scène , et Bauer, qui me la rapporta , avait
encore l'esprit si troublé des événements de
la journée, qu'il n'osait répondre de la fidélité
de ses souvenirs.
Ce qui précède vous fait assez comprendre que, malgré le désir si énergiquement exprimé par Léopold , Bauer n'avait pas cru devoir laisser celui-ci seul avec Rose Himmel ; il s'était obstinément tenu dans le salon, d'où, plus discrets , les amis et les employés de sa maison avaient cru devoir s'éloigner à l'arrivée du comte de Holzheim. Ce dernier, m'a dit le brave homme de marchand, lui demandait d'oublier sa faute d'une voix si désolée , il y avait tant de repentir dans ses paroles , tant d'amour dans ses regards, que Rose lui paraissait injuste et cruelle de tarder plus longtemps à rassurer le coupable par un mot d'indulgence.
— Je le jure , continua Léopold effrayé du silence que gardait encore la jeune fille , je le jure, cette querelle sera la dernière ; toute ma vie , Rose , toute ma vie pour ce malheureux jour, tout mon sang pour vos précieuses larmes. Mon Dieu ! je me croyais trop aimé , sans doute; j'ai abusé d'un amour que je
supposais à l'épreuve de mon injustice 3 de mon fol emportement. Mais , quel qu'il soit cet amour , je l'accepte , je le demande , je l'implore, même avec ses rigueurs. Mon Dieu! que voulez-vous donc de plus? Que dois-je faire? Que puis-je vous dire qui vous décide à parler?
Rose n'était pas , comme il le supposait , insensible à ses prières ; mais, je vous l'ai dit, l'émotion qui la suffoquait l'avait rendue muette ; cependant heureuse , mais d'un bonheur pénible , heureuse de le retrouver ainsi repentant de son crime, elle se pencha vers lui , et lui laissant voir son visage tout baigné de pleurs, elle répliqua enfin :
— Mais ne voyez-vous donc pas que c'est la force qui me manque pour vous répondre !
Léopold se précipitant sur les mains qu'elle lui tendait en signe de pardon, poussa un cri de joie, puis il reprit :
— Ah ! dussé-je vous porter moi-même
jusqu'au temple, je serai trop payé de ce que j'ai souffert si vous pouvez , sans que votre cœur se brise, répondre : oui , au prêtre qui va nous unir.
Au même moment où Léopold, encore à genoux devant Rose Himmel, parlait ainsi, un homme entra tout à coup dans le salon, et ne laissant pas à la jeune fille le temps de parler, il s'écria :
— Gardez-vous de le dire, ce mot que le Mche vous demande, car le mariage d'aujourd'hui n'est qu'un acheminement vers le divorce qui vous attend demain !
Or, l'homme qui venait de faire cette brusque entrée dans le salon de Bauer, c'était moi. A mon apparition chez lui , le fournisseur de la cour, qui me savait véhémentement soupçonné de complot contre l'État, se crut tout à fait compromis auprès de son illustre clientèle , et tremblant pour la fortune de sa maison , je le vis pâlir et chanceler.
— Soyez sans crainte , lui dis-je , ma présence ici ne peut vous faire aucun tort. Et pour appuyer mes paroles d'une preuve qui le rassurât complètement, je lui présentai aussitôt un sauf-conduit signé de la main du ministre.
L'insulte grave que renfermaient mes premières paroles n'avait pu échapper à Léopold. Malgré l'émotion de surprise que lui causa mon arrivée inattendue, il se releva fièrement et vint à moi en jurant qu'il allait me punir de l'horrible mensonge que j'avais osé proférer dans le seul but de mettre obstacle à son bonheur. Rose Himmel , effrayée d'une menace à laquelle j'étais préparé, et que j'accueillis avec un sourire de dédain, Rose, malgré sa faiblesse, avait soudain fait un mouvement pour quitter le canapé et pour venir sans doute se jeter entre nous. Moi , repoussant du geste le noble comte, je lui dis : « À tout à l'heure, monsieur, » puis je m'avançai avec calme vers sa belle fian-
cée , et , la priant de se rasseoir, j'ajoutai :
— Vous devez comprendre, mademoiselle, que si je reviens ici , ce n'est que pour accomplir auprès de vous la mission qu'on m'a confiée ; elle n'aura pas l'issue que j'en espérais , car j'avais promis que vous seriez heureuse, et ce n'est pas le bonheur , hélas ! que je vous apporte , c'est la lumière !
