Bl , II
4. Pour le titre complet de ce recueil très rare, v. Bibl. Nat., Rés., Ve, 1633 ; E. Picot, Catal de la Bibl. J. Rothschild ; H. Chamard, thèse fr., p. 243 ; Reu. d'Hist. litt,, 1904, p. 447. — L'extrait du privilège, placé avant les cent distiques latins, ne contient aucune date, et il n'y a pas d'achevé d'impi imer.
i4 GENESE ET EVOLUTION
3. — Hymne triu.mphal sur le trépas de MAiiGUEnriE de Valois, Royne de
Navarre. Qui renforcera ma voix? (B\., Il, 313. — M.-L., II. 390).
4. — Aix Cendres de Marguerite de Valois, Royne de Navarre. Ode pasto-
rale. Bien heureuse et chaste Cendre (Bl., IV, 115. — M.-L., II, 404).
La première de ces odes, rangée parmi les pièces liminaires, est un hommage au talent poétique des filles du comte d'Hertford, Edouard Seymour, qui s'était fait nommer Protecteur et créer duc de Somerset à la mort de Henri VIII ' ; elles avaient reçu trois années de suite l'enseignement littéraire de N. Denisot- ; depuis, elles avaient écrit les cent distiques latins, qui, publiés une première fois en juin 1530 par les soins de leur ancien précepteur sous le titre d'Hecatodistichon, formaient comme le centre du Tombeau de Marguerite de Valois.
La deuxième traduit une ode alcaique de Dorât In D. Manjavitam Reginam Navarrae, déjà parue à la suite de VHecatodisticIton'-^ ; deux traductions françaises des mêmes vers latins suivent celle de Ronsard, présentant comme elle six strophes de six vers, l'une de Du Bellay, l'autre d'A. de Baïf.
La troisième, l'une des plus longues que Ronsard ait écrites, raconte la lulte que l'âme de la reine Marguerite dut livrer à son corps, le triomphe de cette âme et son passage direct de la terre navarraise aux régions de la béatitude éternelle. Cette pièce, qui glorifiait sous le voile de l'allégorie le mysticisme de la reine-poète, auteur du Discord de l'esprit et de lachair et du Miroir de l'âme pécheresse, fut très admirée des contemporains ; et c'est précisément elle qui se termine par le trait vengeur dirigé contre Mellin de Saint-Gelais en personne.
Dans la quatrième, sous-intitulée avec raison Ode jMstorale, Ronsard, se souvenant du Daphnis virgilien, invoque derechef Marguerite de Valois comme une divinité tutélaire et prie les « pasteurs » gascons et béarnais d'honorer par une fête solennelle la mémoire de leur « sainte » reine,
Qui si doucement chanta.
M\l. Frank et Chamard ont raconté quelle véhémente apostrophe Charles de Sainte-Marthe, dans son épître latine, avait adressée aux
1. Oncle maternel du tout jeune roi Edouard VI, il gouverna véritablement l'Angleterre en 1347, 48, 49, avec l'appui des protestants, et c'est lui qui signa en mars 15501e traité qui rendait Boulogne à la France. Renversé par le duc de Warwick, il fut décapite en jauv. 15.52. La troisième de ses tilles, Jane, n'avait que neuf ans en 1550-
2. \ . ci-dessus, p. 51. J ajoute que les trois années de séjour de Denisot en Angleterre dans la famille Seymour ne peuvent se placer qu'entre le traité d'Ardres (154H) et la reprise des hostilités avec l'Angleterre (1549).
3. .len ai publié le texte dans la Heu.dHist. /i//., juillet 1904, p. 449, n. 7.
DE L OEIVRE I.YHIOIE DK RONSAHD ;5
poètes oublieux, qui, six mois après la mort de cette Marguerite qu'on appelait la dixième Muse, ne lui avaient pas encore consacré le moindre vers '. Comme celte épître exhortative est, nous l'avons vu, des premiers jours de juin 1550, et que le Tombeau de Marguerite de Valois contient une lettre-préface du 22 février 1551 (n. st.) 2, où Herberay des Essars félicite les princesses Seymour d'avoir inspiré à ses compatriotes les nombreuses additions « eu tant de diverses langues «(grecque, latine, italienne et française), qui sont venues grossir dans ce volume leurs distiques latins publiés l'année précédente, il est certain que les quatre odes de Ronsard ont été composées entre ces deux dates. Bien mieux, tout me porte à croire que leur composition a suivi d'assez près la première de ces dates : 1° Ronsard me semble avoir été particulièrement sensible aux reproches de Sainfe-Marlhe ; il n'en fut pas moins touché que des éloges qui voulaient à la fois en augmenter et en atténuer l'elTet ; la preuve, c'est qu'il s'excusa de n'avoir pas plus tôt « sacré à la Mémoire » les cendres de la reine de Navarre -• ; quoique son excuse ressemble fort à une justilication, il eut probablement quelque remords ou quelque honte, lui Français, à ne pas s'être acquitté à temps d'un devoir auquel n'avaient pas manqué de jeunes étrangères, telles que les princesses Seymour-^; et donc il se hâta de répondre à l'appel pressant et flatteur qui lui était fait, lui-même nous l'apprend ■''. 2° Dès les premiers jours d'octobre 1530, Du Bellay faisait paraître à la suite de la deuxième édition de rO/i'ye deux pièces où il entre manifestement en concurrence avec son ami : la traduction de l'ode latine de Dorât, dont nous avons parié plus haut ^, et la Musagnœomachie, qui ressemble singulièrement à l'Hymne triumphal de Ronsard, surtout par le rythme et par les procédés d'exposition. 11 existe encore des rapports certains
