Cf. S.-Beuve, Anacréon au XVI^ s
3 Cf X. Croiset, Lill. gr.. II, ch. v, § 2, et surtout cejugemeiil de la fin : » Les auteurs de ces pièces ont imité de leur mieux leur modèle favori. Quelles que soient les différences involontaires et inconscientes qui, en pareil cas, trahissent toujours le pastiche, ils se sont certainement inspirés de lui. ■<
4. Prem. Lundis, I, 189(1827 ; Tableau de la poés. au XVl'^ s. ;1828i ; Anacréon au XVI' siècle 1842) ; Notes de son édition des Œuvres choisies deRonsard. Cf. son article sur Méléagre fPortrails contenip.. III. fin . 11 ressort de ce que nous pouvons lire de .Méleagre que ses œuvres sont beaucoup plus maniérées que la plupart des odelettes du recueil anacr. de H. Estienne. N y aurait-il pas là une preuve que celles-ci sont sensiblement antérieures à celles-là ? En tout cas. nous avons de la peine à croire avec E. Egger et Colincainp, que ■ sauf deux ou trois pièces le recueil d Estienne ne contient que des poésies de date byzantine " {Hellénisme en France, I, 359;.
PIERRE DE HOSSARD. 38
quelques-uns assez longs, qui ont été imités par Ronsard et ses amis ^ On peut donc dire que leur illusion ne fut ni aussi grande ni aussi déraisonnable qu'on pourrait le croire, et qu'eux aussi, après tant d'autres, ont réellement fait des pastiches d'Anacréon. Mais, en passant de Grèce en France, dans la France du xvi' siècle, par la plume d'un poète comme Ronsard, doué d'une assez forte personnalité et plus encore français que grec, l'Anacréon antique at-il conservé sa physionomie ionienne ou sa physionomie alexandrine? S'il est resté délibérément alexandrin dans certaines odes qui ont une grande valeur en tant que pastiches, n'est-il pas devenu gaulois et rabelaisien dans d'autres odes, où le tempérament de l'auteur faisant irruption a davantage altéré une tradition qui l'était déjà, et cela sans que nous puissions nous en plaindre ?
Les avis sont partagés sur la valeur littéraire des imitations anacréontiques de Ronsard et son aptitude à « faire de l'Anacréon ». Pour les uns, notre poète y est bon, souvent exquis, parfois supérieur au modèle. Pour les autres, il n'avait ni assez de légèreté de touche ni assez d'esprit pour transposer en vers français ces choses légères et spirituelles : Marot et surtout La Fontaine étaient mieux faits que lui pour y réussir. Les bonnes raisons ne manquent pas de part et d autre : c'est affaire de tempérament et de goût. Mais il nous semble qu'un peu d'éclectisme ne messied pas ici, un peu de critique historique non plus ; que l'esprit gaulois et l'esprit précieux ne sont pas inconciliables; que l'un et l'autre trouvent leur compte en ces odelettes de Ronsard; que l'on peut rester très sensible aux charmes subtils de l'alexandrinisme, sans faire à Ronsard un grief de la manière bourgeoise dont il l'a parfois traité ; que cette manière enfin est d'autant moins répréhensible qu'elle fut goûtée de ses contemporains, qu'elle était dans la tradition française, et qu'en un siècle d'humanisme à outrance comme le seizième, elle constitue une très appréciable originalité.
Voyons et analysons ce qui est, sans chercher ce qui aurait dû être au nom d'un principe supérieur à l'espace et au temps. Voici quelques traductions assez fidèles des textes grecs que le recueil de H. Fslienne offrait à Ronsard, et les adaptations qu'il en a faites.
— Sur l'Amour. « Les Muses ayant enchaîné Erôs avec des couronnes
1. Par exemple : tloXtci! [jtÈv 'T,\J-'.'' '|Sr; extrait de Stobée) ; Ayî OT, çès' r,a:' [extrait d Athénée ; UtoXs 6oT|tx'.r, lextrait d'Héraclide).
DE RONSAHD POÈTE LYBIUIE {Ode léijère) S95
le livrèrent à la Beauté. El maintenant la déesse de Cythère cherche lîrôs, apportant une rançon pour le délivrer. Mais même si on le rachète, il ne s'en ira pas et restera : il est fait à sa servitude i. » Ces neuf vers ontinspiré à Ronsard l'ode originale que voici :
Les Muses lièrent un jour De chaînes de roses Amour, Et pour le garder le donnèrent Aus Grâces et à la Beauté, Qui voyant sa déloiauté Sus Parnase l'emprisonnèrent.
