Sainte-Beuve, op. cil. . Hizos, Ronsard, pp. 71 et suiv
fiU SOURCES ET ORIGINALITÉ
désigner l'acte amoureux *. Elle 'est l'écho, renforcé par une forme artistique, d'un thème lyrique très populaire au Moyen Age, celui de la femme-haquenée, qui avait été traité par l'un des plus anciens troubadours, Guillaume IX comte de Poitiers -, et encore par les chansonniers du XV* siècle et de la première moitié du xvi* ^ Le filet d'eau qui coulait de la source antique tombait, grâce à Ronsard, dans le grand courant national et traditionnel.
On peut faire une remarque analogue sur l'ode à l'Alouette, où Ronsard, développant un thème très ancien en France, traité jadis avec autant de force que de finesse par Bernard de Ventadour (la comparaison de l'alouette, enivrée de soleil et d'amour, avec le poète, attristé par la fierté de sa maîtresse *), absorbe dans son développement, plein de senteurs champêtres, l'ode anacréontique delà Cigale, presque tout entière. La fusion est parfaite, et cette cigale grecque transformée en alouette gauloise (ailleurs en rossignol, le rossignolet du bois joli, si cher à nos chansonniers du Moyen Age ^) peut servir de symbole à l'œuvre que Ronsard a entreprise sur le recueil de H. Estienne.
« Par la grâce même, dit Sainte-Beuve, par l'inspiration spirituelle et tendre, par l'émotion voluptueuse et philosophique h la fois qui animent ses pièces légères, le génie d'Anacréon se rapproche du génie français, tel surtout que nous le trouvons chez nos vieux rimeurs. » « L'esprit français, dit-il encore, se trouvait assez naturellement prédisposé à cette grâce insouciante et légère ; l'Anacréon chez nous était comme préexistant •"'. » Rien n'est plus juste. Dans l'immense répertoire lyrique du Moyen Âge les chansons et les ballades sont nombreuses que l'on pourrait rapprocher des odes anacréontiques (du moins pour le fond), qu'elles datent des trouvères, tels que Thibaut de Champagne, Colin Muset, ou de poètes plus récents, tels que Machaut, Froissart, Deschamps, Charles d'Orléans, Villon lui-même, dont l'œuvre présente, « au milieu des obscénités de taverne, quelques fleurs qu'on croirait tombées d'une couronne antique ». La chanson gaie, galante,
1. \' par ex. \'il]on. Petit Testament. huit.TÏn XXXII ; le Romant de Jehan de Paris, éd. MontaigloD, p 108 ; Cl. Marot, éd P. .lannet, tome II. p. 211. Cf lexprcssion analogue « bailler le picotin ».
2. .leanroy, //lése /'r, 2' édition, p 53. et Additions, p. 517 .M. Jeanroy a publié le leite de cette chanson de Guillaume de Poitiers dans le% Annales du Midi, 1905, p. 178; Dos cavalbs ai a ma selha hen e gen .
3. Montaiglon, .Anciennes pocs. fr , tome \'III. p. 355, Ballade d'une bacquenée ; G. Paris, Chansons dn XV' siècle, p 143, Vne petite hacquenée.
4. Raynouard, op. cit., tome III, p. 68: Quan vey la laudeta mofer ; Fauriel, op. cit., tome II, p 29. — Cf Ronsard, éd. RI., II, 4.38.
5. Bl , I, 176 ; Si tost que tu as hen ;.I. Tiersot, Hisl. de la chanson popul., pp. 89,99, 417 ; G. Paris, Chansons du .\1 ' s , pp. 122 et 142.