1. Franls, édition des Marguerites de la Marguerite, Introd., pp. \xi et xxii ; Chamard, thèse fr . pp. 242-43.
2. Celte lettre-préface est datée, il est vrai, du 22 février 1550; mais c'est évidemment d'après l'ancien style, étant donné qu'elle contient des allusions non seulement à i' Hecatodisticlion de mai-juin 1550, mais à sa réédition considérablement augmentée, c'est-à-dire au Tombeau de Marguerite. Au reste, il n'y a pas trace de cette lettre dans VHecatodistichon.
3. Bl., H. 325 : « Si plus tost je n'ay sacré | Tes cendres à la Mémoire, | Xe m'en saiche mauvais gré, | Plus longue en sera la gloire... (i
4. Je trouve un écho de ce sentiment dans un passage de la première ode, qui me paraît correspondre à l'apostrophe de Sainte-Marthe : . Quid ais ? pudore nwgno | Non perfunderis, o Poeta Galle ? — Les trois princesses anglaises, dit Ronsard, sont si instruites « Qu'ores on les oit chanter I Maint vers jumeau qui surmonte j Les nostres rouges de honte. » Bl , 11,310.)
5. Bl., II, 314 : t« Mais moy, hâtant de mes vers | La vagabonde carrière... »
6. Ci-dessus, p. 74. Elle avait paru aussi dans les Naeniae de Sahnon Macrin, qui sont antérieures à la 2"= éd. de VOlive et ont été composées du 14 juin, date de la mort de sa Gelonis, à la fin de septembre (pour cette antériorité des Sueniae, cf. Chamard, (.'lèse fr. p. 239. note 1).
pour les idées entre la dernière partie de cet hymne et une seconde pièce de Du Bellay, Les deux Manjuerilcs, parue dans le Tombeau ; l'un n'a pas copié l'autre, mais selon toute vraisemblance, ils travaillaient alors parallèlement sur des thèmes communs, dont ils s'entretenaient volontiers '. De tout cela il n'est pas téméraire de conclure que Ronsard a écrit au moins les odes 2 et 3 de juin à octobre 1350, et que, parconséquent, la tactique si dangereuse de Saint-Gelais, vouée à l'exécration dans les derniers vers de l'ode 3, remonte au milieu del'année, peut-être même un peu au delà 2.
En tout cas Ronsard semble avoir profité dès cette année-là des railleries de son maudit « blàmeur », car il se garda de pindariser dans les odes du Tombeau, du moins en ce qui concerne la forme métrique et le fond : plus de triades, bien qu'il écrive un « hymne triomphal » de 480 vers ; plus de mythe païen pour former le centre de cet hymne. Pindare est provisoirement (peut-être définitivement) sacrifié :
Assés Pindare a cliantc
Les jeux (l'Hercule et sa gloire-..
La couronne qu'a remportée la reine Marguerite n'est pas fragile comme celle des jeux Olympiques ; c'est l'auréole éternelle des saints. Si Orphée, lit-on ailleurs, « oyait » les vers des princesses Seymour,
Son lue payen il fendroit
Et disciple se rcndroit
Dessous leur chanson Chiesticnue
Dont la voix passe la sienne...
Est-ce Ronsard qui parle, ou bien Marot, le Marot des Pseaumex^, ou encore Jean Bouchet, le rhéloriqueur poitevin, l'auteur des Triomphes de la Noble el Amoureuse Dame ? On pourrait s'y tromper, à lire seulement ces passages, et ceux oîi le poète use, et abuse, des entités per-
1. L'Ode pas(ora/e est également :\ rapprocher des Deux Marguerites pour certaines idées et pour le rythme. Cf. ci-après, p. 83 (à propos de la Contr'Estrene à Rob. de la Haye).
2. V. ci-dessus, pp. 72 et 73. Voici encore deux preuves : l°la pièce de Du lîellay Contre les envieux poètes, adressée à Ronsard, semble bien contenir un écho de la querelle Saint-Cielais-Ronsard ; or elle parut en octobre 1550, à la suite de la 2" éd. de ÏOlive (le privil. est du 3). — 2° Henri II et sa Cour sont à Saint-Germain, Paris et Fontainebleau de j.anvier à octobre 15,ï0 ; ensuite le roi s'éloigne de Paris, et séjourne à Rouen, puis dans les châteaux de la Loire jusqu'en avril 1551 (v. Isambert, liecueil des anc. lois fr., t. \ni.
3. Voirdans l'édition .lanncl, lome IV, p. fi3, le passage de la dédicace à François I""' qui cnni menée ainsi :
Si Orpheus jadis Teust entendue
La sienne il eust à quelque arbre pendue...
Il est presque certain que Ronsard s'est rappelé ce passage de Marol dans l'ode Aux trois Sœurs Seymour (sir. 6 et 7, Bl., II, pp. 309-10|.