Si tôt que Venus l'entendit.
Son beau ceston elle vendit - A Vulcan, pour la délivrance De son enfant, et tout soudain Ayant l'argent dedans sa main.
Fit aus Muses la révérence :
« Muses, déesses des chansons, Quand il faudroit quatre ransons Pour mon enfant je les apporte :
Délivrez mon fils prisonnier. »
Mais les Muses l'ont fait lier D'une autre chaîne bien plus forte.
Courage donques, Amoureu.x, Vous ne serez plus langoureux : Amour n'oseroit par ses ruses Plus faillir à vous présenter Des vers, quand vous voudrez chanter, Puis qu'il est prisonnier des Muses '.
11 est impossible ici de ne pas proclamer avec Sainte-Beuve la supériorité de Ronsard : entre ce germe et ce développement il y a presque la même distance qu'entre un sec récit d'Esope et la fable animée, colorée, que La Fontaine en a su tirer. Le geste des Grâces et de la Beauté qui emprisonnent l'Amour, celui de Vénus qui vend sa mirifique ceinture pour racheter son enfant, puis sa démarche immédiate et sa prière aux Muses, l'attitude des chastes et incorruptibles Sœurs, qui sans mot dire redoublent de rigueur, tout cela est une heureuse invention
1. Je traduis ainsi le dernier vers, Aoa),5Jsiv OîoioaxTat. C'est ainsi que l'ont compris Helias Andréas en traduisant ; Jam seruire suetus, et Barnes : Servire nempe didicit.
2. Pour le ces/on de Vénus, voir Hom, //latfe, XI\', 214 et suiv. C'est la description de ce v.tl'h:, ';u2s que Lemaire de Helgcs a reprise dans ses IUustr.de Gaule, I, ch. xxxii : « Sa précieuse ceinture dont elle estoit ceinte s'appelle Ceston par les nobles poètes... », en l'agrémentant d'un commentaire et d'une étyniologie de la plus haute fantaisie.
3. Tente princeps. On lit cette fin en 15S4 : « Amour est au bout de ses ruses : | Plus n'oseroit ce faux garçon | Vous refuser quelque chanson | Puisqu'il est prisonnier des Muses. ..
de Ronsard. En outre, le symbole de son odelette est plus complet et très différent : à cette idée banale que l'Amour aime les douces chaînes de la Beauté au point de ne plus vouloir les quitter, notre poète a substitué une idée aussi gracieuse et plus fine, à savoir que la passion, étant asservie par la raison, servira la verve du poète au lieu de la dominer et laissera un libre essor à son imagination créatrice. Sans dépasser la mesure du genre, et avec toute la concision élégante qui était désirable, Ronsard a su joindre à la délicatesse la bonhomie et la profondeur.
PourRichelet cette ode « ne signifie rien autre chose, sinon que les lettres et Teslude sont ennemies des voluptez ' ». Ainsi présentée, l'interprétation du symbole est obscure et inexacte. Deu.x paraphrases de Bion, que Ronsard a publiées en même temps que l'Amour prisonnier -, contredisent l'interprétation de Richelet, tandis qu'elles complètent et confirment la nôtre. Dans l'une, qu'on pourrait intituler l'.l rnowc éco/f'e?-, Ronsard, chargé par Vénus de donner des leçons de musique à Erôs, se laisse séduire aux chansons d'amour de son élève indiscipliné, et les rôles se trouvent ingénieusement renversés :
0 Pauvre sot, ce me dit-il,
Tu te penses bien subtil !
Mais tu as la teste folle
D'oser t'egaler à moy,
Qui, jeune, en sçay plus que toy,
Ni que ceu.\ de ton escole. »
Et alors il me sourit Et en me flattant m'apprit Tous les œuvres de sa mère...
Et me les disant, alors J'oubliay tous les accors De ma lyre desdaignée.
Pour retenir en leur lieu L'autre chanson que ce Dieu M'avoit par cœur enseignée '.
1. Commentaire des Odes Lidylle d'Ausone, wlnior cruci affixus, où l'Araour est attaché à uo nijTte et fouetté par sa mère avec un bouquet de roses, est très longue et n'a qu'un rapport très lointain avec la pièce anacréontique et l'imitation de Ronsard- Richelet a donc eu tort de 1 en rapprocher, et c'est peut-être ce qui l'a trompé dans l'interprétation du symbole.