Intimidé d'abord , je dois le croire , par le calme que j'affectais , le comte de Holzheim cependant avait eu le temps de se remettre durant les paroles que j'adressai à Rose Himmel. Il revint se placer entre nous, et me foudroyant du regard, il médit avec un ton écrasant d'ironie :
— Je vous rends grâce , monsieur, de votre persévérance à protéger ceux qui n'ont pas , Dieu merci , besoin de vos services ! Portez ailleurs votre manie d'ange gardien ; madame la comtesse de Holzheim ne doit plus compter que sur son mari pour la défendre, surtout contre les obligeants ridicules.
KOSE HIMMEL. 247
— Rose Himmel , m'écriai-je, n'écoutez pas cet homme ! Je vous le répète, il ne vous offre son nom aujourd'hui que pour vous le ravir demain : j'en ai la preuve.
N'écoutant plus que sa colère, Léopold bondit comme un lion et s'élança sur moi.
— Prenez garde ! lui dis-je en reculant de quelques pas et lui présentant la gueule d'un pistolet. J'avais prévu la violence, je suis armé.
Rose Himmel, prête à s'évanouir, murmurait en donnant les signes du plus violent désespoir :
— Mais que vous a-t-il donc fait , mon Léopold? Car je ne lui en veux pas , moi , j'oublie qu'il a été coupable , je lui pardonne tout, je suis heureuse de le lui pardonner.
Bauer, pendant que ceci se passait, était demeuré frappé de stupeur, immobile, les bras pendants, les yeux fixes; il se croyait, m'a-t-il dit, sous la puissance d'un mauvais rêve,
248 ROSE HIMffEL.
L'arme dont prudemment je m'étais muni suffisait sans doute pour me mettre à l'abri des emportements de Léopold ; mais elle ne me garantissait pas de ses injures.
— On ne discute pas avec un maniaque échappé , dans un accès de fièvre chaude, de je ne sais quelle maison de fous. Rose Himmel , méprisez ses paroles , je vous défends de lui répondre... D'ailleurs nous allons en être bientôt débarrassés ; il y a sans doute dans la rue assez de braves gens pour le garrotter et le reconduire dans laloge de force dont il a sans doute brisé la porte.
Léopold s'avançait vers la fenêtre pour appeler la foule à son aide. Encore une fois je lui barrai le passage :
— Monsieur le comte , il est inutile d'appeler, il est inutile de conclure un mariage que le divorce doit suivre de si près ; vous ne sauverez pas vos complices ; en ce moment ils sont tous arrêtés !
Cette révélation , dont vous ne saisissez
pas encore l'importance , mon ami, fit sur le comte de Holzheim l'effet d'un coup de tonnerre ; une teinte livide se répandit sur sa face, un cri rauque s'échappa de sa poitrine , et son regard plombé s'arrêta sur moi avec une effrayante fixité.
— Mais que parlez-vous d'arrestation , de complices, de divorce? me demanda Rose Himmel, dont la douloureuse anxiété me déchirait l'âme. Parlez, monsieur; quand vos paroles devraient me tuer, je vous l'ordonne , parlez !
Alors commença pour moi le plus pénible de ma tâche. Mais il fallait bien les détruire une à une, les illusions que la pauvre enfant avait si longtemps, dans sa candeur ineffable, nourries avec bonheur, caressées avec joie.
— Cet homme , lui dis-je , cet homme qui a eu l'horrible patience de vous faire passer durant dix mois par toutes les espérances du bonheur, par toutes les angoisses d'un amour
soupçonneux et violent; cet homme qui a joué tour à tour auprès de vous la générosité , la confiance , la jalousie , qui a été de l'adoration à l'insulte , et qui , tout à l'heure encore , feignait le repentir pour vous entraîner dans un nouvel abîme ; cet homme , perfide envers vous, traître envers son prince , ne peut pas être votre époux ; il ne vous aime pas, il ne vous a jamais aimée; c'est un conspirateur; enfin voyez si vous pouvez être à lui : il est l'amant de la baronne de Walz.
