CHAPITRE
GENÈSE DES ODES DE ISoO. — LES DEUX COURANTS : LA COUR ET l'ÉCOLE, OU HORACE ET PINDARE.
I. — Date des débuts poétiques de Ronsard. — Les premières influences : la famille, la province natale, l'armée et la cour, le seigneur Paul, les voyages à l'étranger, le prince Charles d'Orléans, les odes d'Horace. Vers latins et vers français.
II. — L'exemple de Cl. Marot. Les psaumes et les odes. Inspiration sacrée et profane. Maladie de Ronsard. Il est tonsuré au Mans : entrevue avec J. Peletier, son confident et son conseiller.
III. — Les premières publications (1547-49). — Les Quatre premiers /lires des Odes et le Bocage (1550).
IV. — Chronologie des pièces de ce recueil. — Les plus anciennes compositions. Les odes horatiennes de 1542 à 1550. Quelques dates certaines. Les odes inspirées par Cassandre Salviati ; par les condisciples du collège de Coqueret. L'enseignement de Dorât. Changement de ton en 1545. Vain espoir d'un voyage en Italie.
V. — Chronologie {suite . Les odes pindariques de 1545 à 1550. — La Brève exposition de J. Martin et les éloges des amis. Ronsard déclaré « prince » de l'Ode légère et de l'Ode grave.
Ce serait une erreur de croire, d'après le biographe de Ronsard, que « les premiers essais d'un si brave ouvrier » ne remontent pas au delà de son séjour au collège de Coqueret, et que c'est là, vers 1545, sous la discipline de Dorât, qu'il « essaya premièrement à se rompre, façonner et fortifier sur la lyre d'Horace... le pratiquant en nostre langue » ^ Binet connaissait-il en 1586, lors des deux premières rédactions de sa Vie de Ronsard, ces lignes delà préface primitive des Odes : « Je me rendi familier d'Horace, contrefaisant sa naive douceur, des le même tens que Clément Marot se travailloit à la poursuite de son Psautier ni C'est peu probable, car il n'a profité de cette préface que pour sa troi-
1. Cl. Binet, Vie de Ronsard. Voir mon éditioD critique, Commentaire, aux mots « brave ouvrier » et " sur la lyre d'Horace ».
DE l'oeuvre lyrique DE RONSARD 5
sième rédaction, celle de 1597 ' ; et, quand il connut ces lignes, il n'en tira pas le parti qu'il devait, n'ayant pas cherché à préciser les faits par une bonne chronologie. Entre la déclaration du poète, datée de 1550, qui est confirmée d'ailleurs, nous le verrons, et une affirmation de son biographe, postérieure à sa mort et nullement fondée, nous n'avons pas à hésiter.
Or l'on sait que Marot avait fini en 1539 la traduction de trente psaumes de David ; que dès lors ils circulèrent manuscrits entre les mains de François 1", de sa sœur Marguerite, des princes et des princesses, et dans leur entourage immédiat ; qu'ils furent accueillis avec enthousiasme, et que tout de suite ce fut la mode de les chanter à la Cour sur des airs profanes ; que Marot offrit à Charles-Quint ses trente psaumes en janvier 1540, lors du passage de l'empereur à Paris ; qu'ils furent publiés à Anvers dans le courant de 1341, et à Paris vers la fin de cette même année (le privilège est du 30 novembre) ; enfin que dans la deuxième moitié de 1543 parut à Genève le reste des cinquante psaumes que Marot a traduits, y compris le cantique de Siméon 2.
C'est donc au retour de ses voyages à l'étranger, dans les derniers mois de 1540 ■*, que Ronsard sentit s'éveiller en lui l'ambition de devenir poète lyrique à la façon d'Horace, et c'est à partir de 1341 qu'il essaya de rivaliser avec lui en l'imitant *. M. Chamard a eu raison d'écrire : « C'est donc entre 1541 et 1343 qu'il faut placer les essais de Ronsard et son commerce avec Horace -^ ». Rinet se contente de raconter que vers cette époque une grave maladie et une demi-surdilé qui en résulta le firent renoncer à la carrière diplomatique ou militaire qu'il avait rêvée et « se mettre à l'estude à bon escient ». Mais voici
1. La préface primitive des Odes fut supprimée par Honsard dès sa seconde édition et ne reparut dans ses Œuvres qu'en l(il7. Mais elle se trouvait parmi les papiers laissés par le poète entre les mains de Jean Galland, et c'est là que Binet la consulta pour la troisième édition de sa biographie.
2. Voir O. Douen, Clément Marol et le psautier huguenot, t. I, pp. 284, 289 et suiv.
3. D'après mes recherches personnelles, Honsard revint de son premier voyage en Ecosse et Angleterre vers le milieu d'octobre 1539, date ox'i il rentra comme page au service du prince Charles d'Orléans, qui l'avait cédé à Jacques V au début de 1537; il revint de son second voyage en Flandres et Ecosse en avril 1540 ; il partit en basse Alsace comme attaché d'ambassade de Lazare de Haif le 16 mai. et revint à Paris vers la fin d'août. Quant au quatrième voyage, qu'il aurait fait en 1541 et 1542 en Piémont, à la suite de Langey du Bellay, c'est une pure invention de Cl. Binet. Cf. Heoue de la lienaissance, mars 1901, janvier et février 1902.
4. Nous pensons qu'il faut interpréter les lignes de Honsard ci-dessus rappelées ainsi qu'il suit : n... dès le même temps que Cl. Marot se travaillait à la continuation de son psautier ». Ce sens du mol poursuite est confirmé par ces vers de Marot à François l*""", qui se trouvent dans la seconde dédicace des Pseaumes, datée de Genève le 15 mars 1543 :
Puisque voulez que je poursuive, ô Sire,
L'œuvre royal du Psaultier commencé... (éd. Jannet, IV, 64.)