6. Prem. Lundis, I, article sur Anacréon ,1827); Anacréon au XVl^ s. jl842 .
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode légère) 61n
grivoise, assaisonnée d'un grain de mélancolie, est, aussi bien que les autres variétés de la chanson, un produit du terroir français : c'est comme la manifestation la plus spontanée et la plus caractéristique de notre esprit national. Au xv= siècle et au commencement du xvi", cette « veine de poésie » coule encore « abondante, fraîche et savoureuse »; elle se répand en tout sons, à la cour, dans les villes, par les prés et les bois, sous des formes et des noms divers ; et je ne parle ici que des chansons à tendance littéraire, « échos fidèles en plus d'un point de la poésie des trouvères », des « odelettes » plus ou moins régulières, dont A. Gaslé et G. Paris ont recueilli de si curieux spécimens '. Quant aux exploits de Cupido, de l'Amour ovidien, et par conséquent alexandrin, ils avaient été racontés à satiété par les poètes allégoriques depuis Guill. de Lorris jusqu'à Jean Lemaire, mais, il est vrai, dans des œuvres prolixes et monotones, dont la forme n'a rien d'anacréontique. C'est à partir de Cl. Marot que la ressemblance devient frappante entre la chanson française et l'ode anacréontique. Avec lui cette naïveté, qui jusqu'alors était simple et inconsciente (soif faiblesse de la langue, soit notion confuse ou insouciance de l'art), devient de la grâce : elle ne s'ignore plus, elle est ingénieuse, spirituelle ; elle n'a plus seulement le don de plaire, elle en a l'intention et en connaît les moyens. On a signalé aven raison un huitain célèbre de Marot, intitulé DeCitpido et de sa dame, que le poète anglais Spenser ne dédaigna pas d'imiter.
Amour trouva celle qui m'est amené -...
Mais on pourrait citer de lui bon nombre d'autres pièces qui ont la finesse, l'élégance et la rapidité des chansons et des épigrammes grecques : l'étrenne De la Rose, l'épigramme Plusnesuis ce que j ai esté.
1. Chansons normandes du XV' s., publiées par A. Gasté en 186G. — Chansons du XV'^ s., publiées par G. i*aris en 187Ô !Anc. textes fr. i. G. Paris emploie lui-mênie le mot " odelettes •> pour désigner ces pièces, dans son compte rendu des ouvrages de Gasté [lien, critique du l^**" décembre 1866, p 347, note 1). A vrai dire elles sont moitié populaires, moitié littéraires..! Tiersot a pu en citer quelques-unes dans son Hist. de ta chanson popul. en Fr. Mais il reste vrai que la plupart ont une forme artistique, et que, sans parler de la musique monopbonique, transcrite par Gevaèrt à la fin du vol. de G. Paris, elles ont été mises en musique polyphonique par les contrapontistes Binchois, Okbeghem, .losquin des Prés, Compère, Gombert, Jannequin, Claude le .Jeune et Arcadelt.
Voir encore les recueils musicaux du libraire P. Attaignant de 1530 à 1549 ; les Fleurs de poésie françoyse, publiées à la suite de VHecalomphile en 1 534 ; les recueils des Chansons nouueltes et la Fleur de poésie françoyse, publiés en 1542 et 43 chez Alain Lotrian ; les Chansons nouvelles composées sur plusieurs chants tant de musique que rustique, publiées en 1548 par .Jehan Bonfons. Voir enfin les études de M.Emile Picot sur les Chants historiques fr.. publiées dansla Reune d'Hist. litl. (1894-1900 ; tirage à part, A. Colin. 1903) ; on y trouvera de copieux et précieux documents bibliographiques.
2. Ed. Jannet, III. p. 44, épigr. cm. — .Sainte-Beuve, Prem, Lundis, art. cit.
le dizain Mars el Venns furent tous devxsurpris, la chanson Mauldile soit la mondaine richesse, elc*. Presque tous les poètes de sa génération ont écrit des pièces analogues : Despériers, Saint-Gelais, Ch. de S. -Marthe 2, Hugues Salel 3, Saint-Romard^, Pernette du Guillet^, Ch. Fontaine ", Maurice Sceve ', G. Colin Bûcher ^, Lazare de Baïf ". Tous ont resserré plus ou moins leurs pensées, leurs sentiments, leurs tableaux en de courtes pièces, de goût moitié gaulois, moitié précieux : rondeaux et ballades, épigrammes (surtout dizains et huitains), étrennes, chants et chansons, — ayant à divers degrés subi l'influence de Théocrite *o.de l'Anthologie, de Catulle, de Martial, d'Ausone, et suivi le mouvement de la Renaissance néo-latine et italienne. Les « épigrammes » et les» badinages» d'un Politien, d'un Marulle. d'un Angeriano <t, d'un Sannazar'2, d'un Navagero '3, les séduisent autant que les « sirambotti » d'un Sera-
1. Ed. Jannet, II, 185 et 197 ; III, 85 el 115. \: Amour fugitif [W, 82) n'a qu'un rapport lointain avec l'idylle de Moschus, qui fut imitée postérieurement par les Italiens Varchi el Alamanni H, Hauvelte, th. fr., p. 260).