2. Titre commode pour désigner l'ode grecque et son imitation française, mais qui ne se trouve ni dans le recueil d Estienne, ni dans aucune réédition de ce recueil, ni dans Ronsard. Même remarque pour les litres ; l Amour écolier, l'Amour inspirateur, l'Amour piqué, 1 Amour mouillé, 1 Amour oiseau, etc.
3. Bion, Idylle 3 : 'A jjti-|'^^^ K'J' K JTrO'.^. — Ronsard : La belle Venus un joiiriBl., Il, 360 Jugement de Sainte-Beuve : " Imitation exquise. C'est ainsi qu'il fallait toujours reproduire la grâce antique et nous pénétrer de son parfum. La Fontaine ne faisait pas
DE RONSARD POÈTE LYRIijlE {Ode légère) o97
DaDS l'autre, qu'on pourrait intituler V Amour inspiraleur, Ronsard constate que les Muses, soit qu'elles craignent Erôs, soit qu elles l'aiment de bon cœur, « emplissent de leur grâce » la bouche des poètes amoureux, et, par contre, refusent l'accès de leurs danses, les eaux de leur fontaine à ceux qui osent dédaigner l'amour et tenter d'autres voies :
Certes, j'en suis tesmoin, car quand je veux louer
Quelque homme ou quelque Dieu, soudain je sens nouer
Ma langue à mon palais, et ma gorge se bouche :
Mais quand je veux d'amour ou écrire, ou parler.
Ma langue se dénoue, et lors je sens couler
Ma chanson d'elle mesme aisément en la bouche '.
Bioa l'avait dit presque dans ces termes, mais Ronsard pouvait le dire aussi très sincèrement, et Jamais il ne s'est mieux jugé : autant on sent l'effort et l'essoufflement dans la plupart de ses odes pindariques ou religieuses, autant ses vers semblent couler de source dans l'ode légère. Mais il oublie de dire que, cette inspiration facile et fluide, il la doit autant à ses aimables modèles grecs qu'à l'amour lui-même; témoin encore cette « chanson » en vers de neuf syllabes, que M. Faguet a justement qualifiée de « petite merveille », cette prière à l'étoile du soir, Chère Vesper lumière dorée, qu'il écrivit avant d'aller « voir s'amie outre la rivière », et qui n'est qu'une habile adaptation de la dernière idylle de Bion -. Mais revenons au recueil anacréontique de H. Estienne.
mieux '< {Tableau de la poe's au XVI' s). " Rien de plus simple, de plus pur el de mieux senli que cette jolie pièce » fNotes des Œuvres choisies de R.). II est certain que l'ode de Ronsard ne contient pas un mot qui détonne, ni de longueurs proprement dites, qu'elle a autant de fraîcheur et de naïveté que l'original, et plus de vivacité, ne fût-ce que par ce sizain mis dans la bouche de l'Amour, à quoi rien ne correspond dans le grec. II y a. dira-t-on, 48 vers français contre 13 vers grecs. Mais n'oublions pas que ces vers grecs sont des hexamètres suivis, dont un seul vaut deuxheptasyllabes, el que d'autre part les heptasyll. de Ronsard riment et se déroulent en strophes : étant donnée cette double cause de développement, j'admire que Ronsard ne soit pas tombé ici dans le délayage ; tout au plus peut-on dire que l'avant-dernière stropbe aurait été facilement et avantageusement supprimée.
1. Bion, Idylle 4: Tï'. MoTaai -:ov 'Ep'OTa. — Ronsard:Escou(e DuBe/Zay (Bl., II, 170). Dix-huit vers alexandrins contre onze hexamètres grecs. Les vers 1 à 3 paraphrasent les vers 1 el 2 de Bion ; les vers 4 à 6 paraphrasent les vers 5 fit 6 de Bion ; les vers 7 à 12 délayent les vers 3 el 4 de Bion fRonsard a changé l'ordre des idées ; les vers 13 à 18 paraphrasent les vers 7 à 11 de Bion. Sansaller jusqu'à dire avec Sainte-Beuve, que 'i cette pièce se distingue par une grande douceur et une molle fluidité », on peut le penser de quelques vers, de celui-ci par exemple :
Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grâce,
qu'on dirait sorti de la plume d'A. Chéuier Ce poète a d'ailleurs paraphrasé la pièce entière de Bion édition Becq de Foaq., p. 165), mais d'après un texte dont les deux premiers vers avaient été corrigés mal à propos par Valckenaèr Icf. éd de Bion, par Fr. Jacobs, 1795. p. 11
