‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 94 sur 509 · DE L ŒUVRE LYRIQUE DE RONSARD · texte numérisé non relu

DE L ŒUVRE LYRIQUE DE RONSARD

Jean de Morel, il avait rencontré chez eux Ronsard et Du Bellay, leur avait exprimé sa sincère admiration et s'en était fait des amis. Il leur avait même adressé un commun éloge en d4 hendécasyllabes latins, les qualifiant d'inimitables « frères pindarides ». Du Bellay lui répondit par une ode, intitulée Eslrene, à la mode marotique, et Ronsard par la Contr'Estrene qui nous occupe ^ Ces deux pièces offrant une ressemblance frappante à tous égards, on peut affirmer qu'ils y ont travaillé ensemble et parallèlement, comme pour le Tombeau de Marguerite de Valois. A quel moment? Bien que l'année officielle ne commençât qu'à Pâques, c'est le 1^"" janvier que se fêtait le nouvel an et qu'on échangeait sous le nom à'élrennes des témoignages d'amitié : la preuve en est dans les vers de l'un et de l'autre poète sur le Dieu Janus, « qui l'an rameine derechef » -. Ronsard a donc écrit son ode dans les derniers jours de 1350 ou de 1551 ; on peut préférer la première de ces dates, car il nous apprend, ainsi que Du Bellay, que sa liaison avec Rob. de la Haye était récente ; j'opte cependant pour la seconde, parce que l'ode de Du Bellay contient, à l'égard de son adversaire Sibilet, une palinodie qu'il n'a guère pu chanter qu'en 1331. Comme Rob. de la Haye vivait dans l'intimité de Thomas Sibilet, son confrère au barreau de Paris, c'est lui, n'en douions pas, qui ménagea une entrevue et une réconciliation entre l'auteur de l'/lr/ jDOfï/gi/e de loiSet l'auteur de la Deffence 3. >;ous avons vu quelle sourde guerre les deux théoriciens s'étaient faite en 1349 * ; Du Bellay, l'agresseur, avait de nouveau fort malmené Sibilet à la fin de 1550 dans la seconde préface de VOlioe (privil. du 3 octobre) "'. il est peu vraisemblable qu'immédiatement après cette publication il ait consacré au traducteur d'Iphigénie l'éloge qu'on lit dans VEsIrene à R. de la Haye :

Je n'oubliroy icy

se lit dans l'éd. de Ronsard par Blanchemain (IV^, 291), Rob. de la Haye n'est nulle part qualifié « maître des requêtes de la reine de Navarre r..

1. On lit les vers de Kob. Hayus De I, Bellaio et P. Ronsardo, et la réponse de Du Bellay en tête et dans le cours du vol. intitulé : Le qiiatriesme livre de VEneide de Vergile, traduici en vers francoijs... Autres œuvres de l'invention du translateur, par I. D. B. A. Le privil. est du 1«' févr. 1551 (1552, n. st.).

2. Bl., 11, 334. Cr. Du Bell.ij', Œuvres choisies, éd. Becq de Fouquières, pp. 109 et 138. Pour la date des « estrennes » voir encore l'épigr. XL des Juvenilia de Th. de Bèze ; une t( eslreine •' à Maurice Sceve, dans les Ruisseaux de Ch. Fontaine ; la tin de {Hymne de janvier, dan^ l'Hymne du Temps et de ses parties, par G. Guéroult [1560).

3. Je fonde cette conjecture sur les documents qui prouvent l'intime amitié de Sibilet et de Rob. de la Haye épitre-dédicaco de Vlplngene ; Eslrennc à Rob. de la Haye ; Hywne de Santé), et sur la coexistence des poésies liminaires signées La Haye et Sibilet, que Du Bellay publia dans son recueil de « traductions ■> et d' « inventions » de 1552.

i. V. ci-dessus, Introd., pp. xx à xxm, 5. Cf. H. Chamard, thèse fr , p. 159.

Ton Sybilet aussi, Dont le docte artifice Nous i-echaute si bien Du roy mycénien Le triste sacrifice.

On s'explique au contraire parfaitement que cette strophe ait été composée un an plus tard, et publiée à la suite des traductions de Du Bellay dans les premiers mois de 1552, avec d'autres témoignages sincères d'estime et même de sympathie mutuelle ^

Claude de Ligneri était un des condisciples de Ronsard au Collège de Coqueret, car il figure jouant du luth parmi les joyeux compagnons des Bacchanales de 1549 2. C'était le fils d'un Président de Chambre des Enquêtes qui était alors ambassadeur au concile de Trente. Ronsard lui adressa l'ode 10 au plus tard vers le mois de janvier 1552 ; en effet, après l'avoir assuré de sa vive et constante amitié, il regrette de ne pouvoir l'accompagner en Italie, vu « l'aspre soin qui l'enchevestre » (passions de l'amour ou faute d'argent?) et à cause des rigueurs de l'hiver. A son retour que de confidences à échanger ! Ligneri racontera à Ronsard ses impressions de voyage ; Ronsard lira à Ligneri le début de la Frunciade « si le roi meurit sa pensée », et lui sacrifiera un petit taureau élevé dans les prés du Loir... Nous savons d'autre part qu'ils ne se revirent jamais, car Ligneri mourut à l'âge de dix-huit ans, vers la fin de 1552 ou les premiers mois de 1553, à Rome « où il était allé pour les aft'aires du roi Henri II ^ ».

Enfin N. Denisot, qui est uni à Ronsard par les liens si forts que créent les mêmes goûts littéraires et artistiques, plus encore que par le vulgaire lien du voisinage (c'est Ronsard qui parle), est glorifié dans l'ode 11 à la fois comme poète et comme peintre; surtout comme peintre, car notre complimenteur demande finalement à son ami de faire le portrait de Cassandre « aux blons cheveux tortis ». Qui sait

1. Parmi les pièces liminaires, un sonnet de Sibilcl el une épigr. latine du même à Du Hellay. V. ci-dessus, Introd., p. xxii, n. 2, et H. Chamard, thèse j'r., p. 163, note 1. Du Bellay a encore vanté dans l'Hymne de Siinlé la « docte veine » et la « douce ryrae » de Sibilet, traducteur de l'Iphigétiie d'Euripide.

Page 1