Léopold voulut parler; je ne lui donnai pas 3e temps de m'adresser un démenti :
— Osez nier, lui dis-je, que Rose Himmel îût autre chose pour vous qu'une sorte de machine à signaux , qu'un moyen de correspondance entre vous et vos complices ! Grand seigneur que vous êtes , il fallait bien que tout en continuant votre service auprès de Son Altesse vous pussiez vous entendre avec les gens du peuple qui attendaient de vous
seul le signal de la révolte ! Osez le nier, c'est vous-même qui l'avez écrit à la baronne !
— On a saisi mes lettres! s'éeria-t-il.
— Non , c'est votre noble maîtresse qui les a vendues à la police. Oui , tandis qu'ici vous abusiez de la confiance de cette jeune fille , une autre femme , bien digne de votre amour, avouez-le, se chargeait de la venger par l'usage qu'elle faisait de vos confidences.
— Horreur ! horreur ! disait Rose à mesure que mes révélations éclairaient pour elle ce chaos d'infamie.
—Osez nier, repris-je encore , que ce matin même la rupture de votre mariage avait pour but d'annoncer à vos amis que le moment d'agir était enfin arrivé. Mais vous vous étiez trop tôt flatté de toucher au but. Le complot , depuis longtemps dénoncé, ne pouvait trouver le pouvoir sans défiance le jour de l'exécution ; vous comptiez que la garde du château serait confiée à des troupes à l'a-
varice gagnées ; c'est un régiment fidèle que le prince a appelé auprès de lui. Dérouté par cette mesure , vous êtes revenu implorer le pardon, car il fallait que votre mariage fût célébré pour que les conspirateurs renonçassent aujourd'hui à jeter le masque; c'était un dernier signal ! Maintenant , monsieur, ajoutai-je en me tournant vers Léopold , stupéfait de me voir si bien instruit de ses desseins; maintenant j'ai ordre de vous dire qu'on n'exercera pas de rigoureuses recherches contre vous , si vous consentez à prendre la fuite sur-le-champ ; rien n'est ébruité encore , voyez si vous voulez vous perdre.
La jeune fiancée de Léopold réunit le peu de forces qui lui restaient pour balbutier :
— Fuyez ! fuyez !
Et puis elle perdit connaissance.
Le comte de Holzheim profita de cet évanouissement pour s'éloigner sans avoir à subir les déchirements de l'adieu.
— Vous voyez, monsieur, dis-je en le quit-
tant, que je ne suis pas venu ici seulement pour protéger Rose Himmel.
Il partit.
Un mot vous expliquera comment j'avais été instruit de toutes ces mystérieuses particularités. L'ami chez lequel je m'étais réfugié n'était autre que Ludwig Schelstad , notre ancien condisciple à l'université et maintenant secrétaire intime du ministre à qui la baronne de Walz avait vendu les secrets de Léopold.
Il est temps que je termine ; car cette lettre qui a épuisé mon courage, doit avoir aussi fatigué votre patience. D'ailleurs qu'ai-je encore à vous dire ? Nos soins rappelèrent Rose à la vie ; mais le coup qui l'avait frappée porta une atteinte mortelle à sa raison. Dès le lendemain je montai en voiture avec elle pour la conduire auprès de sa tante ; elle ne consentit à se laisser emmener que parce que je lui dis que nous allions ensemble solliciter la grâce de Léopold.
ROSE HIHUffETj. 22
Hélas ! oui , mon ami , obtenir la grâce du conspirateur, c'est son idée incessante. Elle a oublié les mensonges du coupable, l'amour qu'il eut pour une autre femme , les cruelles épreuves qu'il lui a fait subir; elle n'a de mémoire que pour le danger auquel le complot l'a exposé , elle voit sa tête menacée et toujours elle prie pour lui.
Ainsi , cher Théodore, ce qui survit dans une femme, c'est l'amour !
J'ai cru quelque temps qu'il me serait possible de continuer à vivre auprès de la malheureuse fille , et j'avais pris déjà mes dispositions pour me fixer à toujours dans la maison habitée par madame Dornfg. Après deux mois d'épreuve je vois bien qu'il faut que je porte ailleurs ma douleur éternelle. Vous l'avouerai-je? Oui, puisqu'il faut bien que je me l'avoue à moi-même ; ma présence n'apporte aucun adoucissement à l'état de Rose Himmel ; parfois même je suis pour elle un sujet d'irritation. Le bruit de ma voix la
fait douloureusement tressaillir ; mon silence la gêne , mes regards la blessent; et obstinément attachée à l'idée que Léopold expie en prison le crime que je lui ai révélé , elle ne voit en lui qu'une victime, en moi qu'un dénonciateur.
