Tu m enseveliras dans peu de temps ; nu mort ne désire jjlus rien. '► :,Ode i'î i^^ toj.; vouons O'.oi-r/îis ■ Mais pour l'auteur de ces vers ledésir est un bien, et la mort est un mal, parce qu'elle le supprime ; et ce n'est pas lui qui eût conclu ; « Le désir n'est rien que martire ; | Content ne vit le désireux, I Kt l'homme mort est bien heureux : 1 Heureux qui plus rien ne désire ! ))
L'idée pessimiste que le désir est un mal et que la mort, mettant fin à la douleur qu'il nous cause, est un bien, ne vient pas du tout dWnacréon, mais de Lucrèce, qui, en se faisant " [orateur de la mort » à l'exemple d Hégésias. a poussé jusqu'à sa dernière conséquence logique cet axiome épicurien : « La volupté est dans l'absence de toute douleur. ■■ Lucrèce, nous l'avons vu ci-dessus, p. 4G1 ; a combattu l'erreur anacréontique, vers la Un de son troisième livre ; en quoi il diffère d'Epicure. pour qui la vie est bonne et dont la morale me semble de l'anacréontisme systématisé et combiné avec l'hédonisme intellectuel.
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encore : « Oui, la vie n'est pas autre cliose que le plaisir ; arriére les chagrins! L'existence de l'homme dure si peu I Tout de suite donc du vin, des danses, des couronnes de fleurs, des femmes! Amusons-nous aujourd'hui, car qui peut compter sur demain ' ? »
Les poètes élégiaques et lyriques de Rome sont également les héritiers des élégiaques et des petits lyriques ioniens et alexandrins. Cependant la philosophie d'Epicure semble avoir eu sur les productions d'Horace une influence directe. Tandis que Tépicurisme instinctif de Catulle, de Tibulle et de Properce est rehaussé par une passion à la Sapho, ardente et douloureuse, qui n'est pas épicurienne ; que celui du dilettante alexandrin Ovide est plutôt littéraire et mondain ; celui d'Horace, au contraire, se rapproche très sensiblement de l'épicurisme philosophique. Non seulement il imite Alcée, Sapho, Anacréon, non seulement il invoque l'autorité de Mimnerme, dont l'œuvre d'ailleurs, dominée par l'appréhension de la vieillesse «pire que la mort », est déjà teintée de réflexion, de résignation et de mélancolie - ; mais en même temps (malgré ses palinodies, rétractées assez souvent pour qu'il soit permis de n'y voir qu'un jeu d'imagination) il se vante d'appartenir « au troupeau d'Epicure », et confesse qu'il n'a pas assez d'énergie pour remonter la pente glissante des « préceptes d'Aristippe » 3. Et puis l'idée essentielle de la morale religieuse des Grecs, dont Epicurcafait l'un des principes de son éthique, l'idée de la mesure dans le désir ou delà tempérance, notamment dans les plaisirs de l'amour et de la table, cette idée qui exclut les passions profondes, causes de souffrance, est la clef de voûte de l'œuvre d'Horace.
A cet égard comme à bien d'autres, je veux dire dans sa conception du bonheur, Ronsard ressemble singulièrement à Horace. Et si Horace fut dès l'abord et resta son auteur favori, c'est précisément parce qu'il répondait aux voix secrètes de sa nature. C'est par lui, nous l'avons vu, que Ronsard s'initia au lyrisme gréco-latin, grave ou semi-grave, issu de la religion et de la morale delphiques, avant de trouver dans Pindare l'expression magnifique du rv(o6! lau-rov et du Mr,o'îv à'^av. C'est à lui qu'il doit une partie de ses descriptions rustiques. C'est en partie chez Horace que Ronsard a trouvé cetteexpression légère etsuperficielle des sentiments amoureux, cette « mousse de volupté », que nous avons
1. AnthoL gr.., traduction de l'éd. .lacobs, Epigr. érot., n" 12 et 72.
2. Voir Carm.. I, 32, où il se réclame dWlcée ; II, 13, où il glorifie Alcée et Sapho ; m. 30. où il se vante d'avoir le premier coulé les odes éoliennes dans les rythmes latins ; Epode \l, où il se réclame d' Anacréon; Epist., I. 6. fin, ou il se réclame de Mimnerme.