2 Bion, Idylle 15 ou 16 : ' Eî-epï Ta? Èpaxi?. — Ronsard Kl . II 274 Faguet, Sci:.
— A une jeune fille. « La fille de Tantale jadis devint statue de pierre sur les hauteurs de la Phrygie ; et jadis la fille de Pandion s'envola, changée en hirondelle. Pour moi, puissé-je être miroir pour que toujours tu me regardes ; puissé-je devenir tunique, pour que toujours tu me portes. Je veux devenir eau pour laver ton corps, et myrrhe pour te parfumer, ô femme. Puissé-je être la bandelette de tes seins, une perle sur ta nuque, une de tes sandales, pour qu'au moins tu me foules de tes pieds. * »
Ce joli thème amoureux, qui a été si souvent traité dans l'antiquité et les temps modernes -, a passé dans les odes de Ronsard sous la forme que voici :
A sa maîtresse.
Plusieurs de leurs corps dénués Se sont veus en diverse terre Miraculeusement mués.
L'un en serpent, et l'autre en pierre,
L'un en fleur, l'autre en arbrisseau L'un en loup, l'autre en colombelle.
L'un se vit changer en ruisseau.
Et l'autre devint arondelle.
Mais je voudrois estre miroir.
Afin que tousjours tu me visses :
Chemise je voudrois me voir, Afin que tousjours tu me prisses.
Voulontiers eau je deviendrois Afin que ton corps je lavasse, Estre du parfum je voudrois Afin que je te parfumasse.
Je voudrois estre le riban
siècle, p. 278. Voici la traduction exacte du texte grec que Ronsard avait sous les yeux ; le lecteur fera lui-même la comparaison : » Vesper. lumière dorée de la charmante Aphrodite, chère Vesper, parure sacrée de la nuit bleu sombre, toi qui l'emportes autant sur les autres astres que la lune sur toi, salut. 6 chère. Je me rends près d'un berger pour faire la fêle (àY''"' y-'J' l->-^J'') ; prêle-moi ta lueur à défaut de la Lune, qui, reparaissant aujourd hui, s'est couchée plus tôt. Je ne vais point pour voler ni pour troubler le voyageur de nuit. Mais j'aime, et il esl beau de sympathiser avec l'amoureux. "
Voir l'adaptation d'A. Chénier (Becq de Fouq., p. 70), qui n'est pas meilleure que celle de Ronsard.
1. Anacréon de H. Eslienne, n» 20 : 'H TavxiXoo itoi" JcJTTi...
2. Voir Théocrite. Idylle 111, paroles du Chevrier h Amaryllis ; Aiilhol. gr., Hpigr érot., n"' 83, 84 et 295 ; Ovide, Anwr. II, 15 ; Longus, Daphnis et Chloé. I. xiv ; Fragments d'Anacréon, dans l'éd. Barnes. n° 156, et dans les Atialecla de Brunck, I, p. 158; A. Chénier, Eleg , liv. II. Lycoris (Becq de Fouq., p. 224 ; Mistral, Mireille, acte II. duode Vincent et de Mireille. Shakspeare et (îœthe ne lont point dédaigné (Sonnet V; VAmoiireux sous mille formes). On lira encore avec plaisir le développement très heureux de cette ode anacréonlique dans Ronsard, Voyage de Tours \h\., I, 189), dans O. dr Magny, Ode^. (liv. IV. De ses désirs), et sa traduction harmonieuse dans Leconte de Lisle. Poèmes antiques, le Souhait.
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode légère) M99
Qui serre ta belle poitrine :
Je voudrois estre le carquan Qui orne ta gorge ivoirine.
Je voudrois estre tout autour Le coral qui tes lèvres touche.
Afin de baiser nuit et jour Tes belles lèvres et ta bouche.
Vingt-quaire vers octosyllabiques pour seize vers heptasyllabiques. Les huit premiers développent, sans délayage, les quatre premiers vers grecs, laissant de côté, avec raison, les noms de Tantale et de Pandion, les fablesdeNiobéet de Procné, ou plutôt ne faisant qu'une allusion discrète àcesfablesetàd'autresmétamorphosesracontéestoutaulongparOvide'. Les strophes 3, i et ."> traduisent à peu près littéralement la suite : la chemUey a remplacé la tunique, le parfum la myrrhe, \e carqucai la perle, la gorge ivoirine la nuque. La dernière strophe transforme entièrement les deux derniers vers grecs. Ronsard n'a-t-il pas compris que cette fin de l'ode anacréontique était un cri de vraie passion, très naturel chez un Grec antique de Samos, d'Athènes ou d'Alexandrie ? A-t-il vu dans cette sandale un côté ridicule, ou seulement prosaïque, comme Voltaire qui s'étonne de trouver là un «sentiment de cordonnier »? Nous ne lui feronspas l'injure de le croire ". Il a bien plutôt obéi au souci très louable d'atténuer la couleur grecque ou orientale de cette poésie, et de l'adapter aux goûts et aux moeurs de son temps, sans compter qu'il a pu lui paraître, comme à d'autres, plus désirable de baiser les lèvres que les pieds de son amie. C'est un droit qu'on ne saurait lui contester.