Je dois renoncer à souffrir avec elle ; je pars.
J'ai donné des ordres pour qu'on vendit mes biens ; je dispose d'une partie de mon revenu en faveur de celle pour qui je sacrifierais avec joie toute ma fortune , si mes dons pouvaient la rendre à la raison ; mais le célèbre docteur que j'ai consulté n'a aucun espoir. Celui qui a causé le mal aurait seul la puissance de le guérir, me disait-il encore hier. Ainsi donc, il n'y faut plus penser; c'est une cure impossible! Adieu... adieu! Où irai-je? Dieu le sait! Me ramènera-t-il près de Rose? Je n'ose plus même le désirer.
Simple note.
Une gentille ouvrière âgée de quinze ans environ , et qui depuis son enfance habite avec sa grand'mère une mansarde dans Graben-Strasse , trouva un jour , au pied de l'escalier de sa maison , une jeune femme assise qui se tenait le visage caché dans ses mains.
— Que faites-vous là ? lui demanda la petite ouvrière.
L'autre, ayant relevé la tête et regardé un moment celle qui l'interrogeait, lui répondit :
— Je t'attendais , tu te nommes Marie , n'est-ce pas?
— Oui , mais je ne vous connais point , reprit celle-ci en reculant , effrayée du singulier regard que la jeune femme attachait sur elle.
— Oh ! que si fait , continua la première , nous nous connaissons bien toutes deux , tu m'as déjà rencontrée ici , il y a longtemps. Je suis Rose Himmel, Rose, la nièce de maître Dornig. Je viens de bien loin , bien loin, à pied et sans argent! poursuivit-elle avec vivacité , mon père m'avait enfermée , mais je suis parvenue à m'échapper ; il le fallait bien , j'ai la grâce d'un coupable à demander ici. Je n'ose pas me présenter seule au palais, tu vas m'y conduire.
La jeune Marie avait reconnu Rose ; et se souvenant alors de leur première rencontre, elle engagea comme autrefois la souffreteuse à monter chez sa grand'mère.
— Non , au palais , au palais d'abord , et puis après j'irai où tu voudras... Songe donc, il y a longtemps qu'il souffre , lui ; j'ai fait tant de chemin pour demander sa grâce , il faut que je l'obtienne aujourd'hui... Si j'allais mourir cette nuit!
Ces étranges et sinistres paroles n'encou-
258 ROSE H1MMEL.
rageaient pas beaucoup la petite ouvrière à servir de guide à son amie d'un jour. Pourtant Rose Himmel la supplia avec tant d'instances, qu'elle consentit à lui donner le bras. Ce fut dans la rue seulement que Marie s'aperçut qu'elle conduisait au palais du grand-duc une sorte de mendiante dont les pieds étaient nus et les vêtements en lambeaux.
Elles n'arrivèrent pas jusqu'à la résidence du prince , car des hommes de police les ayant rencontrées à mi-chemin du palais, l'un d'eux invita Rose à lui dire où elle allait ainsi.
— Il suffit, reprit-il après les premiers mots, nous savons mieux que mademoiselle le chemin qu'il faut suivre.
Et tout bas, à Marie, il ajouta :
— Laissez-nous prendre soin de cette femme ; ne voyez-vous pas qu'elle est folle !
L'ouvrière quitta vivement le bras de la pauvre fille et s'enfuit à toutes jambes.
ROSE H1MMEL. 259
Le lendemain à la recommandation de maître Bauer, instruit par la jeune Marie de l'arrivée de Rose dans la ville , on fit passer celle-ci de la prison à l'hôpital. Un nouveau règne avait commencé ; les suspects d'autrefois étaient rentrés en grâce. M. de L*** avait conservé son portefeuille de ministre, et la baronne de Walz , punie par quelques mois d'exil de son désir d'adresser ses dénonciations à la personne du prince, avait repris et son rôle de folle femme du monde et sa correspondance politique avec monseigneur.
Encore un mot , l'ordre qui ouvrait si généreusement à la vagabonde , conduite d'abord à la geôle, une loge dans la maison des fous , était signé Léopold comte de Holzheim.