— Sur l'Amour. « Naguère, au milieu de la nuit, à l'heure où la Grande-Ourse tourne déjà sous la main du Bouvier, où tous les mortels reposent domptés par la fatigue, Erôs survint et frappa la barre de ma porte : « Qui, dis-je, frappe à ma porte ? Tu vas dissiper mes songes. » — « Ouvre, dit Erôs, je suis un petit enfant, ne crains rien. Je suis trempé et j'erre dans une nuit sans lune. » — J'eus pitié, entendant ces mots : aussitôt j'allumai une lampe et j'ouvris. Je vois en effet un petit enfant, qui portait un arc, des ailes et un carquois. Je le fis asseoir devant le foyer ; dans mes mains je réchauffai les siennes, puis j'ex-
1. Ronsard a également eu le courage de supprimer les noms mythologiques dans l'ode sur la babillarde hirondelle, et dans l'ode sur le beau Lyaeos i BI. II. 391 et 486). Cet effort pour se mettre au niveau des lecteurs ordinaires en 1555 est très remarquable.
2. L'épigr. de Voltaire est citée par A. Firmin Didot dans sa Notice sur Anacréon, p. 52. R. Belleau, traducteur, n'a pas hésité à donner pour équivalent à la sandale grecque le " patin , mais il a laissé le vers final, Movov tiotÎv TZOi-i'.'i [i=, le plus intéressant, d'où Baïfeu revanche a tiré onze vers excellents.
fiOO SOCRCES ET ORIGINALITÉ
primai l'eau de ses cheveux humides. Mais lui, dès qu'il ne sentit plus le froid : « Allons, dit-il, essayons cet arc, peut-être sa corde mouillée est-elle endommagée. » Il le tend alors et me blesse au milieu du foie, comme un taon. Puis, sautant et riant aux éclats : « Félicite moi, mon hôte, dit-il ; mon arc se porte bien, mais ton cœur sera malade '. » Telle est l'ode anacréonlique, connue sous le nom de VAmour mouillé. L'imitation de Ronsard, intitulée simplement Ode ou Songe, est trop longue pour être citée ". Nous faisons bon marché du prologue, qui rappelle malà propos l'aventure conjugale de Ménélas, et de l'épilogue, qui contient, avec le nom et l'éloge de l'ami Revergat, cette moralité déjà exprimée qu'il ne faut pas accueillir à l'étourdie un inconnu. L'ode eût gagné à être allégée de ces quinze vers, nous le reconnaissons malgré « le grand charme dépensée et de tournure » que leur a trouvé Sainte-Beuve. On peut regretter aussi que Ronsard n'ait pas laissé au poète grecla façon astrologique de préciser l'heure de la nuit, et par contre qu'il n'ait pas conservé la gambade et la raillerie de l'effronté gamin, qui donnent à la fin de l'ode tant de vivacité piquante. Mais, ces réserves faites, on nous accordera, en y regardant de près, que le récit de Ronsard a des mérites qui balancent bien ceux du récit alexandrin ; que notre poète, supprimant, remplaçant, déplaçant les traits de son modèle, et ajoutant des détails dont aucun n'est superflu, a conté avec autant de naturel et plus de vraisemblance ^ ; qu'il a peint ses personnages avec des couleurs nouvelles, qui rendent l'homme plus naïvement bon et l'enfant plus perfidement ingrat ; enfin que le sizain du dénouement est d'un Français du xvi' siècle qui a lu le Roman de la Rose et qui s'en souvient *. Peut-on y trouver à dire ? Et si l'on dit que cette chemise mouillée qui trempe l'enfant jusqu'aux os, ce feu qui restait du soir, où il va se sécher un peu, ces chandelles allumées, cet arc turquois, ces apprêts pour banqueter, cette flèche amére tirée droit en l'œil et qui deua/e au cœur ne sont pas dans le grec, ou même ne sont pas grecs, nous répondrons que cela ne prouve rien contre Ronsard, puisque c'est précisémentce qu'il voulait, et que cela contribue à rendre sa narration « délicieuse » ^.